(Dossier réalisé par Elodie Lamer à Nicosie et à Bruxelles)
1. Négociations sur le plan d'aide: 280 jours de chute de Charybde en Scylla
La zone euro et le FMI ont signé, début mai, leur premier chèque à Nicosie, pour un montant total avoisinant trois milliards d'euros. Presque onze mois après la demande d'aide formulée par l'île. « J'ai l'impression que Nicosie n'a pas de numéro de téléphone », ironisait encore un haut fonctionnaire, en janvier 2013. Ce n'est qu'au terme de neuf mois de négociations intenses que l'Eurogroupe a accouché d'un premier accord, par ailleurs mort-né. La zone euro a rapidement rectifié le tir mais le remède imposé à la petite île passe toujours mal. Retour sur une négociation mouvementée qui laisse des traces.
25 juin 2012. Quelques jours avant de prendre le relais du Danemark à la présidence du Conseil de l'UE, Chypre appelle ses partenaires européens en renfort. L'île, qui pèse à peine 0,2% du PIB de la zone euro, peine à garder seule la tête hors de l'eau. La crise chypriote est d'abord celle de ses banques, qui ont des besoins en recapitalisation démesurés par rapport au poids économique du pays. Il apparaît rapidement que Nicosie ne peut se permettre leur renflouement, sa dette frôlant déjà 86% de son PIB.
Juin 2012. Les chefs d'État et de gouvernement de l'UE décident qu'il est temps de rompre le lien qui existe entre crises bancaires et dette souveraine. Le Mécanisme européen de Stabilité (MES), fonds de sauvetage permanent de la zone euro, devra un jour être en mesure de recapitaliser directement les banques en difficulté, sans que cette opération n'alourdisse l'endettement des États qui sollicitent son aide. Mais le préalable à cet outil est davantage de contrôle. Les principales banques devront être supervisées par un organe commun au minimum à l'échelle de la zone euro. Pendant les mois où elle pilote les discussions du Conseil, Chypre s'active pour faire avancer le volet 'supervision' de l'union bancaire, compétence attribuée à la BCE. En décembre, un premier accord est marqué au Conseil Écofin.
En parallèle, les négociations avec la 'troïka' (Commission européenne, BCE, FMI) traînent des pieds. Les créanciers attendaient des propositions alternatives aux mesures d'ajustement qu'ils avaient préconisées. L'île ne rend sa copie qu'en octobre, alors que les discussions étaient interrompues depuis la fin de l'été. La 'troïka' se heurte également au refus idéologique du président Demetris Christofias d'avoir recours aux privatisations. En novembre, les parties s'accordent sur un protocole d'accord préliminaire. Plusieurs mesures d'ajustement sont traduites dans la législation chypriote.
La société Pimco est quant à elle chargée de prendre le pouls du secteur bancaire. Un rapport préliminaire est examiné à l'Eurogroupe de décembre. Les Dix-sept pensent à ce moment-là en recevoir la version finale en janvier et boucler le plan d'aide dans la foulée. Mais la publication du rapport est plusieurs fois repoussée, le gouvernement chypriote étant en désaccord avec la méthodologie utilisée par Pimco.
En janvier, M. Christofias plaide par écrit auprès de la Commission européenne pour que la recapitalisation directe par le MES couvre au moins une partie des besoins des banques de l'île. Ce qui ne serait que justice, selon lui, puisque ces banques ont perdu des milliards dans la restructuration de la dette grecque. Mais les modalités de cette recapitalisation ne sont pas encore arrêtées et la BCE ne prendra définitivement ses fonctions de superviseur qu'au printemps 2014. Qu'à cela ne tienne, le principe devrait être rétroactif, estime M. Christofias.
Un article du Financial Times met le feu aux poudres. Il évoque la possibilité de puiser dans les dépôts pour alléger l'enveloppe de prêt. L'île monte au créneau: cela serait contre sa constitution.
La Commission européenne assure ne pas être à l'origine d'une telle idée. Le ministre français, Pierre Moscovici, déclare qu'elle n'est « portée » ni par les institutions, ni par les États membres. Tout juste nommé, le président de l'Eurogroupe, le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem, refuse pourtant plusieurs fois d'écarter cette option.
Les inquiétudes, qui se cristallisent autour des accusations de blanchiment d'argent, poussent en outre la zone euro à s'assurer avant toute chose que Chypre est sérieuse dans sa lutte en la matière. Berlin se montre également dubitative lorsqu'on lui dit que Nicosie représente un risque systémique pour la zone euro, condition sine qua non à l'intervention du MES.
