Toujours un peu honteuse et formulée à mots couverts, la question devient lancinante au Royaume-Uni : le Brexit aura-t-il finalement lieu ? Est-il aussi irréversible et inéluctable que ses partisans ont voulu le faire croire ? L’heure ne serait-elle pas plutôt au « Breverse », ce néologisme inventé par notre confrère Andrew Rawnsley (The Guardian, 14 janvier) qui se marie si bien avec le « Bregret » discerné par Nicky Hawkins, stratège en communication du FrameWorks Institute (The Guardian, 23 janvier) ?
Il est impossible de répondre à ces questions, tant est pertinent ce constat de John Palmer, ancien ténor de la presse accréditée auprès des institutions européennes : « En ce temps de quasi-chaos économique et politique – au sein du gouvernement – il est impossible de prédire avec assurance les développements politiques des années et même des mois à venir, encore moins de préjuger du résultat final du drame du Brexit » (http://www.socialeurope.eu , 10 janvier). En réalité, le temps ne se prête effectivement qu’à quelques supputations, celles-ci étant en outre hasardeuses.
Ce qui semble patent, c’est que des Britanniques prennent conscience des conséquences perverses que le Brexit entraînera dans leur vie quotidienne. Que quelque 2,5 millions d’emplois puissent être menacés dans les mois à venir par la sortie du pays de l’Union européenne ne laisse évidemment personne insensible. Rien d’étonnant, dès lors, si les derniers sondages indiquent que 43% des Britanniques en sont arrivés à la conclusion que le Brexit aura un effet négatif sur l’économie britannique, une courte majorité d’entre eux croyant aussi qu’il aura un impact négatif sur le « mode de vie britannique » (The Guardian, 26 janvier).
Ceux qui ont voté pour le Brexit sont-ils prêts pour autant à réviser leur choix ? Après tout, ainsi que l’a relevé le columnist Simon Jenkins, « les Britanniques aiment changer d’avis », eux qui « ont exécuté les Stuart en 1649, les ont réinvités en 1660 et les ont jetés en 1688 » (The Guardian, 18 janvier). Il est vrai aussi que, comme le veut la sagesse populaire, « il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis » ; David Davis, le ministre britannique qui négocie le Brexit comme Nobby Stiles jouait en son temps au football, le confirme par un propos qui, pour une fois, suscite même l’adhésion du côté du continent : « Si une démocratie ne peut pas changer d’avis, elle cesse d’être une démocratie. »
Apparemment, le temps du reniement n’est toutefois pas encore venu. Beaucoup de Britanniques partagent sans doute encore l’avis – hypocrite – de David Cameron selon lequel le Brexit a été « une erreur, non pas un désastre », soit une faute vénielle qui ne les amène pas encore massivement à manger leur parole : selon le même sondage réalisé par l’institut ICM, 51% des personnes interrogées se déclarent aujourd’hui en faveur d’un maintien du pays dans l’Union, ce qui traduit une évolution intéressante, mais bien loin d’être suffisante pour entraîner une dénonciation démocratiquement convaincante du Brexit. Des données relatives au Parti travailliste vont dans le même sens, exprimant le souhait très majoritaire des militants et des élus de voir le pays rester dans le marché unique et l’union douanière – soit des aspirations auxquelles leur leader, Jeremy Corbyn, continue de répondre en faisant idéologiquement la sourde oreille, ce qui est stupide dans l’absolu, mais aussi sur le plan électoral à court terme.
Le tout amène donc à penser que les Européens sont bien inspirés de rester pour l’instant cois. Il est sage que MM. Tusk et Macron aient, dans leurs propos, laissé la porte entrouverte au cas où les citoyens britanniques décidaient de revenir sur leur décision, mais il serait imprudent d’aller au-delà pour l’instant, tant il est vrai que « l’idée du Bregret » ne relève encore pour l’heure, comme l’observe judicieusement Nicky Hawkins, que d’un « vœu pieux que des hordes de votants pour le Brexit bourrés de remords puissent changer rapidement d’avis ». En réalité, tout incite à croire que seul Westminster pourrait, en fin de compte, s’en remettre une fois encore au peuple s’il lui apparaît, à l’issue des négociations entre les équipes de David Davis et de Michel Barnier, que le résultat déplaît à une majorité de ses membres : les partisans d’un ‘Brexit dur’ appuyés par des conservateurs hésitants, s’ils jugent que les concessions de Londres portent trop atteinte à la souveraineté à recouvrer ; les partisans d’un maintien dans l’Union ou, du moins, dans le marché unique et l’union douanière, s’ils parviennent à amener des élus conservateurs craignant d’être pris pour des traitres à sortir du bois en admettant que ce que le peuple a fait en se tirant une balle dans le pied, il peut le défaire.
