*** RICCARDO PETRELLA: Au nom de l'humanité. L'audace mondiale. Éditions Couleur livres (4 rue Masquelier, B-7000 Mons. Tél.: (32-65) 823944 - Courriel: commandes@couleurlivres.be - Internet: http://www.couleurlivres.be ). 2015, 245 p., 18 €. ISBN 978-2-87003-678-5.
L'humanité, puisque c'est d'elle qu'il est question dans ce livre, a toujours connu des prophètes. Des hommes (puisqu'il semble que les femmes aient été ultra minoritaires dans cette « profession » aussi…) se sont de tout temps levé pour admonester leurs semblables, pour leur rappeler leurs devoirs envers la divinité du cru et de l'époque. A sa manière, Riccardo Petrella est l'un des prophètes de ce début de millénaire. Sa singularité, c'est de vouloir consacrer son talent et son énergie non point à une divinité, mais à… l'humanité elle-même. A l'humanité enfin responsable qu'il entend voit se dresser sur les décombres du monde apocalyptique qui est le nôtre, abandonné qu'il est aux servants autistes du culte du veau d'or actuel, celui qui s'incarne dans la trinité mortifère de la cupidité jamais rassasiée, de la croissance sans fin et de la finance follement débridée.
Quinze années durant, Riccardo Petrella a dirigé le programme scientifique Fast à la Commission, après avoir piloté le Centre européen de coordination de recherche en sciences sociales (Unesco) à Vienne. Il ne s'agit donc pas à proprement parler d'un « comique » ou d'un bonimenteur, lui qui a aussi reçu le titre de Docteur honoris causa de huit universités après avoir été professeur à celle de Louvain. C'est toutefois pour les combats qu'il mène en franc-tireur intellectuel qu'il est connu dans le monde entier, reconnu et chaudement salué par les uns, jugé incontrôlable et fort peu fréquentable par d'autres. Avec son dernier ouvrage, il donne aux uns et aux autres de très bonnes raisons d'entretenir adhésion comme allergies à ses idées.
Le prophète est souvent un imprécateur. Impossible d'y échapper quand l'homme se revendique d'emblée porteur d'une « vision de l'économie et du monde libérée des dogmes du marché, du capital, de la finance, de l'entreprise privée, de la technologie ». A ce titre, l'introduction qu'il donne à ce livre s'apparente déjà à une charge sabre au clair contre les forces hautement nuisibles qui ont conduit et maintiennent une « humanité en miettes » dans une « impasse mondiale », par exemple ces « institutions de l'Union européenne, en particulier la Commission européenne », coupables d'être devenues les porte-parole de la marchandisation et de la privatisation « des biens et des services communs publics essentiels et non substituables pour la vie ». L'Europe n'est évidemment pas la source de tous les maux qu'il répertorie, qu'il s'agisse de la militarisation du monde et de la sécurité avec l'érection de « villes privées » et de « murs le long des frontières » ou de « l'exploitation dévastatrice des ressources naturelles de la planète ». Toutefois, elle en prend sa part car elle n'est pas épargnée par la croissance des inégalités qui est désormais le problème de base de l'humanité. Ainsi, ne s'accommode-t-elle pas de la régression sociale qu'est le fait que l'accès aux droits passe désormais « par le pouvoir d'achat des personnes » ? Sa politique migratoire n'est-elle pas entachée d'un égoïsme crasse ayant entraîné son discrédit dans des franges conséquentes de l'opinion publique puisque « les dirigeants politiques qui défendent les restrictions à la citoyenneté au nom de la sécurité et de la souveraineté nationale » ont aussi été « ceux qui, ces dernières décennies, ont transféré le pouvoir politique aux mains des grands groupes économiques mondiaux privés, pour qui le seul droit/intérêt qui compte est celui de leurs propriétaires/actionnaires » ? Ces dirigeants de l'Europe et de ses pays membres n'ont-ils pas été les artisans de la « Privatisation du pouvoir politique » qui ont substitué aux gouvernements démocratiquement choisis le système de la « gouvernance » qui confère « le pouvoir décisionnel aux porteurs d'intérêt particuliers (les stakeholders), en l'enlevant aux représentants élus du peuple » ? Ne leur doit-on pas la déperdition de notions telles que l'intérêt général ou les biens et services communs publics ? La Commission ne s'est-elle pas révélé le fer de lance de cette dérive en épousant notamment « la marchandisation de l'eau », les porteurs d'intérêts privés étant les réels maîtres d'œuvre de cette politique ?