Le 21 février. Le conservateur, Nicos Anastasiades, est élu président de Chypre. Le 5 mars, son ministre des Finances, Michalis Sarris, se rend à Bruxelles pour réamorcer les discussions avec ses homologues européens. À son arrivée, M. Dijsselbloem balaie d'un revers de la main la possibilité de grandes avancées sur le dossier chypriote le soir même. Ce soir-là, selon une source de l'eurozone, il n'y aurait pas eu de vraie discussion sur le plan d'aide à Chypre, le Luxembourgeois Luc Frieden ayant été le seul à en réclamer. Le même jour, le prédécesseur de M. Dijsselbloem, Jean-Claude Juncker, estime lors d'une interview à EUROPE qu'il ne faudrait pas aborder « les yeux fermés » la mise à contribution des déposants des banques dans le cadre du plan d'aide.
Mi-mars. Après le Conseil européen, M. Anastasiades décide de rester à Bruxelles pour un Eurogroupe qui se tient dans la foulée le vendredi soir. Ce jour-là, il aurait appris, avec surprise, la décision de la zone euro, soutenue par le FMI, de limiter son prêt à 10 milliards. À en croire une source européenne, les Chypriotes auraient toutefois su depuis un moment qu'ils devraient contribuer à leur propre plan d'aide.
Selon une source du gouvernement chypriote, Nicosie essaye alors de négocier un prêt de deux ou trois milliards d'euros supplémentaires, convaincue qu'à la fin, ses besoins financiers seront inférieurs à 17,5 milliards. La zone euro ne bouge pas d'un iota: le prêt sera de dix milliards, pas un euro de plus, viabilité de la dette oblige. À Nicosie de présenter des propositions concrètes pour sa contribution.
Suivant les instructions de son président, M. Sarris arrive à l'Eurogroupe avec un paquet de propositions permettant de lever 2,68 milliards d'euros par le biais de diminutions des salaires, des dépenses publiques et des augmentations de taxes. La nature des mesures aurait été jugée insatisfaisante, par le FMI et Berlin, qui voulaient des résultats immédiats et non des économies sur le long terme. C'est qu'il fallait lever les fonds très vite, explique une source européenne, qui souligne par ailleurs la difficulté de prévoir avec certitude le montant pouvant être dégagé avec ce genre de mesures. La somme mise sur la table était également insuffisante pour l'Allemagne, soutenue par la Finlande et M. Dijsselbloem. Plus de trois milliards de plus étaient réclamés.
Une solution s'impose alors: le renflouement interne des banques ou 'bail-in'. Les créanciers et actionnaires des banques seraient invités à payer le plus gros de la note. Or, le bilan des banques chypriotes reposant fortement sur les dépôts, un bail-in 'classique' n'aurait pas suffit, d'où l'implication des déposants. Plusieurs combinaisons sont alors discutées, mais les positions demeurent éloignées.
Finalement, vers 2h du matin, M. Anastasiades est invité au cinquième étage du bâtiment du Conseil de l'UE, à une réunion avec le FMI, les ministres allemand et français, le membre du directoire de la BCE, Jörg Asmussen, Jeroen Dijsselbloem et le commissaire chargé de l'euro, Olli Rehn. Elle durera une heure. Acculé, le président chypriote sort de la salle, en lançant, à l'adresse de sa délégation: « C'est tout, nous partons ! ». Si, dans une tentative de protéger les petits dépôts, l'eurozone est favorable à une taxe à deux chiffres sur les grands épargnants, M. Anastasiades s'y refuse. M. Asmussen l'aurait alors mis en garde: sans accord, il recommanderait au gouverneur de la Banque centrale chypriote de fermer sur le champ la banque défaillante Laiki, raconte cette source du gouvernement chypriote. De son côté, la même source européenne tempère la situation. Après une consultation avec le Président de la BCE, Mario Draghi, il serait devenu clair que, dès le lundi, l'institut de Francfort ne pourrait plus fournir de liquidités d'urgence à Laiki, son mandat lui dictant strictement de n'approvisionner que les établissements solvables.
Au final, sera retenue une taxe de 6,75% sur les dépôts sous 100 000 euros et de 9,9% au-delà. M. Anastasiades réclame deux jours à ses partenaires pour rentrer à Nicosie négocier avec les partis politiques. Refusé. Il aurait pourtant fait valoir qu'il pourrait ne pas être possible de passer l'accord au Parlement national. La suite des événements lui donnera raison.
