Le ton qui frappe. D'ici combien de temps sera-t-il reconnu que l'UE se trouve dans un moment de créativité et d'innovations ? Les dimensions des chantiers ouverts dans le domaine économique et financier sont extraordinaires. La gouvernance économique se met en place. Un système européen de contrôle sur les Agences de notation est en élaboration. Des initiatives législatives sont préparées à propos des rémunérations des professionnels de la finance, impliquant des restrictions en matière de stocks options et de parachutes dorés. Le président de la Commission vient d'annoncer pour octobre un projet concernant les ventes à découvert (en attendant, l'Allemagne a renforcé sa réglementation). Tout est en train de bouger.
Cette note n'entend pas établir une liste de réalisations ou de projets dont notre bulletin rend compte régulièrement, mais de citer trois prises de position qui confirment le jugement sévère des autorités sur le comportement du monde de la finance et leur volonté d'agir. C'était prévu, mais c'est le ton qui frappe.
1. Jean-Claude Trichet: les valeurs et les mots. Le président de la Banque centrale européenne (BCE) vient de déclarer: « Je ressens profondément le divorce entre les valeurs de nos démocraties et celles du monde financier. Les valeurs du monde financier doivent changer. L'esprit du temps ne les tolère plus telles qu'elles sont. » Interrogé sur les plans d'austérité des États membres, il a répondu: « Il y a un vrai problème sémantique. J'appelle retour progressif à la sagesse budgétaire ce que vous appelez austérité. Les politiques de sagesse sont favorables à la croissance puisqu'elles renforcent la confiance des ménages, des entreprises et des investisseurs. Et la confiance est essentielle pour la reprise ».
2. Valéry Giscard d'Estaing: la décision allemande. À propos de l'initiative allemande interdisant certaines formes de ventes à découvert (ventes de titres qu'on ne possède pas, donc purement spéculatives), il a expliqué: « L'Allemagne a agi unilatéralement et on l'a beaucoup critiquée. Pourtant, elle avait fait des propositions en ce sens, à plusieurs reprises, au cours des semaines précédentes, sans obtenir de réponse. Si cette décision avait été prise par la zone euro dans son ensemble, elle aurait eu davantage d'impact ». Et le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a expliqué: « Nous avons décidé de prendre des mesures nationales aussi longtemps que cela ne sera pas possible au niveau européen ». On attend la Commission.
3. Giulio Tremonti: l'économie de papier. Le ministre italien des Finances a expliqué: « Pour la première fois dans l'histoire, l'économie de papier prévaut sur l'économie réelle. Autrefois, seule existait cette dernière: fabrication de produits, découvertes, progrès technologique. Les banques agissaient au service de ces réalités. Ce rapport, à peu près inchangé pendant deux siècles de capitalisme, a été cassé: l'économie de papier a commencé à vivre pour elle-même. Les transactions financières n'ont plus aucun lien avec l'économie réelle. Le marché financier est devenu global, sans règles ni contrôles. L'Europe n'était pas préparée à cette forme de globalisation. Nous avions un marché et une monnaie, mais pas encore une gouvernance commune ».
C'est ce que l'Europe s'efforce de construire. Pour le moment, les perspectives au niveau mondial (G20) s'assombrissent. Mais l'Europe avancera de toute manière, dans la zone euro tout au moins.
Lorenzo Natali: signification d'une cérémonie. Le vingtième anniversaire de la mort de Lorenzo Natali, ancien vice-président de la Commission européenne, a été, cette semaine, l'occasion pour un double événement significatif: un livre de témoignages de ceux qui l'avaient connu, avec Jacques Delors en tête, et la réunion de personnalités européennes qui avaient travaillé avec lui, avec en tête Étienne Davignon, Frans Andriessen et Manuel Marin, anciens vice-présidents de la Commission eux aussi, plus le président actuel de la Commission, José Manuel Barroso. Et plusieurs parlementaires européens, fonctionnaires, journalistes.
Pourquoi tellement de monde ? Parce que la trace qu'a laissée M. Natali est spéciale. C'est lui qui a conclu les négociations d'adhésion avec la Grèce d'abord, l'Espagne et le Portugal ensuite, en ouvrant à ces pays les portes de l'Europe (M. Marin et M. Barroso, jeune sous-secrétaire à l'époque, étaient parmi les négociateurs de leurs pays). M. Natali a été le premier interlocuteur officiel du Parlement européen, le premier commissaire européen responsable de l'environnement (charge qui n'existait pas avant lui), et il a consacré la dernière partie de son activité au sein de la Commission à la relance des relations de l'Europe avec l'Afrique, expérience qui a marqué la partie finale de sa vie et sa vision du monde ; un prix journalistique annuel bien connu dans les milieux de la presse en témoigne toujours. En même temps, Jacques Delors le considérait comme son premier collaborateur, en lui confiant souvent la responsabilité de faire fonctionner la Commission pendant qu'il consacrait l'essentiel de ses efforts aux grandes initiatives européennes.
(F.R.)