Kaboul, Mazar-i Charif, Gardez, 26/10/2012 (Agence Europe) - L'année 2014 sera déterminante pour l'avenir de l'Afghanistan à deux égards: c'est la fin programmée, après 14 ans d'opérations militaires, de la mission de la coalition internationale de l'ISAF et c'est l'année où se tiendront les élections présidentielles qui devraient ouvrir la voie à l'ère 'post-Karzai'. À eux seuls, ces deux événements illustrent les plus importantes préoccupations actuelles de la Communauté internationale, et l'UE. La manière dont seront gérés, dans les deux ans à venir, les problèmes liés à la sécurité et à la gouvernance va fixer la voie que prendra l'Afghanistan. Soit le pays réussira à construire un État démocratique, capable de gérer l'aide financière internationale et d'assurer une gouvernance de la totalité de son territoire, soit il plongera dans les abysses d'un morcèlement ethnique et tribal qui caractérisa une grande partie de son histoire et qui lui a déjà valu le nom, donné par l'ethnologue américain Carleton Coon, de Yâghestân ou le 'Royaume de l'Insolence', pour sa faculté à ne se soumettre ni à une puissance extérieure, ni au pouvoir centralisant de Kaboul, sa propre capitale.
Les enjeux sécuritaires. La capitale afghane a changé de visage en quelques années. Le boum économique, conjugué à une croissance démographique est aujourd'hui encadré en terme de sécurité par les seuls Afghans. C'est la matérialisation exemplaire du dit 'processus de transition' - faire passer la responsabilité pour la sécurité de l'ISAF, la coalition internationale menée par l'OTAN depuis 2001, vers l'armée et la police afghane d'ici décembre 2014. L'ISAF s'est ainsi faite discrète à Kaboul. Seuls les plaques d'immatriculation de certaines voitures blindées, le passage rapide, mais peu fréquent de convois militaires dans une circulation urbaine qui ne cesse de croître et les vols à faible altitude d'hélicoptères rappellent que le quartier général d'une armée d'encore plus de 100 000 soldats, originaires d'environ 50 pays différents, est situé au plein centre de cette ville. La violence y a chuté, bien que des attentats de grande envergure rappellent sporadiquement que le pays reste en proie à une violence souvent aveugle.
Mais Kaboul n'est pas l'Afghanistan et l'Afghanistan n'est pas Kaboul, comme aiment à le souligner plusieurs responsables de l'OTAN qu'EUROPE a rencontré entre le 13 et le 20 octobre, lors d'un séjour en Afghanistan. Dans le reste du pays, le bilan est différent, un peu plus mitigé. Le nombre de bases de l'ISAF a baissé de 800 à 400 sur tout le territoire afghan. Progressivement, la jeune armée afghane prend la relève et se place en première ligne face à des insurgés disséminés un peu partout, surtout dans les vastes chaînes de montagnes arides. 'Rebelles', 'talibans', 'criminels' sont autant de dénominations, entendues aussi bien à Kaboul, qu'au sud ou au nord de l'Afghanistan, qui illustrent la difficulté de cerner cette insurrection qui n'est ni unifiée, ni homogène quant à ses objectifs. Combien sont-ils ? Aucun chiffre officiel n'est disponible, mais selon des estimations prudentes entendues sur place, ils seraient environ 15 000 combattants.
Au détour d'une ruelle, au sein du complexe imposant du centre de formation Kabul Military Training Center (KMTC), qui se trouve dans la proche périphérie de Kaboul, une image insolite, mais ô combien parlante, se dessine presque chaque jour. Celle de centaines de jeunes Afghans, assis au bord de la route, les jambes croisées, en attente de la signature de leur contrat d'engagement avec l'armée afghane. Ces jeunes Afghans représentent toute la diversité ethnique de l'Afghanistan. Ils sont Pashtoûns, Tâdjiks, Hazâra et bien d'autres. Dans un pays qui frôle la première place dans le classement des États les plus pauvres, ils viennent à Kaboul pour bénéficier, d'une part, de cours pour apprendre à lire (90 % d'entre eux sont illettrés) et, d'autre part, d'un salaire fixe.