Au petit matin du samedi 16 mars, la présidence de l'Eurogroupe demande à être seule à communiquer sur le contenu de l'accord. M. Moscovici annule son habituel briefing. Le ministre chypriote, s'exprimant quant à lui devant les médias, reconnaît que l'issue n'est pas des plus « agréables » et souligne le manque d'alternatives. Les banques étant fermées le lundi, le temps devrait suffire pour que le Parlement national approuve l'accord et que les ponctions puissent être effectuées avant leur réouverture. La population se réveille quant à elle estomaquée en apprenant le sort réservé à ses économies.
S'en suit une semaine de cacophonie. Les Européens se désolidarisent de l'accord passé. À Nicosie, les choses s'enveniment, le vote est plusieurs fois repoussé et l'île tente de trouver une alternative. Les experts de la 'troïka' se sentent bien seuls dans la capitale chypriote, où ils n'auraient été qu'épisodiquement contactés par les autorités. De son côté, Nicosie décrit ses interlocuteurs comme exigeants et inflexibles. La fermeture des banques se prolonge. L'Eurogroupe est en vidéoconférence lundi et jeudi.
Débordé et préférant l'esquive, le commissaire Rehn annule une conférence de presse normalement prévue mardi après-midi sur la gouvernance économique de la zone euro. Le parlement chypriote rejette le plan d'aide, ou plutôt sa version un peu adoucie, qui épargne les dépôts sous 20 000 euros. Le même jour, le ministre chypriote des Finances s'envole pour Moscou et sort des radars de l'Eurozone. Jeudi matin, téméraire, Jeroen Dijsselbloem vient affronter, à Bruxelles, des députés européens avares ni de questions, ni de critiques. Le Néerlandais regrette alors « la confusion dans laquelle l'annonce a été faite », et de ne pas avoir plus « communiqué » autour de la taxe sur les dépôts. Ce jour-là, la BCE annonce que passé lundi, sans accord, elle ne fournira plus de liquidités d'urgence aux banques chypriotes. Vendredi, Berlin perd à son tour patience. La visite de M. Sarris à Moscou n'aura été qu'un coup dans l'eau. Il n'a convaincu ni les Russes de restructurer le prêt de 2,5 milliards d'euros accordé en 2011, ni de l'intérêt d'investir sur l'île.
Dimanche 24 mars, nouvel Eurogroupe extraordinaire. L'heure est grave: Herman Van Rompuy, président du Conseil européen, envoie un avion de l'armée belge chercher la délégation chypriote qui inclut M. Anastasiades. Lors d'un déjeuner avec le trio des trois présidents M. Van Rompuy, M. Barroso et M. Dijsselbloem, le président Anastasiades se braque plus d'une fois. « Avec vos propositions, vous me conduisez à la démission », tance-t-il, selon une source du gouvernement et une source de l'Eurogroupe. Ce à quoi, raconte la première, M. Dijsselbloem aurait répondu: « Cela m'est égal », davantage soucieux de l'intégrité de l'eurozone que de l'avenir politique de son interlocuteur. Offusqué, M. Anastasiades aurait rétorqué: « Je suis un président élu d'un État membre et vous devez me respecter ». M. Van Rompuy tente de calmer le jeu.
Ce soir-là, l'Eurogroupe aura été quelque peu court-circuité puisque ce sera finalement lors d'un dîner entre M. Anastasiades, M. Barroso et M. Van Rompuy que l'accord intervient. Laiki sera démantelée et les dépôts non garantis de la Bank of Cyprus largement ponctionnés, à une hauteur encore inconnue mais d'un minimum de 37,5%. Pour éviter la ruée aux guichets, des mesures de restriction du mouvement des capitaux seront imposées.
Jeudi 28 mars, les banques rouvrent dans un calme qui déçoit presque les médias étrangers déployés en masse sur l'île. Le 30 avril, seule une courte majorité des députés chypriotes soutient l'accord de prêt. « Arrêtez de vous plaindre », leur lancera en marge du vote le nouveau ministre des Finances, Harris Georgiades, pour qui le jeu de griefs doit cesser. La zone euro reconnaît des erreurs mais n'en démord pas: si la solution retenue est douloureuse, cela incombe avant tout à l'attentisme de Nicosie, qui a retardé l'échéance au maximum. Toujours piqué au vif, le président chypriote, à Bruxelles pour le Sommet du 22 mai, glisse à l'issue d'une rencontre avec le président du Parlement européen Martin Schulz qu'il n'y a pas eu de solidarité européenne pour son pays. Il affirmera plus tard avoir obtenu des assurances de ses partenaires en ce sens.
