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Bulletin Quotidien Europe N° 11152
INSTITUTIONNEL / (ae) commission

Un collège Juncker plus politique, réorganisé sur l'essentiel, mais pas exempt de contradictions

Bruxelles, 10/09/2014 (Agence Europe) - Une Commission plus politique, réorganisée autour de grands 'pôles de projets ' animés par 7 vice-présidents et appelée à se concentrer sur l'essentiel, à savoir la croissance, l'emploi, la compétitivité ou la 'simplification administrative'. C'est la Commission qu'a présentée, mercredi 10 septembre, après des semaines de négociations, son président, Jean-Claude Juncker.

Une Commission en rupture sur la forme avec M. Barroso et qui se veut fidèle aux engagements de campagne du candidat (« Une Europe présente sur les grands enjeux, presque inexistante sur les sujets mineurs », comme M. Juncker l'a rappelé mercredi), tout en prenant en compte les intérêts particuliers. À cet égard, la désignation du Britannique Jonathan Hill aux Services financiers, à la Stabilité financière et à l'Union bancaire, à l'heure où le Royaume-Uni menace d'activer son départ de l'UE, est sans doute l'une des plus nettes illustrations des compromis qu'il a fallu forger.

Principale nouveauté: Jean-Claude Juncker sera assisté d'un premier vice-président en la personne du Néerlandais Frans Timmermans, qui devient chargé de la 'Better regulation', du respect du principe de subsidiarité et de proportionnalité de chaque initiative législative et du respect de la Charte des Droits fondamentaux. Il pourra, à ce titre, bloquer, argumentation à l'appui, toute nouvelle initiative qui ne semblerait pas en ligne avec ces principes. M. Timmermans « sera mon bras droit » et « me remplacera quand je serai physiquement ou mentalement absent », a lui-même expliqué Jean-Claude Juncker, soucieux par ailleurs de ne pas tout concentrer dans ses mains.

La désignation de M. Timmermans aux côtés de M. Juncker peut aussi être considérée comme une réponse aux sentiments exprimés par les Européens lors du scrutin du 25 mai. Un vote marqué par la défiance à l'égard du projet européen et par une volonté de réforme. C'est précisément le message que porte Frans Timmermans depuis quelques années, l'actuel ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas étant précisément l'auteur d'un Manifeste pour réformer l'UE. Il pourrait ainsi être l'allié de Londres.

Autre changement sur la forme: à côté du premier vice président, six autres vice-présidents auront, eux, la tâche d'animer des « project teams » dédiés, par exemple, à l'emploi et à la croissance, au numérique ou à la création d'une Union de l'énergie. Ces vice-présidents coordonneront le travail des commissaires responsables de dossiers spécifiques et c'est ici que les choses se compliquent, la répartition des tâches semblant encore floue. Ces six vice-présidents sont respectivement: la Bulgare Kristalina Georgieva (Budget et Ressources humaines), la Slovène Alenka Bratusek (Union de l'Énergie), le Finlandais Jyrki Katainen (Emploi, Croissance, Investissements et Compétitivité), Letton Valdis Dombrovskis (Euro et Dialogue social), l'Estonien Andrus Ansip (Marché unique numérique) et l'Italienne Federica Mogherini, Haute représentante de l'UE pour la Politique étrangère et la Politique de sécurité, qui occupera d'ailleurs désormais des bureaux au Berlaymont.

Vraie coordination ou doublons ?

Ces vice-présidents auront la charge d'un « certain nombre de projets prioritaires bien définis », explique la Commission, et ils « guideront et coordonneront les travaux » menés par les commissaires concernés. Mais ce sont ces commissaires qui seront directement en première ligne pour défendre leurs dossiers. Ainsi dans le cas des Affaires économiques et financières, c'est bien le Français Pierre Moscovici, à qui a été confié le portefeuille des Affaires économiques et financières, assorti de la Fiscalité et des Douanes, qui représentera la Commission lors des Eurogroupes, et non pas Valdis Dombrovskis, pourtant coordinateur sur l'Euro. Jean-Claude Juncker a tenté mercredi de distinguer les deux attributions, le Letton ayant plutôt vocation à réconcilier les impératifs de consolidation budgétaire avec la dimension sociale. Il veillera à en faire des politiques qui peuvent se compléter et non s'opposer. Si le Letton sera en charge du Semestre européen, le commissaire français préparera, lui, les travaux liés aux volets économiques et budgétaires du Semestre européen. Mais c'est bien la pratique qui permettra de distinguer les responsabilités. La même question peut se poser pour l'Économie numérique, dont le portefeuille est attribué à l'Allemand Günter Oettinger, mais qui impliquera aussi l'Estonien Ansip, ou bien l'Énergie, attribuée à l'Espagnol Miguel Arias Canete et concernant aussi la Slovène Alenka Bratusek.

Neutraliser des commissaires dotés de portefeuilles puissants ? Distribuer des vice-présidences purement honorifiques pour remercier les pays ayant envoyé d'anciens Premiers ministres à la Commission ? La logique du Luxembourgeois n'était pas encore totalement claire, mercredi 10 septembre, et les signaux adressés restaient contradictoires.

