Le Conseil européen, qui s’est tenu à Bruxelles ces jeudi 21 et vendredi 22 mars, a offert aux Vingt-huit l’occasion d'une discussion, afin de définir une ligne européenne cohérente face à la Chine. Dix jours après la publication, par la Commission européenne, d’une nouvelle stratégie européenne sur la Chine, qui se veut « réaliste, assertive et multifacettes » (EUROPE 12212/20), les leaders européens ont appelé Pékin à offrir des preuves concrètes de son engagement en faveur de relations plus réciproques.
Des États membres en ordre dispersé
Il s’agissait tout d’abord, principalement pour l’Allemagne et la France, de garantir l’adhésion de tous les pays européens à une vision plus ambitieuse face à la Chine, message que l’UE relayera à Pékin lors du sommet UE-Chine du 9 avril prochain.
« D’un côté, nous sommes partenaires, de l’autre, concurrents - et pas seulement sur le plan économique », a déclaré Mme Merkel.
« Il s’agit très clairement de définir une stratégie commune pour surmonter les divisions et affirmer ensemble une souveraineté européenne », a résumé le président français, Emmanuel Macron, ajoutant que « ce réveil était nécessaire ».
En effet, les risques de dispersion européenne face à la puissance économique chinoise sont réels.
Un nouveau sommet des ‘16+1’, la Coopération entre la Chine et les pays d'Europe centrale et orientale, dont font partie onze États membres, aura lieu le 12 avril prochain. D'autre part, l'Italie devrait bientôt être le 14e pays à annoncer la signature d’un protocole d’accord avec la Chine, dans le cadre de sa Nouvelle route de la soie, aussi appelée Route et Ceinture.
Lors du Conseil européen, ces États ont donc tenu à fournir à leurs partenaires de l'UE les garanties de leur indépendance face à Pékin, soulignant que la Chine ne pourrait entamer l'unité européenne.
Pas de carotte – quid du bâton ?
Il s’agissait ensuite de rééquilibrer la relation sino-européenne.
La 'diplomatie de la courbette', pratiquée par la Commission auprès de Pékin, a fait long feu. Dans ses discussions avec la Chine, l’UE a peu de marge de négociation, ses marchés étant déjà largement ouverts aux entreprises des pays tiers - un fait qui peut largement expliquer l’enlisement des négociations d’un accord global sur les investissements (AGI) entre l’UE et Pékin depuis 2013.
Les Européens prennent donc conscience du fait qu’il leur faut muscler leur diplomatie, face à un Empire du Milieu qui défie régulièrement les normes et principes européens.
Cette discussion en profondeur entre les vingt-huit chefs d’État ou de gouvernement était donc souhaitée par plusieurs pays européens. L’idée d’une Union européenne moins naïve, plus réaliste face à la Chine a fait son chemin dans les derniers mois.
Pour imposer davantage de réciprocité, mais aussi pour favoriser l'émergence de champions européens dans le cadre d’une nouvelle stratégie industrielle européenne pour 2020 (EUROPE 12218/4), l’UE doit donc se doter de nouveaux outils.
L’outil de filtrage des investissements, approuvé il y a quelques semaines (EUROPE 12207/22), est le premier signe de ce « changement de logiciel » européen, selon les termes d’un diplomate européen. « Nous ne pouvons plus être trop complaisants », a confirmé une source d’un État membre de tradition plus libérale.
Vers un 'IPI 3.0' ?
C'est donc l'occasion de ressortir la proposition de la Commission pour un instrument international sur les marchés publics (IPI), afin de s'assurer d'une meilleure réciprocité dans l'accès aux marchés publics à l’étranger. Publié en 2012, amendé et remis sur la table en 2016, le document avait été remisé à la suite de l'incapacité des États membres de définir une ligne commune.
Les débats reprendront donc au Conseil. Pour autant, les pays plus libéraux ne donneront pas leur blanc-seing à la proposition existante de la Commission sur l’IPI. « Nous voulons être beaucoup moins restrictifs », a prévenu cette dernière source, ajoutant qu'en l'état, la proposition était « quasiment du Trump ».
« Il y a, clairement, des divergences de vues qui existent encore, de très grandes différences de situations », a reconnu M. Macron.
L’UE demande aussi à la Chine de s’engager afin de clôturer pour 2020 les négociations d’un AGI. Les prochaines semaines devraient aussi voir la conclusion des accords portant sur les indications géographiques et la sécurité de l’aviation.
Un engagement multilatéral
Finalement, Pékin doit s'engager davantage sur la scène multilatérale, à l'OMC avant tout.
« Nous espérons persuader la Chine d'inclure les subventions industrielles comme un élément crucial de la réforme de l'OMC », a déclaré le président du Conseil européen, Donald Tusk.
Plus généralement, une source européenne a rappelé que, si la Chine était un partenaire dans la préservation du multilatéralisme, sa définition de ce concept différait de celle de l’UE. « Nous avons abordé la question du multilatéralisme, des nouvelles institutions multilatérales en Chine. Ce n’est pas un problème, mais nous ne devons pas être naïfs : il y a peut-être une possibilité que la Chine essaie d'influencer à travers ces organisations », a prévenu le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte.
Son homologue belge, Charles Michel, a, pour sa part, soulevé la question de l'influence de la Chine en Afrique. « Nous voulons déployer une alliance plus ambitieuse UE/Afrique et nous voyons depuis plusieurs années déjà le rôle que la Chine joue ou tente de jouer sur le continent africain avec un intérêt pour les ressources naturelles », a-t-il expliqué.
Coopération bilatérale
Le Conseil européen a également abordé le sujet de la cybersécurité et des réseaux 5G. M. Juncker a rappelé que la Commission présenterait d'ici fin mars - probablement le 26 - une recommandation en vue d'une approche européenne concertée.
« Plusieurs pays, et c’est le cas de la Belgique, sont confrontés à des investissements laxistes dans le domaine, par exemple, du numérique, dans le domaine des télécommunications. Il y a besoin de clarté sur les choix que nous allons opérer, besoin de coordination sur le plan européen en lien avec cette question. Le déploiement de la 5G est un enjeu important pour stimuler l’économie numérique et nous devons pouvoir stimuler cette économie numérique en protégeant aussi nos intérêts à moyen et à long terme », a résumé le Premier ministre belge, Charles Michel.
Selon une source européenne, lors du débat, plusieurs chefs d’État et de gouvernement ont également fait référence aux droits de l’homme, sujet de discorde entre l’UE et la Chine, « qui n’a aucun intérêt à copier » le système européen. « L’UE et les États européens sont, la plupart du temps, habitués à négocier avec des États qui ont des systèmes similaires aux nôtres ou bien qui disent que notre système est leur objectif […] mais très rarement [ils négocient avec] des États qui ont des systèmes très différents et qui démontrent une attitude très claire que cela ne changera pas. C’est un défi. Et nous en avons parlé », a précisé le chancelier autrichien, Sebastian Kurz.
Voir les conclusions du sommet européen: http://bit.ly/2HEcfR8 (Hermine Donceel et Camille-Cerise Gessant avec la rédaction)