Si les Européens n'ont cessé de répéter que le plan d'aide chypriote n'était pas un cas d'école, le 'bail in' deviendra pourtant la norme en cas de crise bancaire. La recapitalisation bancaire directe par le MES constituera un dernier recours.
2. L'économie chypriote déterminée à renaître de ses cendres
Convalescente après le choc imposé à ses banques, l'économie chypriote risque de voir son bilan s'alourdir d'ici la fin de l'année. Dans un rapport publié vendredi 17 mai, le FMI table sur un retour à une croissance timide en 2015 (1,1%), après une contraction cumulée de 12,6% en 2013 et 2014. Mais l'institution de Washington précise toutefois que la récession pourrait être plus sévère que prévu, l'impact de la crise bancaire et de la consolidation budgétaire sur le PIB étant « hautement incertaine ». Le chômage devrait quant à lui croître pour atteindre 15,5% de la population active cette année, soit près du double de son niveau de 2011.
Selon certains observateurs, le bail-in imposé aux déposants des banques, de concert avec l'abandon de la politique fiscale la plus alléchante d'Europe, a sonné le glas du modèle économique chypriote tel qu'on le connaissait. Consciente des efforts qu'il va falloir mobiliser pour relever la tête, Nicosie utilise toutefois les termes 'transition économique' avec précaution. « Nous continuerons à utiliser nos services financiers et notre secteur bancaire comme un facilitateur pour le développement », avait déclaré à EUROPE Irena Georgiades, chef de cabinet du ministre chypriote des Finances. Mme Georgiades avait également reconnu que le modèle économique de l'île « n'était plus viable ». Interrogé sur la question de savoir si cela signifiait repartir à zéro, elle a répondu qu'elle ne l'espérait pas.
« Je ne suis pas sûr que ce modèle n'était plus viable, c'est très subjectif », a pour sa part considéré Leonidas Pashalides, directeur du Développement à la Chambre du Commerce à Nicosie. Et dans l'hypothèse où cela était effectivement vrai, « les changements auraient dû se faire sur une période de temps, pas en une nuit ».
La zone euro avait conditionné d'entrée de jeu son aide à la réduction drastique du secteur bancaire, surdimensionné par rapport à la richesse de l'île, afin de coller à la moyenne européenne. Si la Commission européenne était favorable à un ajustement graduel au fil des années, la détérioration rapide de la situation aurait retiré cette option des solutions possibles, avait expliqué le commissaire chargé de l'euro, Olli Rehn.
« Nous ne pouvons pas, d'un jour à l'autre, inventer un secteur productif », s'est inquiété Prodomos Prodromou, député chypriote issu du parti au pouvoir, DISY. Michael Michael, professeur d'économie à l'Université de Nicosie explique quant à lui que dans les « deux ou trois prochaines années », Nicosie ne pourra pas faire « grand-chose », une telle transition exigeant du temps.
Semi-aride, le climat chypriote ne permet à l'agriculture de générer que 2,3% du PIB annuel (en 2011) et contraint l'île à importer une bonne partie des ressources nécessaires à ses besoins quotidiens. Aussi, Chypre avait elle décidé de miser sa prospérité sur le secteur des services (81,3% du PIB en 2010 et 82% de l'emploi en 2012). Rapidement, l'île était devenue un centre d'affaires international très prisé. Le secteur de la finance et des assurances portait à lui seul 5% de l'emploi sur l'île et 9,2% du PIB en 2012.
« Le secteur financier n'a pas disparu », a expliqué M. Pashalides, ajoutant toutefois que celui-ci ne serait plus « aussi fort qu'avant ». « Il faut bien distinguer deux choses: les banques et les activités d'affaires », précise-t-il encore, ne craignant pas une fuite des entreprises offshore. Vu l'incertitude bancaire, « bien sûr, ces entreprises ne garderont peut-être plus leur compte bancaire chez nous, du moins dans un futur proche, mais cela ne veut pas dire qu'elles vont déplacer leur base d'activités », tempère-t-il. À ses yeux, Chypre n'a rien perdu de son charme pour attirer ces compagnies internationales. Même si le taux d'imposition sur les sociétés n'est désormais plus le plus bas d'Europe (il a été relevé de 10 à 12,5%), il reste toujours très accommodant.
Ensuite, poursuit M. Pashalides, « Chypre n'a pas bougé d'un pouce », elle reste toujours un relais entre trois continents. Ses infrastructures sont, elles aussi, intactes. Enfin, ces entreprises internationales ne font « pas commerce avec Chypre », ce qui signifie que dans le pire des scénarios (une faillite de l'île), « l'effet sur ces compagnies sera nul, elles ne sont pas intéressées par le marché chypriote, nous ne sommes que 800 000 habitants! ».
