Le candidat désigné au poste de Haut Représentant pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell, a fait forte impression, lundi 7 octobre, lors de son audition devant les députés de la commission 'Affaires étrangères' du Parlement européen, montrant une parfaite maîtrise des sujets et de leurs aspects techniques, avec des notes d'humour.
Alors que les coordinateurs des groupes politiques se réunissent ce mardi à 10h00 afin d’établir leur position sur la prestation de M. Borrell, les applaudissements nourris à la fin de son audition, la veille, laissent peu de place aux doutes.
Interrogé par Arnaud Danjean (PPE, français) sur sa mission de Haut Représentant, qu'il a qualifiée « d’impossible », M. Borrell a reconnu qu'il fallait faire des choix. Selon lui, « il faut concentrer nos efforts. On ne peut pas être partout », car la capacité d'agir n'est pas partout la même.
Le Haut Représentant désigné a ainsi mis en avant les Balkans occidentaux et la frontière est de l’Europe. « On ne peut dire que l’on est une puissance géopolitique si on n’est pas capable de régler les problèmes dans notre voisinage immédiat », a-t-il expliqué.
Questionné par Sandra Kalniete (PPE, lettone) sur la non-reconnaissance par l'Espagne de l'indépendance du Kosovo, M. Borrell a voulu désamorcer toute crise possible : « Ma première visite sera à Pristina », a-t-il promis. « Cela fait trop longtemps que le dialogue (entre la Serbie et le Kosovo) a commencé, le statu quo n’est pas tenable. (...) Il faut un accord, ce sera une de mes priorités », a-t-il poursuivi.
M. Borrell a aussi insisté sur la nécessité de se concentrer sur l’Afrique du Nord, notamment la Libye, et sur le Sahel. « On ne se rend pas compte de l’importance du Sahel pour les Européens, c’est la véritable frontière sud de l’Europe », a-t-il estimé, mettant en avant un triangle sécurité, développement et changement climatique.
« Cela implique des investissements à tout niveau, le coût de notre passivité sera extrêmement grave », a-t-il mis en garde. L'Espagnol veut développer une nouvelle stratégie globale pour l’Afrique. De plus, selon lui, la migration doit faire partie de la politique étrangère, expliquant qu’il faut des accords avec les pays de départ et de transit.
Double approche avec la Russie
La relation avec la Russie a été abordée par de nombreux députés. Ainsi, tout en appelant au maintien des sanctions tant que Moscou n’aura pas changé d’attitude sur la question ukrainienne, M. Borrell a estimé qu’il fallait s’impliquer de manière sélective avec elle. « Nous devons être stricts vis-à-vis de la Russie, tout en comprenant que c’est une entité avec laquelle il faut traiter », a-t-il résumé.
Sur le front de la désinformation, M. Borrell a reconnu que l’UE avait une capacité d’intervention réduite et qu’il faudrait disposer de plus de moyens ; en effet, selon lui, « le problème va empirer, car les outils technologiques se développent ».
Étonnement, alors que M. Borrell a précisé, dans son discours, que l’UE resterait un solide allié des États-Unis et que la réciprocité et l’équité devaient être les principes de base de la relation avec la Chine, les relations avec ces deux grands pays n’ont pas été abordées lors de l’audition. Sur l’Iran, M. Borrell a qualifié l’accord sur le nucléaire de « réussite majeure pour notre diplomatie ». « Nous ne pouvons pas laisser passer cette occasion de jouer notre rôle géopolitique », a-t-il ajouté, alors que l’accord est en danger.
Interrogé sur le Venezuela, M. Borrell a expliqué que, si des sanctions supplémentaires devaient être adoptées, elles devaient être ciblées, afin de ne pas « frapper encore plus la population au bord du désespoir et de la misère ». Sur Cuba, M. Borrell a plaidé pour le dialogue. « On doit travailler à faire en sorte que la société évolue et, pour cela, il faut avoir des relations officielles et la possibilité de peser », a-t-il expliqué, rappelant que la politique du blocus n’avait pas fonctionné par le passé.
Sur les droits de l’homme, M. Borrell a expliqué vouloir lancer un nouveau plan d’action « en impliquant le Parlement européen et sa sous-commission des Droits de l’homme ».
Créer une culture stratégique commune
Le ministre des Affaires étrangères espagnol a semblé moins à l’aise sur les questions de défense, reconnaissant qu’il manquait à l’UE une culture stratégique commune, mais qu’elle y travaillait, notamment avec la Coopération structurée permanente, le fonds européen de défense et les missions de Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Par ailleurs, même si l’OTAN restera la pierre angulaire de la défense collective de la plupart des États membres, « en développant l’Europe de la Défense, l’UE renforcera l’Alliance », a-t-il expliqué.
Modifier les méthodes de travail
M. Borrell est aussi revenu sur sa façon de faire son travail. « Le rôle du Haut Représentant est d’agir en tant que médiateur, de faciliter le consensus et, surtout, de proposer pour aplanir les divergences qui existent entre nous », a-t-il résumé, se disant conscient qu’il faut prendre le risque que ses propositions ne soient pas acceptées par le Conseil. « Si vous deviez me demander quelque chose, c’est de retrouver le sens de l’initiative et de l’action », a-t-il lancé aux députés. Il a plaidé pour la possibilité de recourir à la majorité qualifiée.
Conscient qu’il ne pourra pas être partout, il a souhaité pouvoir mandater certains ministres des Affaires étrangères à agir au nom de l’UE, ce qui, selon lui, « permettrait aux États membres de mieux s’approprier la politique étrangère ».
Il a aussi souhaité réformer les Conseils 'Affaires étrangères' : au-delà des débats d’orientation, M. Borrell veut des résultats, « des décisions communes, à la fin ».
Interrogé sur sa condamnation pour délit d’initié, M. Borrell a nié les faits, expliquant que s’il avait utilisé des informations privilégiées, son ex-femme n’aurait pas perdu 300 000 euros. Preuve de sa bonne volonté : il s’est engagé, si les députés le lui demandaient, à vendre ses actions Iberdrola. (Camille-Cerise Gessant)