*** MIREILLE DELMAS-MARTY : Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation. Editions du Seuil (25 bd Romain-Rolland, F-75014 Paris. Courriel : contact@seuil.com – Internet : http://www.seuil.com ). 2016, 150 p., 17 €. ISBN 978-2-02-118589-8.
Voici un livre qui invite à ouvrir grands les poumons et les neurones pour affronter puis domestiquer une mondialisation qui, pour l’heure, est l’œuvre d’apprentis-sorciers sans conscience ni éthique. Elle fait le lit, observe l’auteure, d’une société à bout de souffle « d’où l’esprit aurait été chassé par la matière, la raison numérisée ne laissant guère de place au rêve ». L’humanité se trouve donc prise dans une nasse qui voue au désenchantement et à l’abandon « à la facilité du pilotage automatique », celui-ci annonçant « l’avènement de sociétés de la peur et du contrôle permanent » où prévaudraient de multiples interdits et dérives sécuritaires.
Il y a donc du prophète chez Mireille Delmas-Marty. Mais celle qui a enseigné le droit dans plusieurs Universités françaises et qui a été titulaire de la chaire « Etudes juridiques comparatives et internationalisation du droit » au Collège de France a aussi une âme de poétesse mâtinée de louve de mer qui en appelle au rêve pour redonner du souffle au Monde. Elle ose le pari, dans ces pages empreintes de profondeur et d’élégance, que « le droit peut contribuer à protéger le souffle qui nous maintiendrait en vie sans réduire la vie à la survie de l’espèce humaine ». Elle fait le pari qu’Homo sapiens, parce qu’il change d’ère, est à même de changer de cap de lanière radicale : en entrant dans l’Anthropocène, ce temps « de l’histoire géologique où l’espèce humaine devient une force capable d’interagir avec les autres forces géophysiques et de menacer la sûreté de la planète », elle veut le croire capable de prendre conscience « de sa force tellurique et de sa part de responsabilité » jusqu’à l’amener à se lancer un appel à la raison « et (pourquoi pas ?) à la raison juridique et aux forces imaginantes du droit ». Tout doit procéder, selon elle, de l’évidence que « la Terre, foyer de l’humanité, forme un tout marqué par l’interdépendance ». Cette évidence a été actée lors du sommet de la Terre de Rio en 1992, mais elle doit désormais être traduite dans les faits en recomposant tous les processus économiques et politiques de gouvernement, mais aussi « les processus juridiques de construction et d’harmonisation des valeurs et de responsabilisation des acteurs ». C’est donc à ouvrir un vaste chantier en faisant appel aux « forces imaginantes du droit » en vue de l’adapter « aux dynamiques sociales actuelles » que l’auteure invite.
Concrètement, Mireille Delmas-Marty propose une approche dynamique de la mondialisation qui, telle qu’elle qu’on la laisse évoluer aujourd’hui, « facilite la croissance économique et le développement mais ne résout ni le problème de la grande pauvreté, ni celui des migrations – qu’elle aggrave, comme elle aggrave les atteintes à l’environnement ». Son propos vise donc à prévenir la tragédie que cette évolution annonce, à éviter que les Hommes soient un jour acculés à devoir poser « un choix mortifère entre l’humanité totalitaire et l’humanité divisée, le grand enfermement ou le grand effondrement, la paix perpétuelle des robots ou la guerre permanente entre les milliards d’humains qui habitent désormais la planète ». La mondialisation lui paraissant être prise « dans un tourbillon de vents contraires », elle invite à se laisser guider par la métaphore du souffle – le « mot grec pneuma qui désigne à la fois le souffle et l’esprit » – et à se mettre alors « en quête de la rose des vents » permettant de discerner les vents dominants et antagonistes, ceux de liberté, de sécurité, de compétition et de coopération, l’objectif étant de dégager ensuite l’énergie produite par ces tensions pour tenter de retrouver un équilibre grâce à l’émergence et à l’acceptation de principes régulateurs. « La COP 21 a montré comment l’énergie peut devenir action », argue-t-elle, y voyant la preuve que l’humanité n’est pas condamnée à rester indéfiniment « dans le Pot au noir, cette zone terrifiante au milieu des océans, où toute navigation devient impossible ». Elle avance des pistes pour réguler les contradictions et pour responsabiliser les acteurs, toutes tracées sur la base d’une conviction forte : « Traditionnellement, les peuples, unis par leur histoire et ses particularismes, avaient adopté des déclarations d’indépendance. Aujourd’hui, les habitants de la Terre, s’ils veulent s’unir dans leur désir d’avenir, doivent reconnaître leurs interdépendances afin de les transformer en un destin commun ». Cet appel pétri d’humanisme ne sonne-t-il pas aussi, un peu, comme un… rappel à l’ordre adressé aux pays précurseurs qui composent l’Union européenne ? Michel Theys
*** MARIO TELÒ : L’Europe en crise et le monde. Editions de l’Université de Bruxelles (26 av. Paul Héger, B-1000 Bruxelles. Tél. : (32-2) 6503799 – fax : 6503794 – Courriel : editions@ulb.ac.be – Internet : http://www.editions-universite-bruxelles.be ). Collection "UBlire", n° 43. 2016, 217 p., 9 €. ISBN 978-2-8004-1607-6.
