*** RENÉ NGAMBELE NSASAY: La cosmodémocratie. Un principe de gouvernance pour la société technologique et mondialisée. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: pie@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Philosophie & Politique", n° 17. 2008, 310 p., 35,90 €. ISBN 978-90-5201-463-0.
La démocratie représentative est-elle encore adaptée au temps présent ? Non, à l'évidence, et les isoloirs boudés par de trop nombreux citoyens d'Europe dans un mois révéleront, hélas, l'amplitude et la profondeur de l'inadéquation. Et pourtant, en même temps, oui, plus que jamais oui ! En ce début de millénaire, l'humanité a besoin plus que jamais de démocratie représentative, mais d'une démocratie représentative repensée à la lumière des défis planétaires auxquels les Hommes sont aujourd'hui confrontés - et, à travers eux et les actes qu'ils poseront ou ne poseront pas, carrément du monde plus ou moins vivable, en tout cas profondément différent du nôtre, qu'ils légueront aux prochains maillons de la chaîne humaine. Et, à cette fin, la démocratie doit impérativement sortir du carcan de l'État-nation qui l'étouffe et l'émascule sur le plan de l'efficacité, qui partant la déconsidère aux yeux de plus en plus de nos contemporains: le salut de la démocratie - et celui du monde, par conséquent - passe désormais par sa sublimation au plan mondial, selon des modalités dont la construction européenne donne, à ce jour, l'avant-goût le plus prononcé.
Tel est le fil rouge de l'impressionnante réflexion consignée dans les pages de cet ouvrage qui prolonge une thèse de doctorat en philosophie et lettres soutenue à l'Université catholique de Louvain. L'amorce de cette quête intellectuelle majeure, l'auteur l'a trouvée dans le Principe responsabilité que le philosophe allemand Hans Jonas a proposé, dans les années 90, comme "une éthique pour la civilisation technologique". Il lui emboîte d'abord le pas, partageant avec lui "la peur pour ce qui arrive à l'homme". Pourquoi ? Tout simplement parce que la science, la technique et l'industrie débridées qui s'affranchissent de tout depuis trois siècles deviennent une fin en soi et placent désormais l'homme sous la menace du "syndrome technologique", tant il est vrai que "la promesse de prospérité et de liberté miroitée par une technoscience omnipotente" pourrait bien vite se transformer en cauchemar: "Le passionnant débat sur le nucléaire, la problématique des OGM, la question très actuelle du réchauffement climatique, les craintes fondées de dérives de la génétique, sont autant de sujets qui font douter de la totale bienfaisance de la science", écrit ainsi celui qui est aussi diplômé en théologie. La question éthique qui se pose est, dès lors, de savoir si les détenteurs des savoirs/pouvoirs peuvent en user jusqu'au "risque de mettre en péril l'avenir de l'espèce et la totalité de la biosphère". D'autant que la mondialisation constitue, dans ce contexte, un facteur aggravant puisqu'elle n'est appréhendée que dans sa seule dimension économique, celle-ci étant le jouet, ces dernières décennies, de la pensée unique néolibérale "qui effrite la souveraineté des États et perméabilise les frontières".