À ce jour, un seul objectif détermine leurs formations: parvenir à un effectif total de 195 000 soldats. Cet objectif est presque atteint. Le temps presse, il ne reste plus que 26 mois pour remplacer les soldats étrangers de l'ISAF qui étaient, dans la période la plus intense de l'intervention en Afghanistan (2009-2011), quelques 140 000. Dans ce contexte, le taux actuel officiel de réussite de 99 % n'étonnera personne. Neuf semaines d'entrainement de base -le temps d'instruire les recrues à se servir d'une arme et à écouter les ordres- suffisent pour envoyer le lendemain le soldat-apprenti au front. Le général afghan Aminullah Patyani, commandant de KMTC, ne s'en cache pas, ce n'est pas une armée professionnelle. Elle le sera, peut-être, dans un avenir proche, si les Américains et les Européens lui en donnent les moyens, a-t-il précisé.
De quels moyens s'agit-il ? C'est une des questions qui a été abordée par les 28 ambassadeurs du Conseil de l'Atlantique Nord qui, accompagnés du secrétaire général de l'OTAN, Anders Fogh Rasmussen, et de sept représentants des États partenaires de la coalition internationale (ISAF), ont conclu vendredi 19 octobre une visite de trois jours en Afghanistan. Le message avec lequel cette délégation était venue est des plus simples: rassurer les autorités et la population afghanes sur l'engagement de l'Alliance atlantique à ne pas abandonner l'Afghanistan, ni maintenant, ni plus tard, tout en rappelant que leur « stratégie fonctionne et le calendrier reste inchangé » pour le retrait d'ici la fin de l'année 2014, selon les termes de M. Rasmussen.
La fin de l'ISAF ne signifie par pour autant la fin de la présence de l'OTAN en Afghanistan. Tout comme les États-Unis, l'OTAN continuera à être présent à partir de l'année 2015, bien qu'avec des effectifs beaucoup plus restreints, de l'ordre de 10 000 à 20 000 soldats, selon des chiffres préliminaires. Sa mission changera également de nature: finis les combats, place à la formation, au soutien et à l'assistance aux forces afghanes de sécurité (ANSF). Au cours de la conférence de presse avec le président afghan, Hamid Karzai, qui s'est déroulée jeudi 18 octobre dans les jardins du palais présidentiel (lui-même se trouvant à l'intérieur des murs de ladite 'green zone', espace fortement fortifié à Kaboul), M. Rasmussen s'est empressé de donner des chiffres rassurants: les Afghans sont aujourd'hui responsables de « la sécurité des trois quarts de la population », tout en « étant en première ligne pour 80 % de toutes les opérations et en conduisant 85 % de la formation » de nouvelles recrues afghanes.
Si effectivement l'ANSF conduit 80 % des opérations contre les groupes d'insurgés, l'aide et le soutien de l'ISAF restent indispensables. Ainsi, sur l'exemple de la province de Paktïa, au sud de l'Afghanistan, ce pourcentage doit être relativisé. Seule une minorité d'opérations, comme les fouilles de maisons, sont conduites d'une manière tout à fait indépendante et autonome, a expliqué le général afghan Wali Jaji, responsable de la coordination de l'ANSF dans cette province. Cette absence d'indépendance vis-à-vis du soutien international est particulièrement criante pour les moyens aériens et pose la question de la limite de l'intervention de l'OTAN dans la période post-2014. Les avions de combat et les hélicoptères, qu'ils soient destinés au transport de troupes, au combat ou à l'évacuation médicale, sont dans ce pays un atout inappréciable, comme l'a déjà montré l'invasion soviétique en 1979, avant que les insurgés ne reçoivent quelques années plus tard de la part des États-Unis des missiles sol-air qui renverseront la donne.
La question de la gouvernance. Derrière le problème si souvent décrié de la gouvernance en Afghanistan se cachent trois questions centrales: celle de la gestion transparente de l'État afghan, libéré de toute corruption, de son autosuffisance financière et celle de la transition politique démocratique de ses instances dirigeantes. Aucun des responsables politiques afghans rencontrés n'a tenté de diminuer l'importance de la corruption en Afghanistan. Pour la transition politique, les cartes sont entre les mains du président Karzai. Celui-ci promet des élections exemplaires en 2014, mais l'opposition craint que le jeu ne soit truqué dès le départ.
