Les accords de partenariat sont bloqués. Les pays africains ont raison d'affirmer et de consolider leur autonomie. Ils ont logiquement le droit de décider eux-mêmes leurs comportements et leur politique économique et commerciale ainsi que de gérer l'utilisation de leurs richesses naturelles. Ils sont libres de négocier avec la Chine et de lui confier l'exploitation d'une partie de ces richesses, de conclure des accords sur le pétrole et le gaz avec des pays tiers ou avec les colosses internationaux de ce secteur, et aussi de gérer eux-mêmes les financements de l'UE ou d'autres sources. Ce n'est pas seulement leur droit, c'est un devoir à l'égard de leurs peuples, propriétaires légitimes des ressources dont ces pays disposent.
L'UE a, de son côté, l'obligation de respecter l'autonomie des pays africains. Mais si les prérogatives de l'UE diminuent, ses obligations changent quelque peu de nature. Les deux parties étaient convenues il y a presque une dizaine d'années de négocier des accords régionaux de partenariat économique (APE) avec les pays ACP dans leur ensemble. Ces négociations, commencées en 2002, n'ont abouti de manière plus ou moins satisfaisante qu'avec la région des Caraïbes. Les pays africains considèrent que ce modèle d'accords, tel qu'il est conçu du côté européen, n'est pas satisfaisant ; quelques gouvernements africains l'ont accepté partiellement sur un plan bilatéral, notre bulletin en a régulièrement rendu compte. Mais à présent le rejet des principes mêmes de ces accords (fondés sur l'ouverture des marchés, immédiate ou presque du côté européen et en principe réciproque, afin de respecter les règles de l'OMC) a été clairement exprimé du côté africain. Notre bulletin a publié il y a deux jours une vue d'ensemble claire et explicite, en faisant état d'un dialogue de sourds (bulletin n° 10243). Les pays africains demandent que leur libre accès au marché européen, sans droits de douane ni quotas, soit confirmé, mais en gardant de leur côté la faculté d'appliquer des restrictions et des droits à l'importation (qui représentent parfois une recette budgétaire, à leur avis, irremplaçable). De son côté, l'UE constate que depuis 30 ans ses exportations en Afrique noire diminuent (Karel De Gucht dixit), alors que d'autres pays exportateurs remplacent de plus en plus l'Europe en tant que fournisseurs de marchandises et d'autres biens. Les négociateurs africains, ayant constaté le blocage, ont demandé de porter le débat au niveau politique le plus élevé, dans le but évident de ne pas le limiter au volet «commerce» mais de l'étendre aux relations euro-africaines dans leur ensemble.
Pôle d'attraction pour les investissements. Les atouts de l'Afrique sont considérables. Il a été beaucoup question ces derniers temps des minerais rares que la Chine possède et qui sont indispensables pour les industries de pointe du monde entier. Or, des analyses et enquêtes approfondies indiquent que l'Afrique en possède aussi ; et ses dirigeants le savent. Le Congo a bloqué les exportations de tantalite, métal utilisé par l'industrie aérospatiale, dont le prix avait déjà augmenté de 140%. Une enquête a parlé de l'Afrique en tant que nouveau pôle d'attraction des investissements, une autre souligne que les investissements y sont plus rentables qu'ailleurs en concluant: « L'Afrique est bien partie pour prendre son envol ».
Orientation européenne. Mais cet envol ne sera pas uniforme: il est lié à la fin des conflits, aux situations internes et à l'utilisation correcte des capitaux qui affluent. Chine, États-Unis, Europe sont partiellement en concurrence. L'UE ne doit pas être celle qui paye pour tous, ou beaucoup plus que les autres, sauf en faveur de projets humanitaires et de développement dont la réalisation peut être contrôlée. Le mois dernier (réunion de l'ONU Millénaire pour le développement), le président de la Commission européenne avait déclaré que les objectifs de ce Millénaire peuvent être atteints « si les bonnes politiques et les ressources nécessaires sont disponibles. Les bailleurs de fonds doivent tenir leurs promesses et les pays en développement doivent prendre leur avenir en main. Il s'agit de solidarité, de participation et de responsabilité partagée » (voir notre bulletin n° 10217). De son côté, le commissaire européen au Développement avait rappelé: a) l'approche européenne pour la sécurité alimentaire, la promotion de la santé et le soutien aux pays en développement pour qu'ils se dotent de systèmes fiscaux efficaces ; b) la disponibilité de l'UE à mobiliser en particulier jusqu'à un milliard d'euros pour les pays ACP; c) les résultats déjà obtenus pour développer l'enseignement primaire de millions d'enfants, les raccordements à l'eau potable, la sécurité alimentaire.
L'orientation de l'UE semble claire: de plus en plus de financements pour des projets précis et contrôlables ; de moins en moins à certaines autorités publiques qui pourraient parfois contourner les contrôles et utiliser les aides pour des armements, des intérêts privés ou la corruption. Je ne crois pas que ces orientations seraient modifiées au niveau des chefs d'État ou de gouvernement.
(F.R.)