« Les choses sont difficiles, c'est sûr », reconnaît pour sa part M. Michael. Il souligne un autre secteur porteur pour l'économie chypriote: le tourisme. Le député Prodromos Prodromou décrit ce secteur comme le « leitmotiv de l'économie », sorti par ailleurs indemne de l'accord sur le plan d'aide. M. Prodromou parle de « grands projets à venir dans le secteur touristique », citant notamment la levée de l'interdiction sur les casinos, annoncée récemment par le président Anastasiades. Selon les chiffres officiels, le tourisme a contribué à 10% du PIB en 2012. En 2011, il représentait 9,4% de l'emploi. Avec un soleil qui brille de manière presqu'insolente en moyenne 340 jours par an, l'île a accueilli, entre janvier et avril 2013, près de 340 000 visiteurs, soit près de la moitié de sa population. En 2012, ils ont été environ 2,4 millions.
Le programme d'aide à Chypre prévoit que, dans le but de renforcer la « compétitivité du secteur touristique, les autorités chypriotes mèneront une étude sur comment en améliorer le modèle d'affaires ». Le ministre Yiorgos Lakkotrypis, en charge de l'énergie, du commerce, de l'industrie et du tourisme, a par ailleurs d'ores et déjà affirmé s'attendre à « une année touristique exceptionnelle ».
Une diète économique plus sévère?
La Commission européenne et la BCE estiment toutes deux qu'un secteur bancaire sain et recapitalisé profitera à l'économie, lui permettant de repasser dans le vert dès 2015. Elles précisent toutefois que cela reste sujet à de nombreux risques, associés notamment aux conditions de crédits, à de potentiels défauts des ménages et des entreprises, des pertes plus importantes pour les banques et la détérioration du marché du travail. La transition vers un « modèle de croissance plus varié » sera également difficile dans les années à venir et « impliquera une réallocation des ressources économiques à travers les secteurs, ce qui pourrait prendre du temps », et requiert un minimum de flexibilité. Au besoin, précisent les deux institutions, le protocole d'accord pourrait être réadapté, tant que l'on ne touche pas à certains points clés sur lesquels repose l'intégrité du programme.
Il est également possible que le PIB se contracte davantage que prévu. M. Prodromou craint par ailleurs qu'en fin d'année, au moment de faire les comptes à la lumière des derniers développements, les performances budgétaires de l'État ne révèlent des carences qu'il faudra combler avec plus de rigueur. Une source européenne a souligné que l'enveloppe fournie par le Mécanisme européen de stabilité (MES) et le FMI, qui s'appuie par ailleurs sur « des estimations budgétaires et de croissance plausibles », inclut tout de même des « coussins » en cas de « résultats macroéconomiques et du secteur financier pire que prévu ».
Toutefois, « dans le cas d'une sous-performance des revenus ou de besoins en dépenses sociales plus élevés, le gouvernement doit se tenir prêt à prendre des mesures additionnelles pour préserver les objectifs du programme (…) », ont précisé conjointement la BCE et la Commission.
Le protocole d'accord prévoit déjà, en s'appuyant sur les prévisions économiques de printemps de la Commission, que Nicosie devra, pour atteindre ses objectifs budgétaires en 2015 et 2016, prendre des mesures additionnelles de l'ordre de 2,5% du PIB. De plus, pour dégager un excédent primaire de 4% en 2018, de nouvelles mesures seront encore nécessaires dès la fin de la période du programme, qui couvre 2013-2016.
« Je ne vois pas comment échapper à ce cercle vicieux » austérité/récession/austérité, s'inquiète M. Prodromou. Une crainte partagée par M. Michael, qui se rassure juste du fait que vu l'envergure de la décote imposée aux dépôts et aux actionnaires en participation à la recapitalisation du secteur bancaire, les banques n'auront plus besoin d'argent du gouvernement « au moins pour les trois ou quatre prochaines années ».
Avec ou sans euro ?
Certains Chypriotes se seront demandé si le prix à payer pour rester membre de la zone euro n'était pas trop élevé. Un récent sondage publié par le quotidien Ekathimerini a toutefois révélé que 64% des Chypriotes étaient contre un abandon de la monnaie unique. Un chiffre qui n'est pas de nature à rassurer M. Prodromou. « Il y a quelque mois, (ce chiffre) devait s'élever à 90%. Dans le passé on ne posait même pas la question ».