Là se séparent les chemins. Pour Hans Jonas, échaudé par la complexité des procédures et l'égoïsme intrinsèque du système démocratique, l'imminence de la menace majeure à laquelle est confrontée l'humanité impose la remise en selle de l'antique idée du "pouvoir des sages" afin d'éviter le pire, en clair en vue d'intégrer une dimension prévisionnelle émancipée de tout esprit partisan pour jauger l'action actuelle et d'imposer du même coup la politique de modération indispensable. Il conviendrait, en somme, d'en revenir à… Platon qui avait mis en évidence le besoin d'une valorisation de l'expertise dans la gestion de la Cité, sa thèse du philosophe-roi ayant servi de base théorique à l'aristocratie qui a dominé la pratique politique jusqu'au XVIIIe siècle. Au regard de la complexité des enjeux et de la relative ignorance dont fait montre le commun des mortels, ne conviendrait-il pas de faire confiance à la compétence et à l'impartialité de l'élite ? À cette question lourde de sens et dérangeante, René Ngambele Nsasay apporte, en guise de réponse, un « non » déterminé. Et étayé. Pourquoi ce "non" ? D'abord, parce que l'histoire foisonne d'enseignements à propos des inévitables dérives de tout pouvoir autoproclamé échappant au contrôle du peuple pour lequel il est en principe institué. Ensuite parce que le caractère collectif et cumulatif des défis à relever ne plaide pas en faveur d'une restriction de la responsabilité de tout un chacun, d'autant que la menace technologique incriminée n'est pas une crise passagère pouvant être réglée au moyen d'une mesure d'exception, une "pause de la liberté" par exemple, tant il est vrai qu'elle "est la condition de l'homme postmoderne que nous sommes". Donc, le salut - si salut il y a - passera par la démocratie… pour autant que celle-ci soit dégagée des seuls principes de territorialité et de souveraineté qui, codifiés par le Traité de Westphalie en 1648, continuent de régir les rapports internationaux. "Aucune politique traditionnelle ne peut être efficiente dans le cadre de l'État postmoderne économiquement déstructuré, politiquement violé dans sa souveraineté et socialement dépouillé de ses moyens d'action", assène l'auteur qui invite à imaginer "une nouvelle forme de régulation politique qui sache résorber la tension née de la pérennité de l'État-nation (fondé sur le principe de souveraineté) dans un monde où ne cesse de s'accroître l'interdépendance économique, écologique, sécuritaire et culturelle entre États". Alors que, ainsi que l'a fort bien montré le Protocole de Kyoto, "la logique westphalienne consacre l'égoïsme stato-national et ignore la possibilité d'existence d'une res communis inter-nationale", il convient de bâtir la "cosmodémocratie", à savoir une "démocratie transfrontalière, qui puise ses principes dans la démocratie ordinaire, étatique, tout en permettant l'application de ces principes à des contextes transnationaux". Pas question, en clair, de se contenter d'un élargissement symbolique du Conseil de sécurité des Nations Unies, mais bien de pallier "efficacement au grave déficit démocratique qui caractérise les statuts et les structures de l'Organisation chargée de garantir la bonne gouvernance des États et la paix universelle". Comment ? L'Union européenne peut constituer, dans cette quête, un exemple de nature à inspirer en ce que la cosmodémocratie encouragera "l'intégration politique et démocratique des grands ensembles". Certes, rétorqueront certains, mais l'abstentionnisme redouté au(x) scrutin(s) de juin prochain ne consacrera-t-il pas la vacuité de cette vision ? Peut-être pas: le problème n'est-il pas plutôt que, même au sein de l'Union, les États membres continuent à s'agripper aux mirages westphaliens au point de plonger les citoyens dans les brouillards de l'insatisfaction face au politique et à la démocratie ?
Michel Theys
*** AMIN MAALOUF: Le dérèglement du monde. Grasset (61 rue des Saints-Pères, F-75006 Paris. Tél.: (33-1) 44392200 - fax: 42226418 - Internet: http://www.edition-grasset.fr ). 2009, 317 p., 20,20 €. ISBN 978-2-246-68151-9.