Ce livre se présente comme une synthèse des recherches menées trente années durant par un professeur de relations internationales qui a notamment été un temps le président de l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles, ce qui n’a pas empêché d’enseigner aussi à la Luiss de Rome. En son cœur se trouve cette question : « la coopération régionale est-elle en crise ? » Les réponses que les Pr. Telò y apporte, « tout en nuances et d’une brûlante actualité » relève sa consœur Louise Fawcett (Université d’Oxford), sont le fruit d’une analyse appréhendant « le régionalisme et ses crises sur le temps long » (Pr. Lequesne, Sciences Po) et qui, ajoute le Pr. Söderbaum (Université de Göteborg), « abolit les frontières entre les études européennes et les études régionalistes comparées ». Dans le premier chapitre, l’auteur adopte une démarche pluridisciplinaire et mobilise les études globales, la théorie politique et les relations internationales pour situer l’Europe dans le monde des XXe et XXIe siècles. Il rappelle et explique ensuite les évolutions historiques de trois grandes époques de la coopération régionale, à savoir « le régionalisme autoritaire et hiérarchique des années 1930 et 1940 », puis les débuts du régionalisme multilatéral « à l’époque de l’hégémonie des Etats-Unis et du monde bipolaire », enfin l’émergence ces derniers temps d’un « régionalisme post-hégémonique ». L’avant-dernier chapitre voit Mario Telò comparer les dynamiques du régionalisme multidimensionnel extra-européen (en Asie et en Afrique, ainsi que dans les Amériques) avant qu’il ne s’interroge, dans le dernier, sur les implications du monde multipolaire, de la crise mondiale déclenchée en 2007 et des projets géopolitiques interrégionaux qui se dessinent, quatre scénarios alternatifs ponctuant le tout. Au-delà du caractère scientifique de la démarche, ce livre est aussi l’œuvre d’un homme qui ne fait pas mystère de la « conviction profonde » qui l’anime, lui qui, « en tant que citoyen de l’Europe et du monde », se déclare ouvertement « persuadé que le développement de formes sociales et institutionnelles de coopération régionale multilatérale plus contraignantes est la seule façon de construire la paix, étape par étape ». Pour autant, il ne croit pas à l’idée que l’Union européenne puisse devenir autre chose qu’une organisation régionale, à savoir un Etat fédéral. Pire, la plupart des scénarios qu’il dessine sont en grande partie négatifs pour l’Union et, plus largement, pour la coopération pacifique entre Etats voisins. A ses yeux, la seule manière de pérenniser le projet européen est de renforcer l’architecture en cercles concentriques autour de la zone euro et, d’autre part, la légitimité démocratique transnationale. Il n’est pas sûr, à ce stade, que les membres du Conseil européen soient prêts à l’écouter… (PBo)
*** ANTONIS KANTAS : Le petit échiquier. Editions Papazisi (2 rue Nikitara, GR-10678 Athènes. Tél. : (30-210) 3822496 – fax : 3809020 – Courriel : papazisi@otenet.gr – Internet : http://www.papazisi.gr ). 2016, 194 p., 10,60 €. ISBN 978-960-02-3211-0.
