Strasbourg, 12/10/2012 (Agence Europe) - Clap de fin jeudi 11 octobre pour la première édition du Forum mondial de la démocratie. Jean-Louis Laurens, coordinateur général du Forum organisé par le Conseil de l'Europe à Strasbourg, fut le maître de séance de la cérémonie de clôture organisée dans l'hémicycle de la plus ancienne des institutions paneuropéennes. Il remplaçait le secrétaire général, Thorbjorn Jagland, en route pour Oslo où il devait endosser son autre rôle de président du comité Nobel pour la Paix. Et c'est, au fond, un heureux hasard que le lauréat 2012 de cette distinction planétaire soit l'Union européenne au lendemain de la clôture du Forum mondial de la démocratie.
Certes, il ne faut pas confondre 'Union européenne' et 'Conseil de l'Europe' mais ces deux organisations s'ancrent dans l'histoire déchirée d'un même continent et se sont efforcées de créer des balises pour empêcher de le voir à nouveau disloqué par des guerres fratricides. Avec de grands succès, des routines, des atermoiements et, aujourd'hui, une crise.
Le Forum strasbourgeois voulait apporter à celle-ci des pistes de réponses en se déployant autour du thème de 'La démocratie à l'épreuve. Entre modèles anciens et réalités nouvelles'. Y est-il parvenu ? Difficile de mesurer les retombées d'un tel brassage international d'acteurs de terrains. Deux cents experts des cinq continents et 1 500 participants venus de 120 pays rassemblés pour croiser paroles et expériences durant 80 heures de débats étalées sur quatre jours, ce n'est pas rien, sans compter les échanges informels heureusement inévitables lors de telles manifestations. Intellectuellement en tout cas, l'événement fut stimulant et Jean-Louis Laurens, à la retraite depuis ce vendredi, se déclarait « heureux de terminer sur un feu d'artifice ». Les tables-rondes auxquelles l'on a eu l'occasion d'assister furent toutes riches en informations et rondement menées ce qui n'était pas gagné avec des panels de cinq personnes engagées dans des discussions de trois heures.
La langue de bois ne fut pas au programme, le ton était direct et flottait à certains moments un état d'esprit inhabituel en ces lieux souvent très formatés. Ainsi en alla-t-il lorsque Mme Kim Campbell, ancien Premier ministre du Canada, présidente du 'World Movement for Democracy', imposa quelques minutes de stretching au public et aux intervenants avant d'aborder la seconde partie du débat. Autre culture... Des femmes il y en eu d'autres que Kim Campbell, elles furent nombreuses et l'on se souvient de la parole forte de la Malienne Alimata Diarra, juriste de l''Association malienne des droits de l'Homme', dont le témoignage faisait mesurer le décalage entre ces 'grands messes' - tout sauf creuses en l'occurrence - et la réalité de pays en proie au pire. C'est d'ailleurs un état des lieux de la démocratie très sombre qu'a dressé la militante, intellectuelle et écrivaine égyptienne Nawal El Saadawi, lauréate de 81 ans du Prix Nord-Sud lorsqu'elle prit la parole à l'occasion de la cérémonie de clôture. « Quand vous dites 'démocratie' dans notre région cela crée une réaction allergique », a-t-elle asséné à la fin de son intervention en déclenchant une standing ovation. Par ces propos, elle illustrait combien le modèle occidental est remis en cause dans le monde. À cause d'un double langage durant des décennies, semblait-elle dire, un discours sur le fil d'un équilibre cynique entre Real Politik et idéaux irréprochables... Pour elle, « la démocratie est une façon de vivre » qui s'apprend dès la naissance dans des familles où l'homme respecte la femme - ce qui est loin d'être la norme, y compris en Occident, a-t-elle stigmatisé -, qui se structure avec l'école et qui passe par l'économie. Les élections américaines ne sont pas libres, dit-elle en effet, « elles sont confisquées par l'économie et l'argent ». Quant à la religion, elle n'en veut pas au gouvernement que ce soit dans son pays aux prises avec les Frères musulmans, en Europe « encore dominée par la religion chrétienne », aux États-Unis confrontés à d'autres formes d'intégrisme religieux, pas plus qu'en Israël. La route est longue vers la démocratie, le cap est d'autant plus difficile à tenir que les marches arrières sont tentantes, a signifié l'Égyptienne mais elle s'est dite dit malgré tout « extrêmement encouragée » par sa présence à Strasbourg. « Le prix que j'ai eu à payer pour être un jour invitée à parler ici est extrêmement lourd mais, il faut le savoir, il n'y a pas de démocratie sans prix à payer. »
Un Davos de la démocratie pas (encore ?) abouti
On peut espérer que cette première édition du Forum mondial de la démocratie sera suivie d'autres. Ses organisateurs ont toujours affiché leur volonté d'en faire un événement annuel et de créer ainsi à Strasbourg un 'Davos de la démocratie'. L'idée ne manque pas de sens en une ville symbole de la réconciliation franco-allemande et siège de la Cour européenne des droits de l'Homme, mais sa pertinence ne semble pas avoir frappé le gouvernement français. On n'a pas décoléré en effet dans les couloirs du Conseil de l'Europe cette semaine. Non seulement l'État français n'a versé qu'un tiers des 600 000 euros qui avaient été promis au projet, mais le président François Hollande était absent lundi, lors de la cérémonie d'ouverture en présence du Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon. Une absence du chef de l'État hôte qui a certainement refroidi l'envie qu'auraient eue certains de ses homologues de faire le voyage à Strasbourg, estiment certains observateurs. Leur venue aurait donné du lustre à une ville qui souhaite renforcer son statut de siège du Parlement européen de plus en plus contesté et drainé en ses murs un nombre bien plus significatif de journalistes. On n'a compté qu'une centaine d'accréditations pour cette première qui en aurait mérité plus. (VL)