Amin Maalouf est l'une des plus belles plumes de la littérature francophone contemporaine, et ses succès de librairie ne se comptent plus. Mais derrière le romancier de talent se cache aussi un humaniste des temps modernes. Après Les identités meurtrières publiées en 1998, son nouvel essai le confirme avec éclat. Il s'y adresse à ses contemporains, ses "compagnons de voyage" sur le navire Terre de ce début de millénaire, pour leur dire son angoisse: celle "d'un adepte des Lumières, qui les voit vaciller, faiblir et, en certains pays, sur le point de s'éteindre" ; celle "d'un passionné de la liberté" qui voit "se dessiner un monde où elle n'aurait plus sa place" ; celle encore "d'un partisan de la diversité harmonieuse, qui se voit contraint d'assister, impuissant, à la montée du fanatisme, de la violence, de l'exclusion et du désespoir" ; celle "d'un amoureux de la vie, qui ne veut pas se résigner à l'anéantissement qui guette". Porteur de sa double culture moyen-orientale - il est né au Liban - et occidentale puisqu'il vit en France, l'auteur décrit les dérèglements du monde en termes simples et sages, ce qui les rend d'autant plus implacablement crédibles et partant, inquiétants. Il parle d'abord des "victoires trompeuses", celles de l'Occident et du capitalisme, celles de puissances - États-Unis et pays européens confondus dans le temps - qui paient aujourd'hui le prix "d'avoir constamment renoncé à respecter leurs propres valeurs dans leurs rapports avec les peuples dominés". Il égrène ensuite les "légitimités égarées", celles de pays où un président gagne, sur la base de bulletins contestés en Floride, le droit de changer la face du monde, où des dirigeants intouchables règnent sur des populations arabes et musulmanes orphelines du projet laïque de Nasser. Il démonte enfin les "certitudes imaginaires", en premier lieu les religions et tout particulièrement l'islam qui souffre de n'avoir pas de pape et qui, dès lors, s'est marié incestueusement avec la politique, mais aussi le sort que l'Occident réserve aux immigrés. Comment en sortir ? Amin Maalouf juge venu le temps de "transcender" des civilisations distinctes qui vivent leur crépuscule: il nous faut, explique-t-il, "dépasser notre conception tribale des civilisations comme des religions, libérer les unes de leurs carcans ethniques, débarrasser les autres du venin identitaire qui les dénature, qui les corrompt, et qui les détourne de leur vocation spirituelle et éthique". Et prouver, de la sorte, que "notre espèce n'a pas atteint (…) son seuil d'incompétence morale", au risque de se suicider. Faut-il y croire ? Peut-être: Maalouf espère toujours. Grâce, d'abord, à l'arrivée d'Obama, lui qui est le symbole d'une Amérique susceptible de se réconcilier avec le monde comme avec elle-même. Grâce, ensuite, à l'Europe qui est aujourd'hui "la patrie" de ses "ultimes espérances", elle qui montre que peut naître, "à partir de(s) nombreuses patries ethniques, une patrie éthique".
(MT)
*** ALAN PAUL FIMISTER: Robert Schuman: Neo-Scholastic Humanism and the Reunification of Europe. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "Philosophy & Politics", n° 15. 2008, 284 p., 35,90 €. ISBN 978-90-5201-439-5.
L'idée à la base de cet ouvrage est de relier les actions de Robert Schuman, "père fondateur" par excellence du processus d'intégration européenne, à l'école de pensée du "néo-thomiste" initiée par le pape Léon XIII et, dans un sens plus large, à une notion de "démocratie chrétienne européenne". L'auteur dresse, à cette fin, une fresque du mouvement "néo-thomiste" de Léon XIII à Pie XII, avant d'établir une biographie de l'ancien ministre français des Affaires étrangères dans laquelle il démontre les influences du "Magistère Social Papal" sur le personnage, ainsi que son engagement dans le catholicisme politique de son temps. L'ouvrage propose, en outre, un regard sur la "Démocratie Généralisée" dans le "sens chrétien" du mot, l'auteur montrant enfin pourquoi une réintroduction des valeurs chrétiennes en politique pourrait aider l'Europe.
(NDu)
*** JEAN-PIERRE GOUZY: Histoire de l'Europe. Éditions de Paris (13 rue Saint-Honoré, F-78000 Paris. Courriel: contact@editions-de-paris.com - Internet: http://www.editions-de-paris.com ). 2009, 314 p., 24 €. ISBN 978-2-85162-246-4.
