Lorsqu’il fallut choisir le Président de la première Commission CEE, la présidence de la Haute Autorité de la CECA était un fief français (de Monnet à Finet, en passant par Mayer). Monnet intriguait en faveur d’un ministre néerlandais au tempérament bien trempé et aux convictions fédéralistes connues, Sicco Mansholt. Il voyait aussi comme bon candidat, Jean Rey, ministre belge des Affaires économiques. Pour la jeune Communauté Euratom, Paris soutenait Louis Armand. L’Allemagne fit valoir ses droits ; accéder à la présidence de la principale des trois Commissions, constituait une forme de réhabilitation politique.
Un consensus entre les Six se dégagea seulement après l’entrée en vigueur des traités, le 7 janvier 1958, en faveur de Walter Hallstein. Éminent professeur de droit, devenu proche collaborateur du Chancelier Adenauer, chef de la délégation allemande aux négociations du Plan Schuman, puis à la Conférence de Messine, signataire des traités de 1957, européiste de longue date, Hallstein n’était pas récusable.
Il y eut deux Commissions Hallstein : la première dura 4 ans (1958-1962), la seconde fut prolongée au-delà de 1966, en raison du traité de fusion des exécutifs, qui entrait en vigueur en juillet 1967. Delors et Barroso occupèrent la fonction pendant 10 ans, Hallstein s’en était approché : 9 ans et 5 mois. Durant tout ce ‘règne’, furent membres influents du Collège : Mansholt et Rey, déjà cités, et le Français Robert Marjolin. De Gaulle s’opposa à ce que la Commission unique, désormais celle ‘des Communautés européennes’, fût encore présidée par le même homme, soupçonné de préparer un État fédéral européen. Hallstein démissionna ; il avait créé la fonction et mené sa barque avec succès ; il resterait dans les mémoires comme un grand Président.
Pour lui succéder, l’on puisa dans le vivier interne. Jean Rey fut choisi. Non seulement il connaissait bien la nouvelle institution et avait convaincu, notamment comme négociateur du Kennedy Round, mais il convenait selon les critères des politiques : après un grand pays, un petit ; après un chrétien-démocrate, un libéral. Ce souci de double alternance est une des clés pour comprendre les décisions du Conseil en la matière, mais elle ne se révélerait pas une règle absolue. Le mandat de cette Commission fut de 3 ans (juillet 1967-juillet 1970). Dans son équipe, et celle qui suivra, des noms mémorables : Raymond Barre, Jean-François Deniau, Wilhelm Haferkamp.
Vint ensuite le tour d’un grand État membre qui, dans l’Europe des Six, ne pouvait être que l’Italie. Après que divers noms eurent circulé dans Rome, celui d’un jeune ministre démocrate-chrétien, Franco Maria Malfatti, fut proposé par son chef, Aldo Moro, et accepté par le Conseil. L’intéressé était bien plus habité par la politique italienne que par la chose européenne ; c’était l’inverse pour son compatriote Altiero Spinelli, désormais membre du Collège. Malfatti ne tint pas deux ans à Bruxelles et se précipita sur la première occasion pour se représenter aux élections législatives italiennes. L’heure de Sicco Mansholt, éternel Vice-président voué à la Politique agricole commune, sonnait enfin. Mais il ne savoura la cime que de mars 1972 à janvier 1973 : en raison du premier élargissement, la Commission Malfatti-Mansholt ne pouvait excéder 3 ans.
Si l’on excepte l’éphémère Malfatti, les Présidents de la Commission, et même les hommes forts du Collège, étaient imprégnés de culture politique européenne depuis longtemps et le vivier était la Commission elle-même : cela ne dura pas.
L’année 1972 constitua un tournant. Les traités d’adhésion furent signés en janvier : le premier élargissement serait effectif un an plus tard. Le président français Georges Pompidou avait relancé la construction européenne au Sommet de La Haye (1969) et ouvert la voie au Royaume-Uni. Revisitée par l’esprit communautaire, rabibochée avec ses partenaires, la France pouvait s’autoriser un leadership relatif. Assez de querelles institutionnelles, il fallait de nouveaux projets et davantage de stabilité au sommet de l’institution-clé. L’énarque François-Xavier Ortoli avait été, dès 1958, directeur à la Commission, puis directeur de Cabinet de Pompidou, ensuite ministre dans son gouvernement et d’autres. Un ‘euro-pompidolien’ rêvé et compétent de surcroît. Il fut nommé pour 4 ans (1973-1977). Pour cet économiste de tempérament, les turbulences monétaires, le premier choc pétrolier et la montée du chômage furent des défis consistants. Il fut plus fort dans l’analyse et l’exhortation que dans la prise de risques. Au moins, la politique régionale vit le jour.
Allait-on, ensuite, donner ses chances à un petit pays, comme la loi non écrite de la rotation le laissait présager ? Non. Les Britanniques, emmenés par Heath, avaient adhéré. Gouvernés ensuite par Wilson, ils avaient confirmé le oui par 67% lors du référendum de 1975. Cela valait bien un cadeau de bienvenue. Il passa comme une lettre à la poste. Le cas est unique dans l’histoire de l’UE : aucun nouvel adhérent, depuis lors, n’a obtenu si vite la Présidence de la Commission. (À suivre.)
Renaud Denuit