Une prise de position peut, au-delà de sa signification politique, assumer la valeur d'un manuel de comportement, si elle fixe des principes stables qui ne sont pas liés aux événements du jour. Je ne me réfère pas aux grandes déclarations de caractère général valables dans toutes les circonstances, mais à la stratégie qui, selon Jacques Delors, devrait guider l'attitude européenne face notamment au Printemps arabe. Son texte est disponible sur le site de Notre Europe (http://www.notre-europe.eu ). Je donne un caractère schématique, quelque peu artificiel, aux aspects que j'entends souligner.
1. La sécurité n'est pas tout. L'UE doit renoncer à la préférence pour la sécurité qui a longtemps caractérisé son attitude à l'égard des pays des rives sud et est de la Méditerranée, l'amenant à soutenir des régimes qui n'avaient rien de démocratique et qui écrasaient leurs peuples. « Cette vision sécuritaire, observe M. Delors, a récemment conduit à insister de manière disproportionnée sur les conséquences négatives potentielles des évolutions en cours, en termes de vagues migratoires ou d'éventuels risques terroristes. »
2. Réserver les avantages aux pays qui évoluent. « C'est en évitant que la situation économique ne se dégrade plus encore dans les pays en mouvement que les avancées politiques pourront être consolidées et prolongées ». Ceci impose, selon M. Delors, un plan d'aide massif réunissant: aide humanitaire ; aide au développement ; prêts de la BEI, de la BERD et des agences nationales ; projets d'investissements dans le tourisme et l'énergie ; ouverture commerciale réciproque, l'agriculture y comprise. La mise en œuvre doit être « proportionnée au degré de modernisation politique des pays bénéficiaires », mais en évitant d'imposer « une conditionnalité trop stricte qui retarderait ou diminuerait le soutien urgent dont ces pays ont besoin ».
3. Accords clairs sur l'immigration. En évitant de dramatiser les polémiques à propos de quelques dizaines de milliers de migrants, Jacques Delors invite à «gérer les flux avec les pays de départ et s'efforcer de contrôler l'immigration clandestine en concluant avec eux des accords de réadmission ; mais il est tout aussi essentiel de leur adresser un autre message en facilitant la délivrance de visas pour les étudiants et les enseignants, et des entrées multiples pour les professionnels ». À moyen terme, « il importe d'aborder sereinement, au niveau multilatéral, l'enjeu des migrations pour des pays européens vieillissants, pour qui le recours à la main-d'œuvre étrangère est une solution, davantage qu'un problème ».
4. Application différenciée de la politique de voisinage. Jacques Delors néglige en les ignorant les absurdités de qui, n'ayant rien compris de la construction européenne, s'égare en préconisant l'adhésion à l'UE de la Tunisie et d'autres pays africains ou asiatiques ; mais il apporte tout son appui à la politique de voisinage telle qu'elle a été mise à jour par la Commission européenne, en mettant l'accent sur les valeurs partagées et sur la différenciation entre les pays bénéficiaires de cette politique, en réservant des «avantages supplémentaires aux pays qui s'attaquent à leurs maux récurrents: népotisme, corruption, captation des rentes, etc.». L'UE devra « être intransigeante avec les pays qui bafouent les droits fondamentaux », tout en s'efforçant de soutenir partout la société civile.
Contre les déviations. Les principes affirmés par Jacques Delors correspondent amplement à ce que l'UE est en train de faire sur le terrain ; l'important réside dans la clarification et la codification de comportements qui sont parfois vagues et approximatifs et dans la réponse ferme aux dérives dans deux sens opposés:
a) la dérive de ceux qui dénoncent une prétendue « farce du printemps arabe » par des exagérations qui flairent la mauvaise foi, telles que: « La terreur islamiste se répand en Égypte… Kadhafi nargue l'Occident qui montre son impuissance à le déloger… Le Hezbollah s'est réinstallé au Liban » et ainsi de suite ;
b) la dérive dans l'autre sens, qui réclame des dérogations aux règles sur le droit d'asile en faveur d'immigrés clandestins qui n'y ont pas droit, avec des effets négatifs sur le fonctionnement de Schengen, sur le comportement de certains gouvernements européens et sur une partie de l'opinion publique.
Les principes de Jacques Delors permettent à la fois de respecter les normes de l'UE et de sauvegarder l'espace sans frontières, conquête fondamentale de la construction européenne, tout en lançant plusieurs initiatives qui permettraient de faciliter et encourager les échanges réguliers (et non clandestins) d'étudiants, enseignants, professionnels, à l'avantage des deux parties.
(F.R.)