Compte tenu du fait que les principaux partenaires commerciaux de l'île sont le Royaume-Uni, la Russie et Israël, la monnaie unique est-elle si nécessaire ?
« L'euro est nécessaire pour la certitude qu'il crée », explique M. Michael, ajoutant que c'est une devise « très stable ». Même son de cloche du côté de M. Pashalides. « Les conséquences d'une sortie de la zone euro seraient bien pires », estimant que la livre chypriote serait fortement dévaluée. « Nous ne pouvons pas quitter l'euro… maintenant », ajoute-t-il. Et de souligner l'importance des importations par rapport aux exportations. Le programme d'aide mis au point par la Commission européenne souligne en effet la dépendance élevée de l'île au commerce extérieur. Pour couvrir la quasi-totalité de ses besoins énergétiques (plus de 95%), Chypre importe de l'huile, à hauteur de 5% de son PIB entre 2007 et 2010. Une île autonome dans le domaine de l'énergie pourrait plus aisément jouer la fine bouche avec l'euro, a estimé, à demi-mots, M. Pashalides.
Le gaz, une planche de salut ?
La découverte de réserves gazières en pleine mer a donné un regain d'optimisme à l'île. « Nous avons un secteur énergétique prometteur », avait affirmé Irena Georgiades. « Si nous n'avions pas la perspective des revenus gaziers, je dirais que je ne pense pas que Chypre va réussir à tenir debout », a pour sa part déclaré M. Prodromou. M. Lakkotrypis désire quant à lui voir son pays devenir, dans les années à venir, un acteur majeur sur le marché du gaz, et peut-être même fournir l'Asie et l'Europe. M. Michael ne veut quant à lui pas voir son économie dépendre uniquement du gaz, et insiste plutôt sur les perspectives dans les secteurs médical, éducatif et des hautes technologies. Le revenus gaziers n'ont pourtant pas été pris en compte dans le plan d'aide. Une source européenne l'explique très simplement. Les estimations de ces revenus sont encore « incertaines », et cela pourrait prendre « une décennie » avant d'en tirer profit.
L'île a déjà signé plusieurs accords de prospection avec des compagnies énergétiques. Au total, les revenus à tirer des ressources gazières pourraient s'élever à 600 milliards d'euros. Peu étonnant, du coup, qu'Ankara s'interpose. « Nous avons droit à ce qui se trouve dans notre mer », justifie M. Prodromou, qui promet que malgré la division de l'île, les bénéfices tirés du gaz profiteront à « tous les Chypriotes ».
3. Accord sur le plan d'aide, un arrière goût d'amertume
Si les Chypriotes sont conscients qu'il est impossible de réécrire l'histoire, le remède prescrit par l'eurozone aux problèmes de l'île passe toujours mal. Au-delà de la solution retenue par les Dix-sept, les critiques portent également sur la manière de faire. Trois députés européens d'origine chypriote donnent à l'AgE leur réaction. Antigoni Papadopoulou (S&D) est issue du parti DIKO, qui soutient l'actuelle coalition gouvernementale. Eleni Theocharous (PPE) est membre du parti au pouvoir, DISY. Kyriacos Triantaphyllides (GUE/NGL) est quant à lui membre du parti du président sortant, AKEL, qui a appelé la zone euro à la rescousse en juin dernier. Ces interviews ont été réalisées séparément. (EL)
Agence Europe: Après le 1er accord sur le plan d'aide pour Chypre, le ministre des Finances en poste à l'époque, Michalis Sarris, a considéré qu'il s'agissait de la meilleure option, puisqu'elle permettait de sauver les banques. Pourtant, avec le second accord, Laiki a été démantelée. Quel était le meilleur des deux selon vous ?
Antigoni Papadopoulou: Aucun n'était bon pour mon pays. Les deux réunions de l'Eurogroupe ont été un chantage envers Chypre. Chypre devrait se voir accorder du temps pour voir comment mettre en œuvre les mesures et entreprendre les réformes nécessaires pour réduire la taille du secteur bancaire. Ce temps n'a pas été donné. Où était la solidarité européenne ?
Eleni Theocharous: Je considère que toutes les décisions sont douloureuses pour l'économie chypriote et en particulier pour les personnes ordinaires qui vivent une nouvelle catastrophe. Je pense que la première décision aurait tôt ou tard mené à la seconde et que nous avions 'perdu au jeu' parce que le gouvernement sortant n'a pas pris les mesures pour gérer la crise de manière efficace avant la désescalade.
