*** FREDERIC WORMS : Les maladies chroniques de la démocratie. Editions Desclée de Brouwer (Groupe Elidia, 10 rue Mercœur, F-75011 Paris. Tél. : (33-1) 40465400 – Internet : http://www.editionsddb.fr ). 2017, 253 p., 18,90 €. ISBN 978-2-220-08513-5.
La démocratie n’est pas finie. Elle ne l’est et ne le sera jamais, étant toujours appelée à se réinventer pour dépasser les maladies chroniques qu’elle nourrit systématiquement en son sein. En réalité, la démocratie est bel et bien mortelle, mais « elle est aussi le contrepoison des poisons qu’elle secrète ». C’est à présenter ainsi la démocratie et les dangers qui la guettent en permanence que s’emploie dans cet ouvrage le philosophe Frédéric Worms, son but étant de montrer que la démocratie, pour fragile qu’elle puisse paraître face aux maux qui la frappent à nouveau durement, est aussi « une arme (et la seule peut être) pour lutter contre (...) les maladies chroniques de l’humanité ».
Dans un premier temps, celui qui enseigne à l’Ecole normale supérieure à Paris définit ce qu’est et n’est pas la démocratie. Celle-ci procède, selon lui, d’une aspiration « morale, et indissociablement sociale » qui fait sa force et lui confère sa permanente « puissance d’orientation ». Et d’expliquer qu’elle procède « du refus de la violence intérieure entre les êtres humains », de la violence qui émane de l’intérieur des sociétés même lorsque celles-ci sont configurées pour lutter contre les violences extérieures. En clair, elle se prémunit contre d’éventuelles dérives intérieures en érigeant « non pas le pouvoir absolu du peuple, mais au contraire l’autolimitation absolue du pouvoir du peuple sur lui-même ». L’auteur s’emploie ensuite à montrer pourquoi « la démocratie n’est pas un régime parmi d’autres, depuis l’Antiquité, mais plutôt le signe d’une coupure historique, entre le passé et l’avenir, l’ancien et le moderne », tant il est vrai, explique-t-il notamment, que « l’indice du progrès démocratique réside dans le dévoilement d’injustices et de scandales, là où auparavant, on ne voyait rien ». A travers des personnages tels que La Boétie, Montaigne, Rousseau, Kant, il montre aussi – en situant notamment « l’horizon de la liberté » et « l’avènement de l’égalité », mais aussi ce qui relève d’un « mal humain » – en quoi l’histoire de la démocratie n’est rien d’autre que l’histoire de la modernité et en quoi la démocratie peut être saisie « comme manière de (bien) vivre ».
Si cette première partie du livre sera sans doute plus facilement accessible à ses étudiants de l’Ecole normale supérieure qu’à certains lecteurs peu habitués au jargon philosophique de haut vol, la clarté de son propos se révèle nettement plus évidente dans la deuxième partie qui le voit s’attaquer philosophiquement aux crises exacerbées du moment. La première a pour nom le cynisme qui, avec la généralisation du soupçon ou du complot, « repose sur le déni de la démocratie elle-même, de son effectivité, de sa ‘réalité’ et de la ‘confiance’ qu’il faut lui accorder ». Ce « soupçon démocratique » est, pour l’auteur, le plus grave danger qui menace la démocratie désormais, citant à ce propos Alexandre Koyré qui, dans son Introduction à la lecture de Platon écrite en... 1945, avait porté ce jugement : « Il y a donc un mal qui peut entraîner la cité démocratique, non pas seulement vers une dégradation relative, mais vers une pente fatale, c’est celui de la démagogie, de l’instillation non pas de l’erreur ni du mensonge, mais de ‘la discorde, la peur et la haine’ ». Or, c’est bien à des démagogues, des « cyniques » que nous avons affaire aujourd’hui, aux « sinistres comique du mouvement 5 Stelle en Italie » ou au président Bush « qui tentent d’enflammer et souvent réussissent à enflammer la fièvre toujours latente de la démagogie, ce risque de tyrannie interne à la démocratie ». Ajoutez-y les potentialités perverses offertes par Internet, et vous obtenez un cocktail potentiellement détonnant pour la démocratie !
Les deux autres crises que diagnostique Frédéric Worms sont le racisme (qui, explique-t-il, repose sur le déni « de la division et de la violence intérieure » propres à chaque groupe humain) et l’ultralibéralisme, perçu « comme un déni de l’interdépendance humaine, des relations sans lesquelles chaque humain ne peut exister ». Parmi les pistes que l’auteur esquisse afin de ne pas verser dans le précipice, notons l’espoir qu’il met dans la « participation citoyenne » qui s’exprime notamment pour contrer les dérives de la mondialisation, elle qui « exprime le sentiment de violation au sein de l’humanité en général » et prône sa démocratisation, « avant et au-delà des Etats ». Toutefois, force est d’avoir à retenir aussi – et, hélas, surtout... – cette autre conclusion, bien plus angoissante : « Les adversaires de la démocratie d’aujourd’hui ne veulent pas la remplacer par le totalitarisme, mais la transformer de l’intérieur en tyrannie ».
