Pour nettoyer en une journée les écuries où croupissaient les bœufs du roi Augias, Héraclès eut la bonne idée de détourner le cours de deux fleuves. Aujourd’hui, il lui faudrait en détourner deux autres, du côté de Parme. Le problème, c’est qu’Hercule n’est plus de ce monde, si ce n’est de celui des mythes, et que la Commission européenne n’a pas vraiment la même disposition aux exploits que le demi-dieu grec...
C’est à Parme que l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a son siège. À Parme, si l’on a plus de chances de rencontrer, morts ou vifs, des porcs que des bœufs, des miasmes pseudo-scientifiques de plus en plus troublants et rebutants se dégagent depuis de nombreux mois. De trop nombreux mois aux yeux de ceux qui, dans le monde scientifique mondial comme dans la société civile européenne, aimeraient pouvoir cultiver l’espoir que l’Union européenne agit toujours et en toutes choses en faveur des intérêts bien compris des citoyens-consommateurs des vingt-huit États membres.
Aussi navrante que déplorable, la saga du glyphosate incite à penser qu’il n’en est rien. Du moins, que le doute à ce propos est de rigueur, alors même qu’un sage respect du principe de précaution aurait dû permettre depuis longtemps que ce doute soit gommé. Tout procède d’un hiatus scientifique : d’un côté, une agence de l’Organisation mondiale de la santé, le Centre international de recherche sur le cancer, classe le glyphosate « cancérogène probable pour l’homme » le 20 mars 2015. Pas même huit mois plus tard, le 12 novembre, l’Autorité européenne de sécurité des aliments considère, elle, que le principe actif du désherbant Roundup, qui fait la fortune de la firme Monsanto, n’est « probablement pas » cancérigène.
Depuis lors, la Commission s’échine à n’écouter que l’autorité européenne. Après avoir proposé que l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate soit renouvelée pour quinze ans, jusqu’en 2031, elle ne cesse depuis, mais de mauvaise grâce, de réduire la durée de ce renouvellement : après avoir, en juin 2016, étendu l’autorisation du glyphosate pour un maximum de dix-huit mois, elle propose que l’autorisation soit renouvelée pour dix ans puis, désormais, pour cinq ans. Toujours en vain : jamais sa proposition ne rencontre l’assentiment d’une majorité qualifiée, les pays lui étant favorables n’ayant encore représenté, le 9 novembre dernier, que 37% de la population de l’Union au lieu des 65% exigés (EUROPE 11901)...
À quoi faut-il attribuer cette opiniâtreté dans le chef de la Commission ? Pourquoi ne tient-elle pas compte des réserves qui s’expriment dans de plus en plus de capitales de l’Union, où les arbitrages entre les ministres de l’Agriculture et ceux qui veillent sur la santé et l’environnement tournent de plus en plus au désavantage des premiers cités ? Pourquoi donne-t-elle l’impression de prendre par-dessus la jambe l’initiative citoyenne européenne ayant réuni largement plus d’un million de signatures pour réclamer l’interdiction du glyphosate (EUROPE 11879) ? Pourquoi le président Juncker est-il resté muet après avoir reçu, au printemps dernier, une lettre d’un toxicologue reconnu, Christopher Portier, l’avertissant que des données soumises à l’Agence européenne n’avaient pas été prises en compte comme elles auraient dû l’être scientifiquement (EUROPE 11881) ?
Ce sont autant de questions troublantes qui pourraient, à la fin, devenir gênantes pour l’institution. Pour plusieurs raisons. D’abord, il y a cette évidence qu’il n’y a pas photo pour ce qui est de la crédibilité des deux organismes scientifiques concernés. Ainsi, observe le Dr. Pierre-Michel Périnaud, « quand on est médecin et qu’on s’intéresse aux données toxicologiques et aux causes des maladies, il ne vient pas à l’esprit de remettre en cause les avis du Centre international sur le cancer » (Le Monde, 9 novembre). Par contre, l’autorité européenne n’a pas plus bonne presse dans les milieux scientifiques que dans la société civile, ainsi que le montre ce commentaire acide de notre confrère Stéphane Foucart pour qui, « depuis près d’une décennie, l’EFSA s’emploie avec méthode et persévérance à détruire son capital de crédibilité, en cultivant une trop grande proximité avec les industries qu’elle est censée réguler » (Le Monde, 29 mars 2016).
Cette proximité, avérée, ne concerne pas que l’autorité européenne : le rapport sur la base duquel celle-ci a pris sa décision concernant le glyphosate a été rédigé par l’Institut fédéral allemand d’évaluation des risques (BfR) qui, pour ce faire, n’a pas hésité à copier-coller des passages de documents rédigés par... des sociétés réclamant précisément que l’herbicide reste autorisé en Europe ! Cette proximité pose d’autant plus question qu’un procès intenté aux États-Unis par des personnes qui se déclarent les victimes dans leur chair du produit phare de Monsanto a permis la divulgation de documents internes à la firme américaine prouvant combien celle-ci – comme, à l’évidence, ses semblables – développe des pratiques agressives et mensongères pour influencer les décideurs européens et ceux qui les conseillent. D’où cette remarque d’un chercheur à l’Université catholique de Louvain, Geoffrey Pleyers : si le glyphosate est un « enjeu majeur pour la santé des Européens, c’est aussi la santé de la démocratie européenne qui est en jeu face à l’une des principales menaces qui pèsent sur elle : les lobbies » (Le Soir, 9 novembre).
Le tout conduit à rendre pertinente la question de savoir si l’évaluation des risques sanitaires et environnementaux ne bute pas, beaucoup trop souvent encore, sur la priorité accordée à la Commission à un modèle économique résolument productiviste, ce qui l’amène notamment à prendre des libertés coupables avec « l’application du ‘principe de précaution’ vis-à-vis de tous produits chimiques pour lesquels il existe un danger présumé grave et/ou irréversible pour la santé animale et/ou humaine, sans attendre la preuve formelle d’un lien épidémiologique » – selon l’Appel de Paris qui a vu 68 experts internationaux préconiser 164 mesures à l’adresse des peuples et gouvernements des États membres de l’Union européenne, du Parlement européen, du Conseil des ministres et de la Commission (1).
Si tel n’est pas le cas, ne serait-il pas temps pour l’équipe de Jean-Claude Juncker d’exiger une hausse conséquente du budget communautaire, entre autres pour permettre à l’autorité européenne sise à Parme de disposer des moyens requis pour réunir et garantir l’indépendance absolue d’experts reconnus et pleinement fiables ? Voilà qui devrait quand même être moins dur que de dérouter deux fleuves...
Michel Theys
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(1) L’Appel de Paris est notamment rappelé dans l’ouvrage d’Inès Trépant Biodiversité : quand les politiques européennes menacent le Vivant, publié en 2017. Voir Bibliothèque européenne du 5 septembre dernier