Une Commission toute en paradoxes

Comme s'il s'agissait d'adresser un message d'indépendance par rapport à Berlin, Jean-Claude Juncker a ainsi confirmé le socialiste français Pierre Moscovici aux Affaires économiques et financières et à la Fiscalité, faisant fi des objections soulevées à cet égard par le ministre allemand, Wolfgang Schäuble. Mais en procédant ainsi, le Luxembourgeois affiche également sa fermeté, en mettant justement les pays en délicatesse avec certaines politiques face à leurs responsabilités: c'est précisément le cas de la France, dont les derniers résultats économiques sont mauvais (voir autre nouvelle), mais aussi de la Hongrie, dont le représentant, Tibor Nabravcics, hérite du portfolio de l'Éducation, de la Culture et de la Jeunesse ainsi que de la Citoyenneté. Un paradoxe pour un pays pointé du doigt depuis plus de 3 ans pour ses réformes jugées anti-démocratiques et contraires aux valeurs européennes.

L'attribution au Britannique Jonathan Hill du portefeuille des Services financiers pourra, elle, être perçue comme un cadeau offert au Royaume-Uni pour le faire rester dans l'Union européenne ou bien comme un pied de nez aux ONG ou autres partisans d'une régulation financière rigoureuse. Les députés Verts/ALE au PE n'apprécient pas, en tout cas, et ont même qualifié ces choix de « provocation » dans la « décision de proposer Lord Hill à un poste hautement sensible comme celui des Services financiers et l'Union bancaire. Cette approche est contre-productive, le proposer comme commissaire en charge de l'Union bancaire est une provocation. Nous avons également des doutes quant à la décision de nommer Monsieur Tibor Navracsics au poste de commissaire à la Citoyenneté. Cette nomination semble également être une provocation », ont ainsi réagi les Verts/ALE.

Les mêmes ne sont pas non plus enthousiasmés par le choix du Grec Dimitris Avramopoulos, actuel ministre de la Défense dans son pays, pour gérer le portefeuille de l'Immigration et des Affaires intérieures, la Grèce s'étant déjà fait condamner par la Cour européenne des Droits de l'Homme pour les mauvais traitements infligés aux migrants et demandeurs d'asile. Autre choix à éclaircir: l'Allemagne semble également à première vue bien moins bien lotie que les Français ou les Britanniques, le commissaire Günther Oettinger récupérant l'Économie numérique, alors qu'on lui prêtait des ambitions vers le Commerce. L'Économie numérique devrait cependant constituer l'un des chantiers prioritaires de la future Commission et s'avèrera donc peut-être un choix stratégique pour l'Allemagne.

Le Commerce, dossier hautement sensible depuis l'ouverture des négociations transatlantiques, reste, quant à lui, dans les mains des Libéraux en la personne de la Suédoise Cécilia Malmström, qui pourra s'appuyer sur ses nombreuses relations avec les États-Unis nouées sous son ancien portefeuille des Affaires intérieures. La famille de Guy Verhofstadt ressort donc finalement plutôt victorieuse des négociations, cela, alors que les élections européennes avaient été décevantes.

Des femmes à des postes clefs

Les autres dossiers d'importance, en l'occurrence la Concurrence , la Politique régionale, la Justice, les Consommateurs et l'Égalité des genres (nouvelle attribution) ou encore l'Emploi et les Affaires sociales et le Marché intérieur, l'Industrie, l'Entreprenariat et les PME échoient eux à des femmes, conformément aux engagements de M. Juncker: ils sont attribués respectivement à la Danoise Margrethe Vestager, la Roumaine Corina Cretu, la Tchèque Vera Jourova, la Belge Marianne Thyssen et la Polonaise Elzbieta Bienkowska.

Pour le reste, l'Irlandais Phil Hogan se voit attribuer l'Agriculture et le Développement rural, le Slovaque Maros Sefcovic hérite du portefeuille Transports et Espace, le Maltais Karmenu Vella reçoit l'Environnement, les Affaires maritimes et la Pêche, le Chypriote Christos Stylianides, l'Aide humanitaire et la Gestion des crises, le Croate Neven Mimica, la Coopération internationale et le Développement, le Portugais Carlos Moedas, la Recherche, la Science et l'Innovation, et le Lituanien Vytenis Andriukaitis, la Santé et la Sécurité alimentaire.

Le collège Juncker doit maintenant passer l'examen du Parlement européen, qui décidera en fin de semaine du calendrier des auditions. Si M. Juncker a pu se libérer des problématiques de genre - il a le même nombre de femmes que l'équipe Barroso 2 - et est en mesure de présenter une Commission renforcée sur le plan politique, avec neuf anciens Premiers ministres et 19 anciens ministres, a précisé mercredi M. Juncker, il pourrait rencontrer d'autres obstacles. Plusieurs affaires viennent en effet de remonter à la surface, mettant en doute l'intégrité de plusieurs commissaires, entre l'Irlandais Phil Hogan ou l'Espagnol Miguel Arias Canete, accusés de conflits d'intérêts. Le Parlement pourrait les mettre en difficulté. Jonathan Hill, nommé aux Services financiers, pourrait lui aussi être contesté par une partie des eurodéputés, tout comme Pierre Moscovici, déjà conspué par les élus…français du PPE. (SP)

 

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