Strasbourg, 11/05/2011 (Agence Europe) - À un moment où des pays voisins affirment leur aspiration à la liberté, l'Union a plus que jamais besoin d'une politique étrangère et d'une diplomatie commune ; cette affirmation du président du Parlement européen Jerzy Buzek en ouverture du débat sur la politique étrangère, de sécurité et de défense est confirmée par Catherine Ashton, Haute représentante de l'Union. Les défis sont grands, mais ils offrent aussi « des chances que nous ne pouvons pas nous permettre de rater ». En citant l'« héritage ambigu des empires européens », la baronne Ashton a plaidé pour l'humilité lorsqu'on réclame la démocratie chez les autres. Elle établit une distinction entre la « démocratie profonde » (qui va au-delà des élections et qui implique de bonnes institutions et un changement d'attitude) et la « démocratie de surface », qui ne survivra pas si la démocratie profonde ne s'enracine pas. Parmi les obstacles, Catherine Ashton cite le spectre de l'intolérance religieuse, qui joue sur la peur et viole un des droits humains fondamentaux.
Que peut faire l'Europe ? Elle « déplore, approuve, incite », mais elle agit aussi, notamment par la voie des sanctions (par exemple celles imposées hier même contre treize membres du régime syrien) et en exigeant l'accès aux citoyens qui ont besoin d'aide humanitaire. Ce qui arrive en Syrie n'est pas le résultat d'un « complot étranger »: c'est le peuple syrien qui demande le changement et si le régime ne le voit pas, il met sa légitimité en jeu, a martelé Catherine Ashton, très applaudie par l'assemblée. Ce mépris pour la démocratie est la raison des sanctions ciblées contre les autorités du Bélarus, sanctions qui sont accompagnées par un plus grand effort en faveur de la société civile.
L'Union peut aussi choisir l'option de l'action directe dans des cas où une forte réponse unitaire s'impose: la baronne Ashton a protesté contre des violations des droits de l'homme dans de récentes rencontres en Irak, au Yémen, au Bahreïn (en plaidant contre l'utilisation de la peine de mort).
Le cas de la Libye est particulier: ces derniers mois, a souligné la baronne Ashton, ont « montré quel chemin nous avons fait, mais aussi combien de chemin il nous reste à parcourir ». L'aide humanitaire s'impose, mais, constate la Haute représentante, « parfois les militaires sont les seuls à disposer de l'équipement et du personnel pour fournir cette aide », et il importe d'agir rapidement, en partageant les informations et en améliorant la collaboration (notamment avec l'OTAN: il s'agit d'une première, a remarqué la baronne Ashton). Kadhafi doit partir, son régime doit finir, confirme Catherine Ashton, mais il faut préparer l'avenir ; les élections, une constitution, des réformes, la sécurité aux frontières. Des missions ont été envoyées en Libye, le dialogue avec les organisations régionales est entamé, et la Commission veut ouvrir un bureau à Benghazi. Et le « fil d'argent des droits de l'homme » doit être présent dans toutes ces initiatives.
À un niveau plus général, il faut revoir le concept de « politique de voisinage, qui devrait se baser sur trois « m »: mobilité, marchés, money ? » N'oublions pas, rappelle Catherine Ashton, que nous avons affaire à des sociétés jeunes, mais que la mobilité et l'accès aux marchés sont très intéressants aussi pour les membres de l'Union, et que l'argent, ou plutôt une meilleure utilisation des « ressources » doivent redonner du souffle à des pays qui, comme la Tunisie, ont vu entre autres la dégringolade de leurs revenus touristiques. Ceci est important pour la Tunisie. La baronne Ashton insiste: il faut avoir une stratégie à long terme, mais aussi prévoir une aide immédiate, notamment pour faire face aux déficits budgétaires.
Quant à l'Égypte, la Haute représentante y a rencontré une femme qui sera candidate aux élections présidentielles et qui a des projets pour la construction et les infrastructures: l'Union doit contribuer à transformer ces visions en réalités.
Le nouveau SEAE, a rappelé la baronne Ashton, doit notamment contribuer à prévenir les conflits: elle cite dans cet esprit la nécessité de convaincre les leaders bosniaques à songer à leur pays et non seulement à leur communauté, et la conviction que la négociation reste la seule voie d'avenir pour Israël et la Palestine. Des progrès remarquables ont été faits dans la mise en place de structures institutionnelles en Palestine, mais la situation à Gaza reste « horrible », et les Irsaéliens doivent accepter de transférer les revenus fiscaux aux Palestiniens.
Catherine Ashton conclut: les citoyens qui se révoltent contre les tyrannies doivent comprendre que la démocratie n'est pas tout simplement la possibilité de choisir un gouvernement, mais aussi de le renvoyer, non seulement de « dire bonjour, mais aussi de dire adieu ».
