Faire de son mieux. Le Conseil de l'Union européenne a-t-il une vraie présidence, pour ces quelques semaines qui nous séparent de la présidence suédoise ? Le gouvernement tchèque de transition, dont le Premier ministre est un haut fonctionnaire responsable de l'Office national des statistiques, est-il en mesure de préparer et conduire des événements tels que le Conseil européen de juin, et auparavant les Sommets avec la Russie, le Japon et la Corée du Sud, plus les sessions du Conseil inscrites au calendrier ? La réponse de Prague est positive (voir notre bulletin d'hier). Ailleurs, des perplexités subsistent. Le président de la Commission, José Manuel Barroso, s'est dit confiant que le nouveau gouvernement fera de son mieux (« will do their utmost ») pour continuer à assurer une présidence du Conseil efficace et productive (« efficient and results orientated »), ce qui semble inspiré par l'incitation traditionnelle adressée aux boy-scouts.
Sans prétendre évaluer des personnalités que je ne connais que de loin, je m'en tiens à l'impression qu'a laissée le gouvernement tchèque précédent: niveau individuel généralement élevé, dans quelques cas très élevé, des personnalités présidant les différentes formations du Conseil ; obstacles et difficultés provoqués par la situation politique interne. Cette double constatation devrait rester valable.
Complications internes. Aussi bien le Premier ministre Mirek Topolánek que plusieurs ministres dans leurs fonctions présidentielles ont négocié efficacement, surmontant des divergences et arrachant des compromis dans des dossiers controversés, même s'il n'est pas toujours facile de distinguer la part de la présidence, la part de la Commission et la part du secrétariat du Conseil. La position de M. Topolánek était malaisée, avec un président de la République adversaire explicite du Traité de Lisbonne et de l'intégration européenne telle qu'elle se développe, et une tendance eurosceptique forte à l'intérieur même de son parti et de sa majorité parlementaire. Il s'en est sorti aussi bien que possible, mais après le renversement de son gouvernement par le parlement national, il avait déclaré: « Il est évident qu'avec la fin de ce gouvernement, c'est aussi la présidence tchèque de l'UE qui, d'une certaine manière, prend fin. Notre influence et notre capacité d'imposer des compromis sont aujourd'hui moindres ». Alexandr Vondra, vice-premier ministre délégué aux Affaires européennes, a montré une personnalité attachante et quelque peu mystérieuse. Jean-Pierre Jouyet, qui avait des fonctions analogues durant la présidence française, après l'avoir rencontré plusieurs fois au titre du mécanisme de la troïka, a écrit dans son essai consacré au semestre Sarkozy: « J'ai appris au fil des mois à découvrir, demi-sourire après demi-sourire, l'énigmatique A. Vondra, toujours à l'écoute.» L'affaire de la carte géographique de l'Europe représentant les États membres de façon symbolique et ironique, c'est lui ; on sait que certains gouvernements n'ont pas apprécié dans ce cas l'ironie à la façon tchèque, et l'auteur David Cerny est en train de démonter son œuvre pour protester contre le nouveau gouvernement, qu'il a qualifié « d'équipe de pirates ». Parmi les nouveaux ministres, l'un au moins connaît bien les affaires européennes: le ministre des Affaires étrangères Jan Kohout, qui a été représentant permanent de son pays auprès de l'UE et membre de la Convention qui a élaboré le projet de Constitution européenne d'où est sorti le Traité de Lisbonne. D'autres ministres ne sont pas encore très connus dans les milieux européens. Heureusement, la représentation permanente tchèque reste pour l'essentiel inchangée.
Les ambitions de l'eurosceptique Vaclav Klaus. Des polémiques et des incertitudes subsistent à propos de la personnalité qui présidera les prochains Sommets cités plus haut. Il est acquis que le président de la République, Vaclav Klaus, présidera les Sommets avec Russie, Japon et Corée ; c'est évidemment celui avec la Russie qui fait problème, car ce Sommet sera appelé à s'exprimer sur des questions qui détermineront largement les relations euro-russes futures, et par là la politique énergétique européenne.
Mais la présidence la plus controversée est celle du Conseil européen des 18 et 19 juin, qui devrait notamment: a) désigner le président de la Commission européenne future ; b) définir et approuver les garanties à l'Irlande visant à convaincre le peuple irlandais d'approuver le Traité de Lisbonne. Vaclav Klaus entend présider ce Sommet, c'est-à-dire conduire les délibérations dont le résultat final serait, en cas de succès, de l'obliger ensuite à signer l'acte de ratification par son pays d'un traité qu'il abhorre. Même s'il faut éviter soigneusement de définir comme « kafkaïenne » sa position, la référence à son génial concitoyen étant trop banale et dans ce cas inexacte, il faut reconnaître que la situation (sur laquelle notre bulletin a fait le point hier et avant-hier) est assez compliquée. Espérons, ainsi que l'a souhaité M. Barroso, que la présidence tchèque sera à ce sujet « efficient and results orientated ». Mais rien n'est acquis.
(F.R.)