Du coup, les dirigeants européens devraient accorder un intérêt très relatif au récent plaidoyer de Tony Blair en faveur d’un maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. D’abord parce que l’ancien Premier ministre travailliste a sans doute des convictions européennes fortes, mais qu’il s’est bien gardé de trop les manifester lorsqu’il était aux affaires, notamment en ce qui concerne la participation de son pays à la monnaie unique – le Brexit étant quelque part aussi le lointain résultat de son manque de courage. Ensuite et surtout parce que l’on retrouve, dans le « Ce que nous savons aujourd’hui » publié par son Institut pour le changement global, le germe d’une nouvelle perfidie à venir d’Albion. La première des options que l’inventeur de la troisième voie suggère d’emprunter dans le cadre des négociations du Brexit, c’est de « repenser et rester », idéalement « dans une Europe réformée ». On le suivrait volontiers sur ce plan s’il n’ajoutait pas aussitôt, subrepticement, ce petit bout de phrase : une Europe « où nous utilisons le vote du Brexit pour réaliser la réforme ». Vous avez bien lu, Tony Blair préconise que le Royaume-Uni reste dans l’Union européenne pour remettre une fois encore l’ouvrage sur le métier, à savoir œuvrer en son sein afin de pouvoir continuer à émasculer le projet politique originel, à le configurer à son goût !
Tony Blair est un homme intelligent, raisonnable et pragmatique. Il sait que son pays ne gagnera rien à sortir de l’Union européenne, bien au contraire. Son plaidoyer est donc pertinent, légitime et de bon sens. Les dirigeants européens ne peuvent toutefois occulter son dessein véritable : il veut que Londres puisse continuer à instrumentaliser le projet européen et le modeler à sa guise. Les dirigeants européens ont donc une seule et unique question à se poser : est-ce bien raisonnable ?
Poser cette question, c’est y répondre : non, vingt-sept fois non !
La décision que les Britanniques ont prise par référendum voici près d’un an a un mérite, celui d’avoir dynamité les bunkers confortables que le Royaume-Uni s’était octroyés au sein de l’Union à coup de dérogations, rebate budgétaire et autres opt out concédés par ses partenaires. Rien de tout cela n’existe encore, et s’il venait un jour aux Britanniques le désir de revenir dans le club, ce serait alors contre la promesse d’en respecter toutes les règles et toutes les finalités. En paraphrasant le président Delors qui, lors d’une négociation commerciale multilatérale, avait lancé que l’Union européenne était ouverte mais pas offerte, il appartiendra aux dirigeants européens de souligner que les portes de l’Union resteront toujours – demain comme après-demain – largement ouvertes aux Britanniques, mais qu’elle refusera désormais d’être ouverte aux délires égoïstes obsessionnels émanant de Londres.
À cet égard, le Conseil européen se doit impérativement de prendre en compte un lièvre soulevé par la syndicaliste allemande Susanne Wixforth et l’économiste John Weeks, à savoir que la Convention de Vienne sur le droit des traités, adoptée en 1969 et ratifiée par les pays membres de l’Union, stipule que « toute notification de sortie prévue d’un traité peut être révoquée à tout moment avant qu’elle ne devienne juridiquement valable » (Reversing Brexit: Legal Route via Vienna Convention, http://www.socialeurope.eu du 23 janvier).
En clair, la seule manière pour Londres de conserver le bénéfice des multiples dérogations gagnées jusqu’à présent serait de faire savoir aux institutions européennes qu’il revient sur le Brexit, sans avoir plus de justifications à donner. En l’occurrence, Albion ferait honneur à sa réputation, et bien malin qui pourrait dire quelle pourrait être alors la riposte adéquate de ses partenaires – pour peu qu’il y en ait une...
Michel Theys