La Commission européenne dévoilera la version finale de sa communication sur l’objectif de réduction des émissions nettes de gaz à effet de serre (GES) à l’horizon 2040, mardi 6 février à Strasbourg. Si l’objectif de 90% soutenu dans une version provisoire (EUROPE 13339/1) est salué par une partie du monde politique et du secteur des énergies renouvelables, la copie est, néanmoins, jugée peu ambitieuse, selon certains, car elle ne prendrait pas suffisamment en compte la diversité des solutions techniques pour une sortie définitive des énergies fossiles en misant « exagérément » sur le captage et le stockage de carbone.
Cette communication sur l’objectif 2040 entend « garantir le budget global correspondant des émissions de GES pour l'UE d'ici à 2050 » et alimenter un débat politique qui permettra d’aider les décideurs de l’UE, les États membres et les parties prenantes à prendre des décisions d’investissement dans la dernière décennie avant la neutralité carbone.
À la veille de la publication officielle du document, ce débat est déjà amorcé, puisque plusieurs voix se sont élevées pour faire part de leurs questionnements et préoccupations, notamment concernant l’importance accordée par la Commission européenne au piégeage et au stockage de carbone (PSC), naturel et industriel, pour atteindre sa cible de 2040.
Une stratégie finale spécifique à la gestion du carbone industriel sera également dévoilée, mardi 6 février.
Capture et stockage du carbone
Le scénario de l'analyse d'impact de la Commission prévoyant une réduction nette des émissions de 90 à 95% établit un objectif de 240 mégatonnes de CO2 par an (MtCO2), contre l'objectif actuel de 50 mégatonnes par an, d'ici à 2030.
CO2 Value Europe, l'association européenne représentant la communauté de la capture et de l'utilisation du carbone (CCU), a dévoilé récemment, dans une étude, que, d'ici 2050, l'UE sera en mesure de capter au moins 320 MtCO2 provenant principalement de sources d'émissions biogéniques, atmosphériques et de processus, et d'en convertir 55% en produits (CCU), le reste étant stocké dans le sous-sol (CCS).
« En produisant 30% des produits chimiques, 18% des carburants, 76% des céramiques et 100% du béton préfabriqué, le CCU réduira les émissions industrielles de l'UE de 20% en 2050. L'utilisation de carburants CCU dans les secteurs maritime et aérien réduira leurs émissions de 35 et 38%, respectivement », a résumé CO2 Value Europe, lundi 5 février.
Selon Irene Di Paduwa, directrice des politiques chez Bioenergy Europe, l’objectif de la Commission est jugé réalisable. « Toutefois, il existe aussi une question sur les solutions basées sur la nature et le fait que les puits de carbone se rétrécissent et que nous avons des forêts qui sont de moins en moins résistantes au changement climatique. Nous devons donc aussi nous en préoccuper et questionner comment la gestion forestière est intégrée dans la communication », a-t-elle précisé.
Concernant l’objectif 2040, certains acteurs du secteur se prononcent davantage en faveur d’un objectif additionnel pour le captage du carbone qui se situerait en dehors de l’objectif de 90% de réduction des émissions nettes de GES. Ils s’interrogent également sur la façon de rendre le CCS terrestre (‘onshore’) commercial et acceptable pour la société.
« Envisageons le CCS uniquement pour les secteurs pour lesquels il est difficile de réduire les émissions, mais tirons déjà le meilleur parti des solutions renouvelables qui existent », a indiqué Valérie Séjourné, directrice générale chez Solar Heat Europe.
L’eurodéputé Michael Bloss (Verts/ALE, allemand), quant à lui, est plus catégorique, jugeant que les technologies relatives à l'utilisation et au stockage (CCUS) « n’existent même pas encore ». « Nous n'avons pas de CCS qui filtre 100% du CO2 des émissions. Certains disent même que ce n’est réalisable que pour 90%. Il s’agit plus de magie que d’une solution technologique. Ce sera un immense cadeau pour les lobbies des énergies fossiles », a-t-il asséné.
Pascal Canfin (Renew Europe, français), au contraire, appelle à ne pas fermer la porte à toute nouvelle solution technologique. « À un moment donné, il faut arrêter de se demander si c’est réaliste ou pas, il faut juste le faire. Il faut faire confiance à notre innovation collective et le faire en parallèle avec nos autres technologies. Ensuite, que le meilleur gagne », avait-il indiqué vendredi 2 février.
Diversité des technologies
Le secteur du chauffage et du refroidissement s’interroge, précisément, sur la part accordée au chauffage (environ 50% de la demande énergétique de l'UE), pour décarboner le système énergétique européen, regrettant une attention massivement portée sur l’électrification.
Sanjeev Kumar, responsable des politiques chez Egec, Conseil européen de l'énergie géothermique, considère qu’un objectif de 90% de réduction des émissions à l’horizon 2040 requiert des objectifs additionnels, notamment pour différents types d’énergie renouvelable, comme la bioénergie, le chauffage par énergie solaire ou la géothermie. « Il est nécessaire d'établir de nombreux sous-objectifs (...), sinon les investisseurs n'auront aucune garantie quant aux technologies à choisir pour leurs investissements. Ainsi, ce qui va se passer, c'est qu'aucun investissement ne sera réalisé ».
Sortie des énergies fossiles
Une partie du secteur demande également à la Commission européenne une vraie stratégie de sortie des énergies fossiles. « Il y a un objectif de réduction de 70% des combustibles fossiles en 2040. Cependant, les combustibles fossiles représentent la majeure partie de la consommation d'énergie, il serait donc bon de clarifier comment la Commission envisage de mettre un terme aux subventions en premier lieu et ensuite de se saisir de l'élimination progressive des combustibles fossiles », a expliqué Irene di Padua.
Plusieurs ONG demandent à ce titre à la Commission d’inclure une élimination progressive des combustibles fossiles dans les plans climatiques 2040.
Dans sa version provisoire, la communication « propose quelques chiffres spécifiques sur la réduction des gaz, mais ils ne sont toujours pas alignés sur la neutralité climatique à l'horizon 2040 ou 2050 », a regretté Greenpeace Europe dans un communiqué. « En outre, l'évaluation n'indique pas clairement si une diminution de l'utilisation des gaz fossiles s'accompagne d'une augmentation du biogaz ou du biométhane », a souligné l’ONG. (Pauline Denys et Nithya Paquiry)