Le sous-système géopolitique du détroit du Bosphore et des Dardanelles, de la mer Egée et de Chypre continue d'être le petit échiquier où avancent leurs pions les concurrents géopolitiques que sont les Etats-Unis et la Russie, les premiers s’activant afin d'éviter une présence substantielle de celle-ci dans les mers chaudes du sud. D’après Antonis Kantas, professeur de science politique à l’Université Aristote de Thessalonique, dans ce cadre s’activent également les forces concurrentielles que sont la Grèce et la Turquie, l'écart de puissance entre celles-ci s’élargissant au profit de cette dernière. Pourquoi ? En raison des données factuelles enregistrées de part et d’autre, qu’il s’agisse par exemple de l'économie, de la recherche, de la technologie ou de la population, mais surtout du fait de l'absence, en Grèce, d’une planification stratégique, de volonté politique et de confiance entre la société et le monde politique. Selon l’auteur, rien ne permet réalistement de penser que la société grecque soit en mesure de rompre bientôt avec son histoire et sa culture pour redresser la barre. C’est d’autant plus vrai que les efforts consentis par la Grèce en vue de disposer de technologies dignes d’une défense moderne ont été conditionnées par la nécessité de ne pas déplaire au « partenaire » américain. Par conséquent, laisse entendre Antonis Kantas, rien ne permet d’exclure que cette dynamique géopolitique ne conduira pas un jour la Grèce à devenir carrément un satellite économique et politique de la Turquie. Il appartient, selon l’auteur, à la société grecque de se réveiller pour que ce cauchemar ne se transforme pas en réalité. (AKa)
*** LORETTA NAPOLEONI : Le palmier islamiste. Editions Patakis (38 Panayi Tsaldari, GR-10437 Athènes. Tél. : (30-210) 3650000 – fax : 3811940 – Courriel : bookstore@patakis.gr – Internet : http://www.patakis.gr ). Collection « Sciences sociales et politiques ». 2016, 10,45 €. ISBN 978-960-16-6160-5.
Depuis sa création, « l'Etat islamique » (connu en Occident sous son acronyme arabe Daech) développe un projet colossal qui vise à redessiner les frontières nationales au Moyen-Orient et à imposer la loi islamique partout où il le peut. Dans cet ouvrage, une économiste et journaliste va au-delà des gros titres qui présentent l'État islamique comme un gang violent : cette experte du phénomène terroriste explique et analyse comment cette organisation islamiste fanatique propose un nouveau modèle de la construction de la nation. Aux fins de sa guerre traditionnelle de conquête afin de reconstruire le califat en ce début de 21ème siècle, Daech utilise les technologies modernes pour assurer son financement et recrute des combattants en puisant dans le vivier des populations locales. Cette organisation a émergé des cendres d'autres aventures djihadistes ayant été annihilées, mais elle démontre avoir une réelle connaissance de la situation complexe qui prévaut au Moyen-Orient, entre autres pour ce qui est des guerres "par procuration". Le monde n’est donc pas confronté à un simple réseau terroriste, mais bien à un ennemi sinistre qui s’adapte aux et se nourrit des désordres induits par la modernité dans le monde. Pour Loretta Napoleoni, il est impératif de s’en souvenir car « le proverbe connais ton ennemi reste la plus importante incitation à la guerre contre le terrorisme ». Fruit d’une recherche profonde qui sépare la légende de la réalité du monde musulman, cet ouvrage est une introduction idéale pour ceux qui veulent en apprendre davantage sur les aspects historiques et sociaux de l'émergence de Daech, fruit d’une version de l'islam qui n'a pas été créée ex nihilo mais est directement liée, selon l’auteure, aux conditions qui ont façonné l'engagement de l'Occident au Moyen-Orient ces cent dernières années. (AKa)
*** SPYRIDON SFETAS : La Yougoslavie titiste et la dictature militaire grecque (1967-1974). Les relations gréco-yougoslaves pendant les sept années de la dictature. Editions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0256146 – fax : 0256148 – Internet : http://www.epikentro.gr ). 2016, 448 p. 19 €. ISBN 978-960-458-682-0.
L'imposition de la dictature militaire en Grèce en 1967 a initialement été interprété par la Yougoslavie de Tito comme un plan américain plus large visant à promouvoir le contrôle américain de la politique méditerranéenne et du sud des Balkans, ce qui a conduit à un gel des relations bilatérales. Pour se réchauffer, celles-ci ont dû attendre les lendemains de l'invasion soviétique en 1968 et l'annonce de la doctrine de Brejnev. Pour l’auteur, professeur d'histoire moderne et contemporaine des Balkans à l’Université Aristoteleion de Thessalonique, les raisons principales de cette page d’histoire ont été le climat de tension dans les relations Est-Ouest, la peur qu’avait la Yougoslavie de voir naître une relation plus étroite entre la Grèce et la Bulgarie, ainsi que l'inclinaison de la Yougoslavie vers les États-Unis et la Chine. Malgré la propagande de Skopje, Athènes et Belgrade n’ont pas considéré le problème macédonien comme un obstacle au développement des relations bilatérales. En guise de conclusion, le Pr. Sfetas juge notamment que l'approche soviéto-yougoslave de 1973-1974 et la détente ont entraîné une régression dans les relations bilatérales gréco-yougoslaves, même si la Yougoslavie titiste a bel et bien appuyé économiquement la lutte des Grecs contre la dictature des colonels et a tout particulièrement soutenu le KKE, le parti communiste de l’intérieur ayant par conséquent vu la route yougoslave vers le socialisme comme le modèle idéal. (AKa)