Un illustre écrivain arabe a écrit… C'est avec soulagement que je laisse d'abord la parole à l'un des plus connus et illustres des écrivains arabes, Tahar Ben Jelloun, à propos des évolutions en cours dans les pays du 'Printemps arabe'. Dans un texte repris par la presse de quelques pays européens, il a observé que, dans la phase initiale de ce Printemps, on parlait de liberté et de démocratie. Ensuite, « ce que personne n'avait prévu est arrivé: en Tunisie et en Égypte, ceux qui ont particulièrement tiré profit de la révolution ont été les islamistes, qui n'avaient pas suscité les événements, ni avaient participé aux manifestations dans lesquelles des centaines de personnes ont été blessées ou tuées. C'est un paradoxe qui s'est étendu du Maroc au Yémen, en passant par la Libye et par le restant de la région. C'est ainsi que le 'Printemps arabe' s'est transformé en une longue 'saison islamiste' qui pourrait durer des années ». Et M. Ben Jelloun constate: « À présent, les musulmans les plus extrémistes prétendent intervenir dans la vie quotidienne des citoyens », dans un climat de répression de la liberté. En Tunisie, la télévision qui a diffusé le film Persepolis où Allah est représenté est soumise à son procès ; des femmes sans voile sont agressées ; se déclarer athée implique des années de prison. En même temps, ajoute l'écrivain, une société composée surtout de femmes « résiste à ce type de fascisme» ; mais M. Ben Jelloun conclut en affirmant que le 'Printemps arabe' « a supprimé les dictateurs pour les remplacer par un régime analogue, sauf qu'il déploie le drapeau de la religion ».
La réciprocité des engagements est incontournable. Tahar Ben Jelloun formule ouvertement ses opinions et ses critiques, car il appartient à la région concernée: il est marocain. Nous, Européens, avons le devoir d'accepter et de respecter ce que d'autres peuples décident chez eux ; mais en même temps le droit de réclamer la réciprocité pour ce qui concerne l'espace commun, la libre circulation des idées et des personnes, le libre commerce. C'est la signification même du terme Union. Cette rubrique a toujours affirmé qu'en l'absence de réciprocité, l'Union pour la Méditerranée (UpM) n'est qu'une vue de l'esprit sans réalité ni contenu. L'UpM ne peut être efficace qu'en modifiant sa signification et son fonctionnement. Le nouveau secrétaire général a ouvert la voie en ce sens (voir mon édito dans le bulletin n° 10597) et plusieurs gouvernements de la rive sud agissent déjà dans la même direction, en négociant individuellement avec l'UE les régimes commerciaux et les différentes formes de coopération appropriée pour chaque cas. C'est la voie correcte pour resserrer efficacement les liens réciproques. Mais il ne semble pas qu'elle ait été comprise par tous. Remplacer une vision rhétorique qui a échoué, pour la remplacer par une autre tout aussi vague et bavarde (comme celle dont notre bulletin n° 10599 a rendu compte par objectivité et par devoir de chronique), aurait pour seul résultat de prolonger le malentendu.
Paix nécessaire entre les participants. Est-il nécessaire d'ajouter que toute Union présuppose, pour être telle, que tous les participants soient en paix entre eux ? Or, dans l'UpM géographique, certains gouvernements n'aspirent qu'à éliminer l'un des États membres (Israël), d'autres sont en conflit à propos de la souveraineté sur une partie du Sahara, des conflits supplémentaires moins visibles subsistent.
La seule direction efficace consiste à attribuer à l'UpM les objectifs auxquels cette organisation peut faire face en tant qu'ensemble, c'est-à-dire négocier des coopérations concrètes et opérationnelles avec les pays de la rive sud qui sont disposés à le faire. C'est déjà en grand partie la réalité. On parle d'échanges commerciaux avec le Maroc ou d'énergie avec l'Algérie, et aussi de coopération politique et d'immigration avec qui il est possible de s'entendre sur des engagements réciproques. Dans certains domaines, des bases solides de coopération existent, et les perspectives sont favorables. Mais beaucoup d'incertitudes subsistent. Voici un cas spécifique.
