Les deux dernières semaines ont été prodigieusement instructives. Pour les Européens, elles sont peut-être surtout prometteuses. Grâce en soit rendue au président des États-Unis car, pendant son bref séjour sur le Vieux Continent, il y a eu « l’Ascension, mais Donald Trump n’est pas monté très haut dans l’estime de l’Europe ». Cette formule assassine ciselée par Sven Biscop (Université de Gand) dans le commentaire titré « Trump d’abord » qu’il a publié sur le site du très sérieux Institut Egmont n’est pas plus déplacée qu’elle n’est outrancière : l’étalage de « vulgarité, arrogance, ignorance et impolitesse » dont il s’est rendu coupable selon notre lucide consœur Nathalie Nougayrède (The Guardian, 29 mai) ne peut lui valoir la moindre indulgence, ni aucune circonstance atténuante sinon celle d’opter délibérément pour un ‘USexit’.
À Bruxelles puis à Taormina, l’actuel (et très momentané ?) locataire de la Maison blanche s’est exclu de la ‘famille’ occidentale que son pays avait jalousement couvée – et dirigée – depuis la fin du dernier conflit mondial. Aujourd’hui, une autre journaliste britannique, Suzanne Moore, peut à bon droit considérer qu’il a, par ses propos et son comportement, cédé le relais à « Angela Merkel – ou la ‘leader du monde libre’ comme elle a maintenant à être connue » (The Guardian, 29 mai). C’est en tout cas un changement d’ère dans les relations transatlantiques qui s’opère sous nos yeux, y compris ceux des incrédules.
La preuve en est les prises de risques oratoires, le week-end dernier, de la chancelière allemande. Lors d’une réunion électorale de la CSU à Munich, la toujours prudente et diplomate Angela Merkel a rompu avec la doctrine de sécurité allemande qui prévalait depuis le lointain chancelier Adenauer, à savoir ne rien faire qui puisse altérer le lien transatlantique et la protection de la République fédérale assurée dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord.
Même le général de Gaulle s’était cassé les dents, au début des années 60, à vouloir relâcher ce cordon ombilical entre Washington et, à l’époque, Bonn : le traité d’amitié franco-allemand qu’il avait imaginé en 1963 pour distendre ce dernier et asseoir l’autonomie, voire l’indépendance de l’Europe s’étant bien vite trouvé enrichi par les Allemands d’un préambule réduisant son plan à néant, ou presque.
D’où la rupture radicale et carrément historique avec la posture internationale traditionnelle de l’Allemagne que constitue cette déclaration d’Angela Merkel : « Le temps où nous pouvions totalement nous reposer sur d’autres est en partie révolu. J’en ai fait l’expérience ces derniers jours. C’est pourquoi, nous, les Européens, avons vraiment à prendre en main notre propre destin ». Voilà qui sonne presque comme une victoire posthume du général de Gaulle...
Ce n’en est pas une car ce propos de la chancelière Merkel n’est rien d’autre que la conclusion d’un chapitre de l’histoire, celui qui s’est écrit notamment avec l’homme de l’Appel du 18 juin depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette chute est brutale, sans doute désenchantée dans le chef de celle qui brigue un quatrième mandat à la chancellerie de Berlin. Mais Mme Merkel est avant tout une dirigeante politique réaliste, lucide, capable de voir le monde comme il est et non comme elle le voudrait.
Par ses remarques de ‘nouveau riche’ n’ayant foi que dans la loi du plus fort, du rapace le plus outrancier, le président Trump en est arrivé à pousser l’alliée la plus fidèle des États-Unis à admettre qu’une page se tournait et qu’il fallait en tirer toutes les conséquences, y compris sur le plan de la défense : finalement, plus que les Balkans, les printemps arabes, la Libye, la Crimée ou l’Ukraine, c’est bien Donald Trump qui, selon le Pr. Jolyon Howorth (Université de Yale), « a eu le plus grand effet pour persuader les Européens qu’ils ont plus de choses en commun qu’ils n’ont de différences » (La Libre Belgique, 25 mai).
Certains argueront sans doute que les hôtes de la Maison blanche passent tous les quatre ou huit ans (au mieux...) et que les alliances conclues par les États-Unis ne leur doivent quasiment jamais de passer de vie à trépas. C’est vrai, à la nuance près que les faits sont décidément têtus : « les États-Unis ne perçoivent plus l’Europe comme un intérêt stratégique comme c’était le cas pendant la guerre froide », rappelle à juste titre ce professeur de relations internationales de l’Université de Yale. N’est-ce pas déjà sous la présidence Obama que Washington avait pris le parti d’accorder plus d’intérêt à l’Asie – la Chine en particulier – qu’à l’Europe ? Voilà peut-être qui explique en partie aussi la répugnance manifestée par Donal Trump à valider l’article 5 de la charte de l’Atlantique nord qui veut dire ‘tous pour un et un pour tous’...
Au lendemain des propos tenus par la chancelière Merkel, les Européens se retrouvent donc devant une page blanche. Il leur faut commencer à la remplir. Comment ? En admettant tout d’abord, ainsi que les y invite le Pr. Sven Biscop, qu’il leur faut mettre « l’Europe d’abord », non pas « en s’opposant aux États-Unis, mais en s’opposant aux myopies nationales », c’est-à-dire en réussissant enfin à « combiner ensemble les atouts de l’Europe dans toutes les dimensions du pouvoir : politique, économique et militaire ». Et celui qui dirige le programme ‘Europe dans le monde’ à l’Institut Egmont de glisser à l’oreille des dirigeants politiques européens qu’ils n’ont pas à consacrer 2% de leur PIB à la défense, mais seulement à « intégrer leur défense » dans le cadre d’une « Coopération structurée permanente » qui leur coûtera beaucoup moins et se révélera plus efficace que des efforts en ordre dispersé.
En clair, la chancelière Merkel est sortie du bois. Elle y attend le président Macron qui, sans nul doute, sera vite au rendez-vous. Cet appel de l’Allemagne porte en lui la promesse d’un recommencement en beaucoup mieux. Il est des symboles qui frappent l’imagination : Taormina, cette petite ville haut perchée de Sicile, se trouve à quelques kilomètres de Messine, là où des dirigeants politiques des six pays fondateurs avaient posé les bases d’une relance du processus d’intégration européenne après l’échec de la Communauté européenne de défense suite aux refus gaullistes et communistes à l’Assemblée nationale française.
Depuis, la politique de défense européenne s’apparente à l’Arlésienne. À son corps défendant, Donal Trump est peut-être sur le point de lui donner l’occasion de prendre corps. L’éditorialiste de Monde met toutefois Emmanuel Macron en garde : « Le nouveau chef de l’État doit veiller à ne pas s’engager dans un cavalier seul, qui fleurerait bon l’hubris et le gaullisme de grand-papa mais serait inefficace, voire contre-productif. La réponse est effectivement européenne. » (Le Monde, 29 mai)
C’est l’évidence : la réponse doit être européenne ! Qui nous aime nous suive, doivent lancer Macron et Merkel à leurs partenaires !
Michel Theys