Michel Theys
*** YANIS VAROUFAKIS : Les perdants invaincus. Pour un printemps grec après l’hiver sans fin des mémorandums. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél. : (30-210) 3650000 – fax : 3811940 – Courriel : bookstore@patakis.gr – Internet : http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2017, 832 p., 23,30 €. ISBN 978-960-16-7453-7.
Qu'est-il arrivé quand un petit peuple a décidé d'échapper à la faillite permanente que lui imposaient ses ‘sauveteurs’ ? Les « perdants invaincus » sont tous ceux qui, en 2015, ont surmonté leur peur pour dire ‘non’ à l’hiver sans fin des mémorandums. Dans ce nouveau livre, l’ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis livre son explication de la méthode qui a été appliquée pour vaincre le « printemps grec », une des conséquences collatérales de ce coup de force étant, à ses yeux, la dégradation progressive de l’image de l’Union européenne dont a témoigné spectaculairement le Brexit. Professeur de théorie économique et d’économie politique à l'Université d'Athènes, il s’emploie surtout à montrer et démontrer combien les perdants de ce printemps-là ont en réalité alors jeté les bases d'un « printemps européen », lequel pourrait promettre l’avènement d'une Grèce viable dans une Europe démocratique, celle-ci méritant que chacun se batte pour elle. Il dédie donc ce livre à tous ceux qui ont lutté pour obtenir un compromis honnête et raisonnable, et ont fini par préférer passer sous un rouleau compresseur plutôt que de se renier par des compromis. Cet ouvrage offre trois possibilités de lecture : - c’est d’abord la chronique des événements de 2015, lorsque les prêteurs ont carrément risqué l'intégrité de l'Europe pour satisfaire leurs intérêts, ce qui les a amenés à prolonger à perpétuité l’état de faillite généralisée dont pâtit la société grecque ; - le rappel d'un autre ‘épisode’ de l'histoire grecque, celui où la division du pays a conduit à la défaite ; - un dévoilement des propos passionnants que peuvent tenir des personnages qui, tels Wolfgang Schaüble, Christine Lagarde, Mario Draghi, Emmanuel Macron ou Barack Obama, ont (eu) la capacité de définir l’avenir des Grecs et celui des Européens. Le plus intéressant est que le tout en vient à rappeler une tragédie ancienne ou shakespearienne, quand le drame des gens se voit sans cesse approfondi jusqu’au moment où leurs bourreaux se retrouvent eux-mêmes prisonniers impuissants du piège que leur pouvoir institutionnel a mis en place... (AKa)
*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe et des Européens, 242 rue Duguesclin, F-69003 Lyon. Internet : http://www.pressefederaliste.eu ). Décembre 2017, n° 177, 64 p., 6 €. Abonnement annuel : 30 €.
Devenue récemment quadrimestrielle, cette revue fédéraliste française – qui s’ouvre (timidement...) à la langue anglaise – se caractérise par un nombre de pages nettement plus conséquent, ce qui se traduit par davantage d’articles à lire. Tous ont évidemment trait au fédéralisme et, pour l’essentiel, à ce qui se passe au niveau et au sein de l’Union européenne. Ainsi, plusieurs contributions sont, cette fois, consacrées au dossier de la Catalogne, le Pr. Michel Herland voyant notamment dans l’attitude adoptée par la Commission à l’égard de cette région d’Espagne la meilleure preuve de sa soumission aux Etats. La plupart des autres contributeurs s’intéressent à l’avenir de l’Union. C’est le cas de Paolo Ponzano qui réfléchit à la manière de relancer celle-ci dans le contexte du Brexit. L’ancien haut fonctionnaire de la Commission invite à ne pas brûler les étapes, prônant « l’adoption de mesures concrètes dans le domaine social » avant qu’une réforme des Traités ne soit soumise à des citoyens européens aujourd’hui majoritairement échaudés par « un projet européen jugé trop fondé sur une politique d’austérité ». Ce grand spécialiste de l’architecture institutionnelle européenne invite aussi à ne pas exagérément miser sur le mécanisme des coopérations renforcées dans la mesure où celui-ci ne peut être activé pour muscler toute la politique sociale et fiscale sous peine de créer « un grand risque de dumping social ou fiscal entre groupes différents de pays », son utilisation devant être limitée à des mesures spécifiques. Un point de vue que ne partage pas Dusan Sidjanski qui songe notamment à ce mécanisme pour « doter la zone euro d’une dimension sociale ». La contribution du président d’honneur du Centre européen de la culture de Genève porte toutefois sur la nécessité de doter l’Union d’un véritable « noyau politique », à savoir d’une « Autorité politique » en bonne et