Restons-en là: vous l'aurez compris, Riccardo Petrella ne veut plus d'un monde où les dirigeants économiques imposent aux « dirigeants » politiques d'opter pour des « fuites en avant sacrificielles (des plus faibles, des moins adaptés, des non compétitifs) ». Il entend, y compris par cet ouvrage, faire barrage à une humanité « sous l'emprise de producteurs de sens dont les valeurs promues conduisent à une dégradation du sens de la vie et de la communauté humaine », qu'il s'agisse de ceux qui s'expriment « au nom de Dieu », « au nom du peuple, de la nation » (alors que ceux-ci, en réalité, « sont de plus en plus la source de mystifications, d'impostures et de blocages ») ou « au nom de l'argent » (ces derniers tenant désormais le haut du pavé, étant même parvenus à capturer « toute forme de vie » et à asservir les notions de progrès et de science…). Voilà les différentes impasses qu'il dévoile et explique avec passion dans les quatre chapitres de son livre. Son but est toutefois surtout de tracer des pistes qui permettent aux femmes et aux hommes de sortir de ces impasses mortelles. Voilà qui exige, explique-t-il, de l'audace, celle-ci étant après tout « la force des faibles, des exclus, des appauvris ». Que leur propose-t-il concrètement ? D'œuvrer à leur échelle, aussi modeste soit-elle, afin que l'humanité puisse enfin se doter des moyens d'être un jour entendue en tant que « communauté humaine » reconnue comme « sujet juridique et politique », ayant ses intérêts propres au-delà de ceux qui sont portés par les États et, surtout, par les conglomérats économiques transnationaux. Il invite tous les hommes et les femmes de bonne volonté à lever l'étendard de la révolte pacifique afin que, dans le monde de demain, la pauvreté soit déclarée illégale, la guerre soit désarmée, la finance actuelle soit terrassée. Il propose concrètement d'œuvrer à la rédaction d'un « Pacte de l'Humanité ». Utopie ? Incontestablement. Mais le courage n'est-il pas aussi d'ouvrir les yeux tant qu'il est encore temps de pouvoir changer le monde de manière pacifique ? N'en déplaise à certains, il est même à espérer que, sur ce plan, Petrella ne prêche pas que dans le désert !
Michel Theys
*** ANASTASIA MARINOPOULOU (sous la dir. de): Cosmopolitan Modernity. Peter Lang (1 Moosstrasse, CH-2542 Pieterlen, Suisse. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection « New Visions of the Cosmopolitan », n° 4. 2015, 320 p., 71,30 €. ISBN 978-3-0343-0873-1.