« L'étendue de la corruption est juste énorme », a affirmé Bashir Khan Salihi, à la tête d'une nouvelle institution de contrôle (AEITI - Afghanistan Extractive Industries Transparency Initiative). L'AEITI vient à peine de publier son second rapport qui scrute les contrats accordés par le gouvernement aux groupes privés d'extractions des minerais naturels. Un trou de plus d'un million d'euros a ainsi été découvert, mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans le vaste océan de la valeur totale des contrats, puisque ce rapport ne s'est penché que sur les taxes perçues des sept plus grandes sociétés. Mais pour M. Khan Salihi, il s'agit d'un pas en avant, même si son enquête ne mène pas à des poursuites pénales, ni à la rupture de contrats. À partir des taxes, nous pourrons remonter plus haut, à d'autres montants, a-t-il dit, avant de préciser que, s'il n'avait pas subi de pression du gouvernement, son indépendance pouvait être facilement menacée.
L'ampleur du problème de la corruption est telle que l'aide internationale est aujourd'hui de plus en plus conditionnée, alors même qu'elle maintient l'État afghan sous perfusion. Si la solution à l'indépendance financière de l'Afghanistan, qui reste majoritairement un pays agraire, est parfois vue dans la richesse de son sol, qui forme un agrégat atypique de 52 différents métaux, l'extraction est un système tellement complexe que les Afghans ont été trop optimistes quant aux retombées rapides que cette industrie allait engendrer en terme de taxes et d'impôts, a admis Abdul Razaq Vahidi, vice-ministre afghan responsable de l'Administration. L'extraction minière a besoin d'investissements très lourds, dont l'amortissement ne se fera que sur une dizaine d'années. Dans ce contexte, les investisseurs doivent être persuadés que l'environnement de travail va être sécurisé, ce qui n'est pas forcement le cas aujourd'hui.
Les dates exactes pour les élections présidentielles en 2014 ne sont pas encore fixées. Mais l'importance de ce scrutin a été soulignée par M. Rasmussen, vendredi 19 octobre, dans des termes inhabituellement forts, lors d'une table ronde avec quelques journalistes, au camp Marmal, qui abrite le quartier général de l'ISAF pour le nord de l'Afghanistan (RC North). Ces élections constitueront « un test, une indication de la force et de la résistance de la démocratie afghane ». « La façon dont l'élection présidentielle se déroulera aura une grande importance concernant toute la crédibilité du processus de transition. Nous ne pouvons pas sous-estimer l'importance de ces élections », a-t-il dit. Le président Karzai partira au bout de deux mandats successifs entachés de nombreuses accusations de fraudes et de corruption. Mais pour plusieurs députés de l'opposition, qui doutent de la transparence des prochaines élections, M. Karzai fera tout pour préserver d'une manière ou d'une autre son influence sur le futur gouvernement. En favorisant l'élection de son frère, l'homme d'affaires Abdul Qayum, par exemple.
Aujourd'hui, tout est une question de compromis. Personne, que ce soit du côté de l'ISAF ou du côté des autorités afghanes, ne prend au sérieux la possibilité d'une victoire militaire sur les insurgés, tout comme la victoire de ces derniers semble être un scénario irréaliste. La paix devra passer par une réconciliation politique qui pourra véritablement démarrer avec le départ des troupes étrangères, selon Mohammad Masoom Stanekzai, directeur du Haut conseil afghan pour la paix. Une telle solution inclura probablement la réintégration des talibans dans la vie politique afghane. L'Afghanistan ne sera pas non plus un modèle de gouvernance moderne et son indépendance financière est un vœux pieu, à l'heure où l'aide internationale correspond à 95 % du PIB national. Mais la Communauté internationale est prête à soutenir l'Afghanistan à coups de milliards d'euros chaque année, dont 200 millions de l'UE, surtout pour éviter le retour par la force des talibans au pouvoir et le rétablissement, sur ce territoire, d'une zone franche dont profiterait l'organisation terroriste Al-Qaida. (JK)