La vérité et la façade. Il est normal que plusieurs parlementaires européens et d'autres personnalités s'expriment en faveur d'une attitude compréhensive et généreuse à l'égard des difficultés budgétaires et autres de la Grèce, car la solidarité est l'une des bases de la construction communautaire. Mais le soutien et l'appui n'éliminent pas trois constatations fondamentales: a) plusieurs autorités et plusieurs observateurs considèrent (et ils ne le cachent pas) que les efforts méritoires du gouvernement d'Athènes ne suffiront pas pour redresser la situation budgétaire grecque; b) certaines exigences nationales et les réactions de l'opinion publique en Grèce ne peuvent pas évoluer rapidement ; c) les autorités européennes et internationales s'efforcent de définir une voie qui permettrait de suspendre en fait la participation grecque à la zone euro, sans compromettre l'avenir ni provoquer des répercussions dans d'autres pays de la zone. Les explications et prises de position du ministre grec des Finances, Evangelos Venizelos, en particulier son allocution et sa conférence de presse de dimanche à Washington, font partie de cette vaste opération dont les modalités et le développement sont toujours en discussion, au sein de la zone euro et au niveau international.
Les trois constatations citées sous-entendent d'énormes difficultés et problèmes pour la Grèce elle-même et pour la zone euro ; les nouvelles mesures annoncées à Athènes sont radicales, la prudence de la réaction de Bruxelles l'est tout autant (voir notre bulletin n° 10458). Réduction significative des retraites, «chômage technique» pour 30.000 fonctionnaires, libéralisation de plusieurs professions, et ainsi de suite: c'est un programme audacieux, vivement contesté en Grèce, source de tensions sociales très vives. La réaction à Bruxelles a été extrêmement prudente, en laissant toute évaluation à la BCE (Banque centrale européenne) et au FMI, tout en confirmant l'appui des instruments communautaires.
Regarder la réalité. Pourquoi cette distance entre certaines déclarations enflammées de parlementaires européens et la prudence de la Commission et de l'Eurogroupe ? La réponse réside dans les analyses objectives de la situation sur place, par des économistes, des experts et des journalistes. L'un de ces derniers, Jean Quatremer, a choisi de passer en Grèce ses vacances d'été ; le résultat a été en même temps l'amour pour ce pays et la constatation qu'il est responsable de ce qu'il lui arrive: la Grèce «a vécu toutes ces années aux crochets de l'Europe, les gens ne sont pas conscients de la situation (…) Les Fonds européens (jusqu'à 4% du PIB, quelque 240 milliards d'euros depuis l'adhésion à l'UE) ont servi essentiellement à payer les fonctionnaires, à assurer le train de vie de l'État, à doper la surconsommation.»
D'autres analyses plus techniques indiquent que les fonctionnaires représentent un quart de la population active, que des milliers d'entre eux continuaient à recevoir une pension après leur mort, qu'il existe un grand nombre d'organismes para-étatiques, que les salaires dans la fonction publique sont beaucoup plus élevés que dans le secteur privé. S'y ajoutent le niveau de la corruption et le fait que 30 à 40% de l'économie est au noir, d'où (selon Transparency International) une évasion fiscale s'élevant à 20 milliards de dollars par an: de quoi couvrir rapidement la dette publique. Un État à reconstruire, selon M. Quatremer.
Rejet des réformes. Pourquoi le gouvernement actuel, qui voudrait cette reconstruction, ne l'obtient-il pas ? En bref: parce que les gens ne la veulent pas, la plupart d'entre eux rejettent les réformes. La société est organisée en corporations, et chacune de celles-ci entend garder ses privilèges. Les grèves se suivent: taxis, pharmaciens, douaniers, agents du fisc ; et grèves générales annoncées pour les 5 et 19 octobre. Quant aux propriétaires de yachts, d'autos de luxe et de maisons, ils échappent totalement au fisc et défendent dans l'ombre leurs privilèges. Pour taxer les armateurs il faut réviser la Constitution…
Inconscience et poids de l'histoire. Au moment de l'entrée du pays dans la zone euro (2001, en trichant sur le respect des conditions), les marchés financiers appliquaient à peu près les mêmes taux à tous les pays de la zone et la Grèce pouvait s'endetter en euros à des conditions très favorables. Elle en a abusé. Le niveau de vie du pays augmentait radicalement ; les salaires à Athènes avaient bondi de 50% entre 1999 et 2000 (contre 10% en Allemagne) et les dépenses publiques s'étaient gonflées de manière absurde. Au moment de rembourser, sans augmentation de la production industrielle et avec une évasion fiscale impressionnante, tout a éclaté, d'autant plus que: les armateurs échappent largement à l'impôt ; le principal propriétaire du pays, c'est-à-dire l'Église orthodoxe, n'en paye pas du tout ; les dépenses militaires sont en pourcentage les plus élevées d'Europe, autour de 5% du PIB. L'histoire du pays explique en partie la situation: le peuple grec se méfie de l'impôt depuis la colonisation ottomane, les recettes des taxes étaient arrachées par l'occupant. Ainsi que l'a écrit Caroline Fourest, essayiste française, « les Grecs doivent accepter le principe de l'impôt comme un devoir citoyen et non comme un acte de soumission (…), un devoir de chacun mettant à contribution, dans des proportions justes, aussi bien les fonctionnaires que les marchands de bateaux et de canons ».