Le cosmopolitisme est-il l'avenir de l'Union européenne, voire de l'humanité entière ? Les spécialistes - majoritairement sociologues - réunis dans ces pages n'en doutent pas vraiment. Force est de constater que l'argumentaire qu'ils développent n'est pas sans pouvoir de conviction, en tout cas, semble-t-il, pour les Européens que les impasses démocratico-politiques actuelles désespèrent. Un premier bienfait de ce livre est de clairement préciser en quoi le cosmopolitisme est d'actualité en cette époque de nouvelle modernité - la précédente remontant aux… stoïciens de la Grèce antique. Dans son introduction, Anastasia Marinopoulou explique ainsi qu'il traduit « la triple intention de lutter contre: a. la perturbation de la paix mondiale ; b. le sentiment des citoyens d'être faibles et sans voix au sein de la société civile ; c. l'état d'infériorité politique ressenti par un nombre important de personnes sans droits sociaux et politiques au sein des sociétés modernes ». Ces symptômes sont à l'évidence présents partout en Europe, et il serait dès lors stupide de ne pas découvrir en quoi le cosmopolitisme pourrait s'avérer être un précieux antidote à la dégénérescence actuelle, chacun des contributeurs s'employant à illustrer l'une ou l'autre dimension de son potentiel salvateur. Dans le cadre de la Bibliothèque européenne qui ne se prête pas aux exégèses très développées, qu'il nous soit permis de retenir surtout deux des idées structurantes de l'ouvrage. D'abord, il y a le fait que le cosmopolitisme n'est pas à confondre avec le fédéralisme, lui qui ne vise pas à l'abolition de l'État mais se veut, ainsi que l'explique la coordinatrice de l'ouvrage, « la force contraignante entre les États dans le cadre d'une sphère politique transnationale sans préoccupations fédéralistes ». Voilà qui devrait en satisfaire plus d'un de l'autre côté de la Manche… Toutefois, ce n'est pas acquis car les tenants de cette école de pensée estiment aussi que le cosmopolitisme est sans doute le moyen idéal de domestiquer démocratiquement les intérêts économiques qui sont les seuls maîtres de la mondialisation - et, partant, de l'Union européenne qui a oublié ses incontestables racines cosmopolites pour se satisfaire, ainsi que l'écrit la politologue Anastasia Marinopoulou (Université d'Athènes), d'un « statu quo politique » fondé sur « la colonisation de la démocratie par le marché ». D'où l'émergence actuelle d'une « société civile européenne irritable » et « la régression de la politique dans la priorité à nouveau accordée à l'État national ». Difficile de nier que, sur le constat à tout le moins, les auteurs réunis dans ces pages posent correctement le problème… Les solutions qu'ils proposent sont-elles à l'avenant ? Toutes procèdent en tout cas de la conviction que l'Union européenne est plus que jamais l'entité politique qui est la mieux placée pour œuvrer en faveur du cosmopolitisme, pour autant qu'elle se réconcilie avec la démocratie.
(MT)
*** L'Europe en formation. Revue d'études sur la construction européenne et le fédéralisme - Journal of Studies on European Integration and Federalism. Centre international de formation européenne (« L'Adriatic », 81 rue de France, F-06000 Nice. Tél.: (33-4) 93979397 - fax: 93979398 - Courriel: europe.formation@cife.eu - Internet: http://www.cife.eu ). 2015, n° 376, 191 p., 20 €. Abonnement: 50 €.
Ce numéro de la revue fondée par Alexandre Marc, chantre du fédéralisme intégral, contient un dossier substantiel consacré à une thématique dont l'actualité grandit jour après jour, à savoir le sort à réserver dans les prochains mois et années à un éventuel bien commun européen. Il prolonge un symposium scientifique du Centre international de formation européenne qui, ayant réuni des philosophes, économistes, politologues et historiens, s'est employé à clarifier les concepts de bien commun et de biens publics. Dans son introduction, Hartmut Marhold s'emploie à remonter aux racines de cette notion, les distinguant tour à tour chez Aristote et chez St. Thomas d'Aquin, le premier ayant fait valoir que la légitimité politique ne découle pas fatalement du système démocratique mis en place et le second ayant anticipé la notion de gouvernement à multi-niveaux. Soit deux thèmes qui sont à l'ordre du jour dans le cadre de l'Union. Or, leurs visions du bien commun ont été balayées par les tenants et théoriciens du néo-libéralisme qui ont tenu le haut du pavé politico-médiatique ces trois dernières décennies jusqu'à conduire le monde dans les impasses ayant éclaté au grand jour depuis 2008. Selon celui qui a été le directeur général du Centre international de formation européenne entre 2002 et 2013, les « ordo-libéraux » allemands, adeptes de l'économie sociale de marché, ont résisté au « tout au marché » prôné par Milton Friedman, mais il ne relève absolument pas que cette recette allemande s'avère peut-être contre-productive quand elle est imposée mécaniquement par Berlin à tous les pays membres de la zone euro. A noter aussi, parmi les contributions composant ce dossier, la réflexion que l'économiste Jacques Le Cacheux (Université de Pau et des Pays de l'Adour) consacre au bien commun européen malmené du fait des insuffisances institutionnelles et budgétaires qui sont la caractéristique de l'Union et, plus encore, de la zone euro. A noter encore, outre la traditionnelle chronique de Jean-Pierre Gouzy, deux « tribunes » sur, d'une part, les « illusions et réalités » de l'identité européenne de défense et, d'autre part, sur le potentiel bénéfique que peut représenter une citoyenneté européenne exercée de manière effective.