Kyriacos Triantaphyllides: Je me sens trahi par l'Europe en laquelle j'avais confiance. La façon dont les Européens ont traité Chypre a trahi les principes de base de l'UE que sont la solidarité et l'état de droit. Le nouveau président, entre le jour où il a pris ses fonctions le 1er mars et le jour de l'Eurogroupe le 15 mars, a été assuré que quelques soient les mesures à prendre, il n'y aurait pas de décote sur les dépôts. Il a quitté Chypre pour Bruxelles et a été humilié car victime de chantage. Le président de l'Eurogroupe a affirmé que les investisseurs devaient payer pour les risques qu'ils ont pris. Mais l'Eurogroupe a décidé que cette décote devrait toucher non seulement les dépôts des investisseurs mais également ceux de pauvres gens qui ont épargné toute leur vie. J'épargnais depuis que j'avais 16 ans, ils en ont pris la moitié et M. Dijsselbloem dit 'vous devez payer parce que vous avez pris un risque'. Je n'ai pas pris de risque, j'ai mis mon argent dans l'endroit le plus sûr qu'il soit, dans une banque.
AE: Le second accord est supposé garantir un juste partage du fardeau. Pensez vous qu'il protège les citoyens chypriotes ?
AP: Où est la justesse ? Je n'en vois pas. Mon pays a fait preuve de solidarité envers la Grèce et cela lui a coûté 4, 5 milliards d'euros pour lesquels nous n'avons eu droit à la solidarité d'aucun Etat membre.
ET: Je ne souhaite pas distinguer les déposants chypriotes et étrangers. Ce sont tous des personnes qui ont déposé leur économies dans les banques chypriotes ou qui prévoyaient d'investir dans mon pays ou ailleurs via mon pays. Ce que ce second accord protège, ce sont les dépôts garantis (sous 100 000 euros). Ce n'est pas un bon développement ni pour les déposants des banques chypriotes mais aussi pour l'eurozone et la crédibilité du secteur bancaire européen.
KT: Le problème est la manière dont ils ont agi. On ne devrait pas faire cela derrière le dos des gens, leur dire que tout ira bien et puis provoquer ce drame.
AE: Pensez vous qu'il valait mieux garantir la viabilité de la dette chypriote, même si cela impliquait le démantèlement d'une banque, avec ses conséquences sur la récession ?
AP: Ils se préoccupent des chiffres mais pas des répercussions sur les citoyens chypriotes. Ils devraient laisser le temps à Chypre de mettre au point une solution alternative.
ET: La viabilité de l'économie chypriote ne dépend pas seulement du démantèlement d'une banque, Laiki. Le plan est plus compliqué que cela et je ne suis pas certaine que nos partenaires aient suggéré le remède approprié ou si nous courrons le risque de nous retrouver dans un cercle vicieux.
KT: Avant la soirée du 15 mars, ce qui ressortait des discussions avec la 'troïka' est que le montant nécessaire était de 17,5 milliards d'euros et ce chiffre était la base des négociations. Et du jour au lendemain, l'Eurogroupe a decidé qu'il ne prêterait que dix milliards et que le gouvernement devait lever le reste. Alors celui-ci a du prendre toutes les mesures qu'il a pu pour trouver cet argent.
AE: Pensez vous que l'Eurogroupe a travaillé dans la précipitation, puisque la solution a été trouvée en une nuit ? Comment la situation évolue-t-elle à Chypre ?
AP: Il est étrange, quand 10h de discussions sont nécessaires, de discuter de nuit de problèmes si importants. Détruire la vie d'une petite population d'un jour à l'autre, il n'y a aucune excuse à ce comportement.
ET: On ne peut pas prendre des décisions aussi sérieuses en une nuit. La thérapie du choc n'a pas fonctionné et ne fonctionne pas. La situation à Chypre est terrible, les secteurs public et privé souffrent. Ils ne peuvent fonctionner correctement. Le marché a été touché et certaines personnes ne sont toujours pas payées et courent le risque d'allonger la déjà longue liste du chômage.
KT: Les effets de la décisions ne sont pas encore fait sentir. La situation va empirer quand certaines entreprises vont fermer, ce qui a déjà commencé.
AE: Puisque le secteur bancaire était un pilier de l'économie, comme va-t-elle se reconstruire?