due forme, faute de quoi « la pérennité de l’euro » ne pourra être assurée et la défense européenne continuera à relever de l’ordre du fantasme. A cet égard, celui qui fut proche de Denis de Rougemont rappelle à Paris que le refus par le général de Gaulle d’une armée européenne a conduit à la... « renaissance d’une armée allemande autonome ». Enfin, notons également – outre un très bel hommage rendu à Tzvetan Todorov par le Pr. Giampiero Bordino – les idées avancées par Pierre Jouvenat pour « démocratiser l’Europe », l’une d’elles étant non seulement de donner naissance à un Sénat en lieu et place du Conseil, mais qu’il soit « composé d’élus ayant un mandat représentatif », ce afin qu’il « exerce ses responsabilités dans l’intérêt général européen ». Il demande aussi à agir afin de « créer les conditions d’un véritable acte fondateur, d’un ‘moment hamiltonien’ », les conventions citoyennes devant impérativement, à ses yeux, « déboucher sur un processus constituant ». (MT)
*** YANNIS VARVITSIOTIS : Comment je les ai vécues : 1981-1993. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél. : (30-210) 3650000 – fax : 3811940 – Courriel : bookstore@patakis.gr – Internet : http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2017, 454 p., 18,80 €. ISBN 978-960-16-7190-1.
Dans cette deuxième partie d’une autobiographie d’un homme politique grec au long cours (parlementaire depuis 1960, plusieurs fois ministre, député européen et vice-président du Parti populaire européen) sont commentés les événements survenus entre deux élections clés pour la Grèce. Cadre de la Nouvelle Démocratie, Yannis Varvitsiotis raconte comment il a vécu, aux premières loges, la défaite de son parti et la montée en puissance jusqu’au pouvoir du Pasok au cours d’une décennie, les « années 80 », qui a également été marquée par d’importantes turbulences politiques et des scandales au plan intérieur, par la chute des régimes communistes et les conséquences qui en ont résulté dans la région proche de la Grèce, la ‘Macédoine’ en particulier. L’auteur revient notamment sur les trois ans et demi où il a été ministre de la Défense nationale, soit à la tête d’un ministère très exposé au début des années 90. De manière sobre et lucide, honnête aussi, l’auteur rappelle ainsi ce qu’a été une période qui a profondément marqué le cours ultérieur du pays. Un vaste index des protagonistes grecs et étrangers de l’époque ponctue l’ouvrage, celui-ci étant un instrument très utile pour comprendre le passé (relativement) récent. (AKa)
*** GIORGOS VASSILIOU : Présidence : construire l'avenir. Autobiographie. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : http://www.papazisi.gr ). 2017, 788 p., 31,80 €. ISBN 978-960-02-3350-6.
Président de la République de Chypre entre 1988 et 1993, Giorgos Vassiliou a été la personnalité politique qui, à partir de 1998, a conduit les négociations ayant mené son pays à adhérer à l’Union européenne le 1er mai 2004. A travers cette autobiographie, il s’emploie à montrer de manière documentée le chemin qui a été parcouru par Chypre pour tenter de dépasser le problème de la partition de l’île. Il met également en lumière les efforts qui ont été accomplis pour réorganiser de manière radicale les structures étatiques et même la société chypriote, en vue de les adapter aux réalités du monde moderne. Homme politique longtemps « inexpérimenté », Giorgos Vassiliou explique comment il a agi pour interpréter correctement la conjoncture politique, tirer le meilleur parti de la convergence des intérêts pour faire le lit d’une solution, coopérer de manière créative avec le secrétaire général des Nations Unies et ses représentants dans les pourparlers avec les Chypriotes turcs et, enfin, contribuer positivement à la formulation finale du document de Boutros-Boutros Ghali qui reste à ce jour un point de référence pour aller vers une solution du problème de Chypre. Il explique que c'est dans ce contexte qu’ont été créées des institutions telles que l'Université de Chypre, le Commissaire à l'administration et le Service de l'environnement, qu’ont été adoptés les paramètres de la lutte contre le clientélisme, le favoritisme et l'oppression, notamment avec la suppression des dossiers relatifs aux opinions politiques des citoyens. Il est aussi fait amplement référence, dans ces pages, aux grands du monde de l’époque, aux négociations et pourparlers menés derrière des portes fermées, à des compromis plus ou moins imposés, à la situation géopolitique de l’époque... Une vaste bibliographie et un énorme index enrichissent très utilement cet ouvrage de référence. (AKa)