(MT)
*** EVREN SOMER: Direct Democracy in the Baltic States. Institutions, Procedures and Practice in Estonia, Latvia and Lithuania. Peter Lang (1 Moosstrasse, P. O. Box 350, CH-2542 Pieterlen, Suisse. Tél.: (41-32) 3761717 / fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2015, 192 p., 44,95 €. ISBN 978-3-631-65298-5.
Ces dernières décennies, différents pays du monde, y compris les États baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), ont introduit dans leurs constitutions respectives des dispositions visant à permettre des formes de démocratie directe. Sur la base d'une approche de droit comparé, ce livre identifie l'ensemble des instruments de démocratie directe mis en œuvre dans les pays baltes depuis la fin de l'époque communiste, en 1991. Ces instruments ont joué un rôle décisif pour la réussite d'un processus pacifique de transition vers la démocratie. Evren Somer explique toutefois comment, en dépit des espoirs initiaux, ces systèmes de démocratie directe se sont généralement révélés inefficaces entre 1991 et 2014, eux qui n'ont ni permis aux citoyens des pays baltes de partager le pouvoir étatique avec leurs représentants, ni de prendre directement des décisions politiques d'importance, sinon de façon limitée et fragmentée. Comme l'explique l'auteur, il existe encore, dans chacun de ces pays, de nombreux obstacles liés à la procédure qui restreignent non seulement l'utilisation efficace des outils analysés, mais aussi la probabilité qu'ils puissent atteindre le quorum requis afin de pouvoir être déployés.
(JBe)
*** ANNE-SYLVIE PIGEONNIER: Européanisation et démocratisation des États baltes dans la période de préadhésion à l'UE. Le rôle de la conditionnalité politique des organisations européennes. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Euroclio", n° 89. 2015, 263 p., 44,90 €. ISBN 978-2-87574-269-8
Au cours du deuxième semestre de 2013, la Lituanie a été le premier des trois pays baltes entrés dans l'Union européen le 1er mai 2004 à avoir exercé la présidence du Conseil. Voilà qui méritait bien que l'on s'intéresse à la manière dont ces trois pays ont renoué avec la démocratie et l'Europe, ce d'autant plus que la crise ukrainienne et le positionnement actuel de la Russie ont pour effet de rendre leur environnement géopolitique plus incertain. A la fois politologue et historienne, Anne-Sylvie Pigeonnier revient dans cette étude sur le parcours des trois pays baltes depuis l'éclatement de l'Union soviétique, en particulier à la lumière de l'influence qu'y a jouée la conditionnalité politique exercée par les institutions de l'Union. Dans un premier temps, l'auteur s'emploie à donner à une définition juridique de ce concept et à répertorier ses instruments, tout en évoquant sa mise en œuvre à travers une étude de cas sur la lutte contre la corruption menée dans ces trois pays. Les trois chapitres suivants sont aussi des études de cas, portant d'abord sur l'adaptation de l'administration et de la fonction publique des trois États baltes à la gouvernance de l'Union, ensuite sur la mise en place d'une gouvernance démocratique multi-niveaux en Lituanie et en Lettonie, enfin sur la promotion du droit des minorités nationales par les Européens dans ces deux pays. Dans sa conclusion, Anne-Sylvie Pigeonnier montre que l'européanisation et la démocratisation des États baltes restent des processus inachevés et que la conditionnalité démocratique est une « politique à rénover, voire à réinventer », si l'Union veut rester la garante d'une bonne gouvernance démocratique dans ses États membres et dans les pays candidats ou associés.
(PBo)