Les groupes demandent plus de sévérité pour la Syrie. Le Traité de Lisbonne donne à l'Europe la possibilité de parler vraiment d'une seule voix dans le domaine de la politique étrangère, elle doit le faire, en refusant rigoureusement la méthode intergouvernementale, a réclamé le président du PPE, Joseph Daul, qui voudrait que « 2011 soit l'année d'une nouvelle politique de voisinage, de la lutte contre le terrorisme et de la paix au Moyen-Orient ». Malgré le Traité de Lisbonne, quel est le rôle véritable de l'Union dans la politique internationale, quelle est sa crédibilité ? Le président du groupe S&D, Martin Schulz, se pose la question. Comment l'Europe peut-elle demander le départ de Kadhafi alors que des pays membres exportent des armes vers ce pays ? Aux « trois « m » de Catherine Ashton, il préfère « trois « c »: cohérence, du concret, méthode communautaire » (J'aime bien les trois « c », lui a répondu la baronne à la fin du débat). Qu'offrons-nous aux pays qui ont besoin d'aide en comparaison avec le plan Marshall, s'est demandé à son tour le président du groupe ADLE, Guy Verhofstadt, qui réclame une aide directe aux budgets de ces pays et/ou l'annulation de leurs dettes. M. Verhofstadt fustige la réaction de l'Union face à l' « énorme désastre syrien »: c'est toute la famille d'Assad qu'il faudrait sanctionner. Tout en n'ayant pas été au départ favorable à la création de la SEAE, Charles Tannock (CRE) est très fair play, et lui souhaite du succès, mais en prévoyant quand même des réticences au niveau des États quand il faudra prendre des décisions difficiles. En Syrie, il n'y a pas de solution possible sans le départ d'Assad, s'est écrié Daniel Cohn-Bendit, président des Verts/ALE: si certains pays membres sont contre, il faut les nommer. Comme il faut nommer ceux qui empêchent qu'Israël verse les revenus fiscaux aux Palestiniens. Pour la GUE/NGL, Lothar Bisky invite les responsables de l'Union à ne pas penser dans des catégories militaires mais surtout à défendre le droit de tous à une vie digne, y compris sur le plan matériel.
À l'issue du débat, Catherine Ashton a assuré que la pression sera maintenue sur la Syrie, et que dès cette semaine on examinera la possibilité d'élargir les sanctions.
La position des rapporteurs. Un saut de qualité dans la politique étrangère de l'Union s'impose suite au Traité de Lisbonne: le rapporteur sur le rapport annuel du Conseil sur la politique étrangère Gabriele Albertini (PPE) plaide pour l'utilisation de tous les nouveaux instruments dans une action où Parlement et Commission doivent être les meilleurs alliés.
Une attitude plus proactive est exigée également par Roberto Gualtieri (S&D), rapporteur sur la politique de sécurité et de défense après Lisbonne. M. Gualtieri souhaite en particulier une initiative politique européenne en ce qui concerne la Libye, visant à un cessez-le-feu et à une négociation. À son avis, l'intervention militaire de l'OTAN dans la région n'est pas la solution, et le cas libyen montre cruellement que les capacités militaires des Européens ne sont pas à la hauteur de leurs budgets militaires. Le potentiel du SEAE est très grand, selon M. Gualtieri: il faut bien l'utiliser.
Maria Muniz de Urquiza (S&D), rapporteur sur les relations de l'Union avec les organisations internationales, plaide à son tour pour une redéfinition du rôle de l'Union sur la scène mondiale, une tâche difficile étant donné le très grand nombre de traités bilatéraux existants (autour de 250). Il faut aborder la question en évitant la tentation de la renationalisation et en assurant la plus grande efficacité possible.
Il faut des « coopérations renforcées » en matière de PESC, abolir l'unanimité. Le Britannique Andrew Duff (ADLE) a rappelé à Mme Ashton que même si la politique étrangère et de sécurité reste en principe soumise à l'unanimité, « le Traité de Lisbonne vous permet de former des coalitions d'États volontaires et de lancer des sortes de coopérations renforcées » en matière de PESC. « Le conseil que je vous adresse est le suivant: trouvez des pays d'avant-garde et travaillez avec eux pour forger une politique étrangère commune », a déclaré le député britannique. Franziska Brantner (Verts/ALE allemande) a exhorté Mme Ashton à « oser plus » et à « fixer elle-même son propre agenda » de la politique étrangère de l'UE et non pas seulement dire ce que certains États membres, les plus grands, souhaitent entendre. « Quelle est votre position personnelle sur la Syrie ? Le président al-Assad devrait-il, selon vous, figurer sur la liste des personnes sanctionnées ou pas ? Dites-le !». Mme Brantner a aussi mis en garde la Haute représentante: « Ne comptez pas sur les États membres pour vous sauver. Les États membres ne sont pas une garantie pour vous de garder votre poste ». La Belge Véronique de Keyser (PSE) a aussi appelé Mme Ashton à oser plus, à se libérer des États membres et à marquer la politique étrangère de son empreinte. « Il y a urgence, Mme Ashton. La prudence ne peut pas remplacer l'audace », a-t-elle dit. Même son de cloche chez Elmar Brok (PPE). Le Parlement européen comprend la position difficile de la Haute représentante et est prêt à l'aider à assumer ses fonctions, mais il attend aussi de Mme Ashton qu'elle prenne les choses en main. « Prenez la direction (de la politique étrangère de l'UE), exercez un leadership politique, convainquez les États membres réticents », a lancé M. Brok. Son collègue du PPE, le Polonais Jacek Saryusz-Wolski, a dit: « Nous voulions une Haute représentante pour les Affaires étrangères qui dirige, et non pas une qui suive simplement les États membres ».
L'Allemand Alexander Graff Lambsdorff (ADLE) estime lui aussi que l'UE est « loin d'avoir une politique étrangère et de sécurité commune digne de ce nom ». Mais, insiste-t-il, ce n'est pas en premier lieu la faute de Mme Ashton « mais des États membres qui manquent de volonté politique ». La règle de l'unanimité « paralyse » la PESC, il faut aller de l'avant et revoir les règles de décision dans ce domaine, demande M. Lambsdorff. (L.G./H.B.)