Portée globale du projet. Les négociations sur la création d'un partenariat étroit et permanent entre l'UE et les États-Unis pourront-elles se dérouler et se conclure dans les délais prévus, c'est-à-dire avant la fin de l'année prochaine ? On commence à en douter. L'obstacle à première vue le plus ardu, c'est-à-dire la divergence entre la France et la plupart des autres pays de l'UE sur le volet culturel, est en principe surmonté. Mais le climat général demeure plutôt sceptique sur l'ensemble du projet, voire indifférent.
Le compromis sur le volet culturel continue à susciter des perplexités et à monopoliser l'attention, en laissant dans l'ombre la signification politique du projet et ses effets économiques globaux. La création de milliers d'emplois, un surplus d'activité en Europe évalué à 119 milliards d'euros par an, 545 euros de revenu supplémentaire pour chaque famille européenne de quatre personnes: ces chiffres, d'ailleurs approximatifs, ne peuvent pas émouvoir les opinions publiques. Il faudrait commencer par clarifier la signification du projet.
La signification politique se résume en quelques lignes. Le point de départ avait été l'impression que les États-Unis étaient en train de concentrer leur attention sur l'océan Pacifique et ses pays riverains (la Chine mise à part, car elle est pour Washington davantage un créditeur et un adversaire qu'un partenaire recherché), en négligeant l'Atlantique. L'histoire et l'économie imposent à l'Europe de rétablir l'équilibre: ses liens avec les États-Unis sont trop profonds pour les négliger ou les oublier.
La signification économique est tout autant évidente. États-Unis et Europe sont en mesure d'approfondir leur coopération et de respecter des disciplines communes. L'objectif n'est pas la simple suppression des droits de douane (qui sont très modérés, en moyenne de 3%), mais d'étendre la coopération aux services, aux investissements et aux marchés publics, grâce à une harmonisation radicale des normes et des réglementations. Le commerce bilatéral devrait augmenter de presque 30% et les emplois supplémentaires dans l'UE sont évalués à 400 000 en quelques années, sans parler des évolutions ultérieures. Face aux continents émergents, l'Europe est trop petite pour ne pas resserrer les liens avec les USA.
Volet culturel: un compromis discuté. Dans les faits, cette double motivation a été submergée par la querelle sur le volet culturel, qui en partie subsiste à cause des divergences sur l'interprétation du compromis retenu. Pour la France et quelques autres pays la situation est simple: le volet culturel dans son sens le plus vaste est exclu de la négociation avec les États-Unis, l'unanimité étant requise pour modifier cette exclusion ; la ministre française de la Culture, Aurélie Filippetti, a confirmé que sa réponse sera dans tous les cas négative.
L'interprétation du négociateur désigné, le commissaire européen Karel De Gucht, est plus nuancée. Les détails juridiques mis à part, sa position se base sur le souci d'éviter que les Américains demandent, en contrepartie de l'exclusion culturelle, que d'autres secteurs prioritaires pour l'Europe soient écartés de la négociation. M. De Gucht souhaite disposer de toutes les armes pour négocier de manière efficace ; c'est pourquoi il estime que son mandat ne doit pas l'empêcher de répondre à des questions américaines aussi sur le volet culturel, tout en leur expliquant qu'il a besoin du consensus unanime du Conseil pour en faire un objet de négociation. Je n'insiste pas sur ce débat dont notre bulletin a rendu compte amplement, et qui a amené M. De Gucht à interrompre un bref séjour en Toscane pour participer personnellement à la prolongation nocturne des discussions bruxelloises.
La querelle avait entre-temps gonflé avec la participation de personnalités célèbres du monde du cinéma et du théâtre, logiquement écoutées par les opinions publiques. L'attention générale restait donc concentrée sur cet aspect, laissant dans l'ombre la signification globale du projet, avec sa portée économique et politique pour l'Europe. Toute déclaration éclatante d'un acteur populaire ou d'un metteur en scène célèbre écrase logiquement les efforts (de cette rubrique ou d'autres) de faire valoir l'importance pour cette Europe, petite et en difficultés, de resserrer l'ensemble de ses liens avec les États-Unis, sur un pied d'égalité et dans l'intérêt réciproque.
Si les réticences françaises ont un caractère plus vaste… Le dossier se compliquerait s'il était confirmé qu'en France, ainsi que dans d'autres États membres, le dossier « culture » sous-entend en réalité une réticence globale sur l'opportunité de resserrer les liens entre Europe et USA. La querelle assumerait alors une autre signification et une autre importance. J'y reviens demain.
(FR)