Le poids de l'urgence. Certes, le dernier point cité se pose, d'une manière ou d'une autre, dans plusieurs États membres. Mais en Grèce il est très urgent. Sans l'appui des citoyens, des représentants des différentes catégories économiques et sociales, le gouvernement ne pourra pas agir efficacement, ni être convaincant face à ses interlocuteurs de Bruxelles, du FMI, de la BCE. Deux fois déjà la Troïka avait quitté Athènes en faisant comprendre qu'elle ne considérait pas comme suffisantes les mesures envisagées ; les privatisations et la libéralisation des professions, il ne suffit pas de les annoncer, il faut les concrétiser. Sans oublier que jusqu'à présent les mesures d'austérité ont réduit les recettes fiscales, en aggravant la dette publique. Un exemple: en Grèce, les pensions de retraite correspondaient à 96% du dernier salaire (contre une moyenne OCDE de 59%) et le volume de ces retraites égalait 11,5% du PIB (7,2% pour la moyenne OCDE). L'alignement sur la moyenne OCDE aura progressivement un effet positif pour le budget de l'État, mais au départ il se traduit par une réduction de la consommation par les citoyens.
Choix difficile mais indispensable. Il faut en définitive avoir le courage et la franchise de reconnaître que la question fondamentale est de savoir jusqu'à quel point les Grecs eux-mêmes sont disposés à accepter et à respecter les disciplines de l'euro, ou s'ils préfèrent en fait en rester en marge et disposer d'une liberté de comportement davantage conforme à leurs traditions et à leur mentalité. L'euro n'est pas un carcan: des pays comme le Royaume-Uni, la Suède et le Danemark l'ont prouvé en restant en marge. Mais si l'on veut y participer, il faut en accepter les règles.
ÉVITER LES ABUS DES BANQUIERS ET DES MILIEUX FINANCIERS
L'exigence que les banquiers et les milieux financiers en général ne soient pas en définitive les gagnants des difficultés actuelles est reconnue. Notre bulletin en a rendu compte et cette rubrique l'a souligné à plusieurs reprises, mais un bref rappel est opportun. Les banques qui ont acheté ou achètent les bons du Trésor grec, depuis qu'ils sont considérés comme peu fiables, ont appliqué et appliquent des taux d'intérêt particulièrement élevés. De tels taux auraient été autrefois considérés comme usure, pratique condamnée aussi bien par les chrétiens (Dante a jeté en enfer les usuriers) que par les musulmans. Aujourd'hui, ils ne peuvent avoir qu'une seule justification: le risque, pour les souscripteurs, de ne pas être remboursés. Ce risque, j'insiste, représente l'unique alibi pour les taux pratiqués ; celui qui applique de tels taux est déjà rémunéré par leur niveau et ne peut pas prétendre ou remboursement intégral.
Des mesures allant dans ce sens ont déjà été convenues ; on les présente comme la participation des organismes financiers à l'incapacité éventuelle de la Grèce à faire face à tous ses engagements. L'explication devrait, je crois, être plus explicite: les banques sont rémunérées au-delà du normal, le risque pour elles est implicite dans le taux d'intérêt qu'elles pratiquent.
L'UE JOUE SON RÔLE DE SOUTIEN À L'ÉCONOMIE GRECQUE ET À SES CITOYENS
Les accusations à l'UE de jouer le rôle de gendarme, en négligeant son devoir de soutien aux États membres en difficulté, sont injustifiées. La Grèce en bénéficie amplement. La Commission européenne (en accord avec le Conseil si nécessaire) est en train de débloquer tous les financements possibles en faveur de la Grèce, grâce à la suppression ou à l'assouplissement de la règle selon laquelle tout financement européen doit être accompagné par un financement national parallèle. Dans le passé, la Grèce n'engageait jamais son quota national, si bien qu'aucun projet ne pouvait être financé par l'UE. À présent, l'UE renonce à ce que la Grèce engage la partie du financement qui lui revient, ce qui permet à la Commission de mettre à disposition
15 milliards d'euros, qui correspondent au montant que la Grèce n'a pas été en mesure d'utiliser depuis 2007.
Les autorités grecques ont établi, en liaison avec les services communautaires, un nombre considérable de projets à financer par les différents Fonds européens concernés. Le commissaire européen Johannes Hahn s'est rendu le 21 septembre à Athènes et les autorités grecques lui ont soumis une centaine de projets, en indiquant que l'inventaire des projets à engager jusqu'en 2013 était en préparation, dans des domaines tels que les transports, l'énergie, le numérique, etc. Les deux parties ont également convenu de réduire les délais administratifs, la mise au point des textes est en cours. Un groupe de fonctionnaires de la Commission assiste l'administration grecque dans le choix et la mise au point des projets. (FR)