Le cas particulier (et préoccupant) de l'Égypte
Confusion et incertitudes. Il ne sert à rien de faire semblant d'ignorer la réalité. L'Égypte est un grand pays de la région, son histoire est plurimillénaire et il dispose d'un patrimoine artistique incomparable. Mais les péripéties qui entourent la préparation de l'élection présidentielle des 23 et 24 mai sont préoccupantes de plusieurs points de vue, notamment: de nombreux candidats à la présidence n'ont pas été reconnus par la commission électorale ; les travaux de la commission parlementaire chargée de rédiger la nouvelle Constitution ont été suspendus ; le rôle futur des militaires est incertain et controversé. Je rappelle que, dans les élections pour le parlement, les islamistes avaient emporté 70% des sièges (50% pour les Frères musulmans, 20% pour les Salafistes) et les partis libéraux et laïques avaient été laminés ; en outre, le patriarcat copte vit dans l''incertitude.
Les risques. Les incertitudes actuelles comportent le risque que le parlement et le futur président s'orientent vers la rupture du Traité de paix (accords de Camp David) qui avait été conclu il y a plus de 30 ans, en 1979, entre Égypte et Israël. L'un des aspects de cet accord, la fourniture de gaz égyptien (gisements du Sinaï) à Israël, en vigueur depuis 2005, a été suspendu par les autorités égyptiennes le 22 avril dernier. Le gazoduc concerné a fait l'objet de quatorze attentats en un an. Les autorités israéliennes ont évité de dramatiser cette situation, car leur pays dispose désormais d'importantes réserves de gaz off shore qui seront bientôt et progressivement disponibles. Mais il paraît clair que c'est l'ensemble des accords de Camp David qui serait en cause si le parlement égyptien actuel et la présidence future détiennent tous les pouvoirs. Les répercussions seraient préoccupantes pour les relations entre Égypte et Israël et pour toute la région.
Mais elles seraient surtout dramatiques pour la situation interne en Égypte même. La suspension des ventes de gaz à Israël a été réclamée et soutenue avec emphase par la grande majorité du parlement qui l'a qualifiée de « décision historique » et qui a demandé qu'elle soit définitive. Cette orientation ouvrirait toutefois un trou considérable dans les finances du pays, qui rencontrent déjà des difficultés sérieuses.
La position du Conseil suprême des forces armées, qui dirige par intérim le pays avec les Frères musulmans, est logiquement tout à fait différente. Même si on évite d'en parler, on ne devrait pas oublier que les militaires égyptiens bénéficient d'un soutien financier puissant des États-Unis, soutien qui est évidemment lié au respect des accords de Camp David et des engagements ultérieurs qui ont caractérisé les relations Égypte-Israël ; or, les finances égyptiennes ne pourraient pas remplacer l'aide militaire américaine par des ressources nationales.
L'esprit de coopération doit prévaloir. Les indications qui précèdent peuvent aider à comprendre les raisons de la situation politique interne en Égypte et des difficultés qu'elle comporte. Il est vrai que, parallèlement, de nombreuses initiatives visent à relancer les atouts nationaux, qui sont incommensurables sur le plan artistique, historique, touristique et des beautés naturelles. Et l'Égypte participe aux initiatives régionales dont notre bulletin rend compte régulièrement. J'en rappelle deux toutes récentes: a) la rencontre entre le président de la Banque européenne d'investissement (BEI) et le nouveau secrétaire général de l'Union pour la Méditerranée (UpM), qui ont discuté ensemble de la mise à jour des financements de la BEI, pour qu'ils tiennent compte des nouvelles priorités de la rive sud, c'est-à-dire création d'emplois et l'amélioration des conditions sociales et économiques de la population, la nouvelle ligne de projets convenue couvrant notamment le développement urbain, l'environnement et les énergies renouvelables ; b) la naissance de l'Association des gestionnaires de réseaux électriques méditerranéens, dont la présidence a été confiée au groupe algérien Sonelgaz.
Mais les trésors du passé et les efforts du présent seraient inefficaces si le fanatisme et la haine prévalent sur le plan interne. Je reviens aux considérations générales évoquées plus haut: la transition de l'UpM théorique et rhétorique du passé vers une UpM concrète et opérationnelle ne sera effective que pour les pays qui veulent créer et respecter progressivement les conditions d'une réelle coopération.
(FR)