L'auteur de ce livre est bien connu dans les milieux de "l'eurosphère", c'est-à-dire des personnes qui pensent, publient et agissent au sujet de l'union des peuples de l'Europe. C'est un journaliste et un militant. Journaliste, il a commencé à l'être dès 1946, dans un quotidien parisien du matin ; il est ancien président de l'Association des journalistes européens. Militant, il n'a cessé de l'être depuis soixante ans, notamment auprès de pionniers de la construction européenne tels qu'Alexandre Marc et Altiero Spinelli, pour ne citer que ces deux noms ; il est actuellement vice-président du Centre international de formation européenne et de la Maison de l'Europe de Paris.
Ce livre sera, pour tout lecteur, d'une très grande utilité. Au cours de ces soixante dernières années, nos nations d'Europe ont traversé une période de leur histoire dont les plus jeunes de nos contemporains ne sont pas toujours conscients, tandis que les pionniers disparaissent peu à peu ou sont considérés comme des… "eurodinosaures". Écrit d'une plume sobre, l'ouvrage est découpé en dix chapitres: de l'immédiat après-guerre et des premières projections fédéralistes à la situation actuelle que l'auteur qualifie comme celle de "l'Europe molle du traité de Lisbonne". Successivement sont décrits - avec rigueur, comme il sied à un manuel d'histoire - différentes époques de la construction européenne: de l'Europe de Churchill - qui, dès 1946, conviait les continentaux à construire "une sorte d'États-Unis d'Europe" - à l'Europe communautaire des Monnet, Schuman et Spaak, puis à l'Europe de Jacques Delors, aux propositions de la Convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing et à l'actuelle "croisée des chemins" devant laquelle se trouve aujourd'hui l'Europe élargie, mais inachevée. Le livre est assorti d'une documentation abondante, mais bien maîtrisée et complétée par une précieuse annexe chronologique, une bibliographie de 107 ouvrages et un index de 267 noms d'auteurs ou d'acteurs. À signaler d'urgence aux candidats à l'élection du Parlement européen et même aux futurs membres de la prochaine Commission européenne ! Une édition en d'autres langues que le français, avec une bibliographie complétée, serait hautement souhaitable.
(J-RR)
*** CATHERINE BARNARD, OKEOGHENE ODUDU (sous la dir. de): The Outer Limits of European Union Law. Hart Publishing (c/o International Specialized Book Services, 920 NE 58th Avenue, Suite 300, Portland, OR 97213-3786, États-Unis. Courriel: orders@isbs.com - Internet: http://www.isbs.com ). 2009, 446 p.. ISBN 978-1-84113-860-2.
Rassemblant divers représentants du monde académique spécialistes du droit européen, cet ouvrage vise à définir les limites d'application de la législation européenne et, partant, de l'Union elle-même. Celle-ci souffre d'un problème de légitimité qui sera sans doute avivé lors des prochaines élections européennes. Même si elles ne sont pas majoritaires, beaucoup de personnes regrettent l'érosion de la souveraineté nationale à son profit et sont d'avis que les pouvoirs des institutions européennes sont trop étendus. D'un autre côté, nombreux sont ceux qui pensent souvent que l'Union est insuffisamment outillée pour répondre efficacement à des problèmes tels que le terrorisme, l'immigration ou l'environnement, sans compter que lorsqu'elle a bel et bien le pouvoir d'agir, elle produit des résultats nettement en dessous des attentes des citoyens européens ambitieux, ce en partie à cause d'une trop grande limitation de ses pouvoirs. Les auteurs de ce livre étudient les origines et les implications des limites, tant externes qu'internes, imposées à la législation et l'action communautaires en étudiant des thèmes tels que la légitimité, la justice ou encore la libre circulation des biens. Ils s'attardent également sur les techniques utilisées par la Cour de justice et les différentes institutions européennes pour définir et modifier ces limites.
(NDu)