AP: On ne peut pas attendre d'un petit pays comme Chypre, qui reposait principalement sur le tourisme, les services et le secteur bancaire qui s'est effondré, d'établir au plus vite du jour au lendemain un nouveau modèle économique. J'attends de M. Dijsselbloem, de M. Rehn et de M. Schaüble qu'ils viennent avec des idées pour surmonter l'austérité et aider les pays du sud à revenir à la croissance. Je pense également que les ressources gazières ont été sous-estimées.
ET: Nous avons besoin d'un plan d'action. Nous sommes dans l'urgence et du coup nous devons élaborer un nouveau modèle de développement également basé sur l'exploitation des ressources gazières de la zone économique exclusive de Chypre. Le secteur des services fonctionnent toujours et il y a d'autres banques à Chypre qui peuvent supporter le fardeau économique et donc aider le pays à sortir de la crise. Il n'y a aucun doute que le secteur bancaire a été sérieusement blessé mais nous avons l'expérience et nous nous battrons pour notre survie. De plus, l'industrie touristique tourne toujours et nous cherchons des investissements de la Chine et d'ailleurs pour restaurer le secteur de l'immobilier.
KT: Sans les banques, c'est impossible donc la tentative est de restructurer la BoC le plus vite possible. Le ministre des Finances a dit hier que la procédure devait s'achever dans les prochains jours. Cette banque est censée être génératrice d'aide pour les nouvelles PME.
AE: Le président Anastasiades a demandé une enquête pour trouver les responsables de la crise actuelle. Le gouvernement de Demetris Christofias a attendu jusqu'en juin 2012 pour demander de l'aide et les négociations ont duré neuf mois. Pensez vous qu'il a une responsabilité ?
AP: Il y avait un protocole d'accord déjà en décembre et presque toutes les mesures ont été votées à la majorité au Parlement. Cela prouve qu'il y a une volonté des partis politiques d'agir, mais on ne nous a pas laissé le temps. Je soutiens cette enquête, j'ai beaucoup de questions.
ET: C'est évident que le précédent gouvernement responsabilité, une énorme responsabilité. La crise est comme un énorme tsunami que le pouvoir sortant n'a quasi rien fait pour contrer et sauver le pays et ses citoyens. L'enquête est en cours et nous attendons les résultats comme l'opinion publique veut voir ceux qui sont légalement responsables de cette tragédie être punis.
KT: Oui, c'est évident, mais quel type de responsabilité ? Les premiers responsables sont les banquiers. Ils étaient conscients de ce qu'il se passait et qu'ils prenaient des risques qu'ils n'auraient pas du. Mais en même temps le gouvernement a une responsabilité puisqu'il n'a pas pris les mesures pour arrêter la descente de l'économie. Certains disent que les négociations ont duré ce temps car la troïka voulait attendre le nouveau gouvernement, avec lequel elle pensait obtenir de meilleurs résultats. Je ne sais pas que croire. Le gouvernement s'était dit prêt à signer un accord et une des preuves de cela est qu'ils ont passé toutes les mesures au Parlement.
AE: Qu'en est-il de la responsabilité de la banquet centrale chypriote, (BCC) qui a laissé Laiki emprunter 9 milliards de liquidités d'urgence à la BCE ?
AP: La BCC travaille en étroit accord avec la BCE. Pourquoi la BCE a-t-elle continuer à fournir des liquidités à Laiki si elle savait qu'elle allait s'effondrer ? Pourquoi n'a-t-elle pas arrêter? Et maintenant voilà qu'ils transfèrent cette dette à la BoC, qui essaye de survivre…
ET: Je pense que la BCC a sa propre responsabilité pour ce qui est arrivé. C'est une institution indépendante qui n'a pas géré la crise correctement et cela a contribué à la création d'une situation volatile, menant à un secteur bancaire hors de contrôle et en déclin.
KT: La BCE savait depuis des années que Laiki était sur la mauvaise pente. Au lieu de prévoir et de prévenir la crise, ils ont prêté de l'argent illégalement à une banque qui n'était pas solvable. Le gouverneur de la BCC devait aussi superviser les banques.
AE: Pensez-vous que Chypre doit quitter l'euro?
AP: Non, nous devons rester et nous battre pour nos droits. Mais nous voulons un 'plan Marshall'.
ET: Non. En particulier en ce moment un abandon de l'euro serait un désastre conduisant au défaut de paiement du pays et à sa faillite. En fait, jusque là personne n'a mis sur la table une proposition bien ficelée qui démontre que cette sortie de l'eurozone serait une proposition de secours.
KT: J'entends des économistes soutenir cette idée mais je pense que ce serait désastreux dans l'immédiat. Je ne suis pas économiste. Certains partis disent que ce serait possible mais je suis un peu sceptique.