Bruno Le Maire, sous-secrétaire d'État français aux Affaires européennes, avait été très explicite il y a dix jours: il annonçait que l'Allemagne et la France étaient d'accord pour coordonner étroitement leurs politiques économiques et pour jeter les bases d'une politique industrielle européenne. Je n'ai pas eu connaissance ensuite de démentis ni d'interprétations « à la baisse ». L'évolution est importante, car ce serait la célèbre deuxième jambe de l'Union économique et monétaire entre les pays de la zone euro qui prendrait forme. Selon la formule de Jacques Delors, l'UEM boîte parce que la jambe monétaire est forte alors que la jambe économique est pratiquement inexistante. M. Le Maire avait annoncé que la France et l'Allemagne étaient convenues de dépasser cette situation, non pas par des négociations théoriques mais par la voix la plus concrète: en marchant, et en donnant à leur démarche un caractère et une signification européens.
Personne, à ma connaissance, ne l'a démenti. Rappelons d'abord ce qu'il a déclaré après la dernière rencontre bilatérale franco-allemande, dans plusieurs déclarations et dans une interview détaillée au Figaro du 8 avril, en rendant compte de ce qui était arrivé et en précisant son opinion.
Coordination économique et politique industrielle. Selon M. Le Maire, la dernière rencontre franco-allemande avait « ouvert la voie à une coordination des politiques économiques », impliquant que toute décision importante de l'un des deux pays dans ce domaine fera l'objet d'une étude conjointe, et ajoutant: « Cela doit servir d'impulsion à une politique économique et à une politique industrielle européennes dans les dix années à venir. » La France et l'Allemagne anticipent donc, à son avis, ce qui doit être fait à 27.
À la question de savoir si ceci signifie que les Allemands ont levé leurs objections à une gouvernance économique européenne, Bruno Le Maire a répondu: « Évitons les querelles de mots. Ce qui compte, c'est la réalité. Et la réalité est la coordination de nos politiques économiques. » Et il a cité comme exemple le secteur automobile en précisant: « Il faut mettre en commun nos moyens pour financer un moteur pour l'avenir, que ce soit un moteur hybride ou un moteur électrique. Nous aurons autour de la table les responsables politiques allemands et français avec les dirigeants des grands constructeurs automobiles ».
Le niveau européen. M. Le Maire avait précisé les trois conditions, à son avis, nécessaires pour concrétiser la politique industrielle européenne qu'il préconise. Il faut une politique de concurrence appropriée rendant possible la création de groupes industriels au niveau européen dans des secteurs essentiels. Il a déclaré: « Le temps où la concurrence était à elle seule l'alpha et l'oméga de toute politique européenne est révolu. Il faut maintenant aussi une vraie politique industrielle encourageant la naissance de grands groupes industriels européens (…) On ne peut avoir une monnaie commune sans politique économique européenne ; et la première étape est une vraie politique industrielle. » Dans certains secteurs, ceci est indispensable, et M. Le Maire a cité: les transports à grande vitesse, le spatial, les infrastructures, l'énergie solaire, le moteur automobile du futur, en ajoutant: « Aujourd'hui, nous dispersons nos moyens ».
Il a ajouté un troisième élément relatif aux relations avec les pays tiers: il faudrait, à son avis, « affirmer très clairement le principe de réciprocité (…) Aux États-Unis, des clauses juridiques interdisent toute prise de participation majoritaire dans un groupe stratégique américain. Pourquoi la Commission européenne ne disposerait-elle pas du même pouvoir d'examen et de veto ? ».
Consolider la jambe qui boîte. Rien n'indique que les trois aspects cités (politique de concurrence aménagée, création de groupes industriels européens, principe de réciprocité) représentent la position de la France. On peut se demander jusqu'à quel point ils sont tous partagés par le gouvernement et par le président de la République, pour ne pas parler des autorités allemandes et des milieux communautaires. Ce qu'il a indiqué à propos de la politique de concurrence n'est sans doute pas approuvé par tous ; les règles de concurrence protègent notamment les consommateurs, les entreprises de dimensions modestes, les économies des pays moins puissants. Des exemples récents, franco-allemands notamment, prouvent à quel point la gestion de colosses multinationaux est complexe et controversée. Mais c'est quand même le responsable de la politique européenne de la France qui a parlé. Laissons-lui le mérite d'avoir relancé le débat et d'avoir annoncé que la France et l'Allemagne entendent consolider enfin la jambe qui boîte de l'UEM.
(F.R.)