Bruxelles, 29/01/2009 (Agence Europe) - Lors de l'entretien que le président de la Commission européenne a accordé cette semaine à l'Agence Europe (voir la première partie publiée dans notre bulletin d'hier), José Manuel Barroso a aussi abordé le fonctionnement de son institution. De nombreuses critiques lui reprochent une moindre indépendance de la Commission vis-à-vis des gouvernements des États membres et un recul de son rôle de moteur de l'intégration européenne. Faux, répond M. Barroso, qui explique que la Commission a été à l'origine de toutes les grandes initiatives et n'a fait que s'adapter au nouveau contexte politique et institutionnel d'une UE élargie à 27 membres qui, selon lui, exige une nouvelle forme de coopération (« partenariat constructif ») entre les institutions. C'est le seul moyen de faire avancer l'Europe, dit-il. Avec l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, M. Barroso souhaite que la Commission et le Conseil européen soient dotés tous les deux de présidents « forts » mais disposés à « travailler en tandem ». (H.B.)
Agence Europe: Certains reprochent à votre Commission d'avoir rogné son indépendance et abandonné son rôle de moteur de l'intégration européenne. Martin Schulz, le président du groupe socialiste au PE, estime même que la Commission est devenue le « secrétariat général du Conseil ».
José Manuel Barroso: Ce n'est pas vrai du tout. Toutes les grandes initiatives prises récemment en Europe ont été lancées par la Commission. Qui a lancé la politique énergétique commune ? C'était moi, il y a trois ans, après le Conseil européen informel de Hampton Court. Nous avons saisi le moment. Souvenez-vous il y a cinq ou six ans, quand on parlait d'une politique énergétique commune, les États membres disaient immédiatement non. Aujourd'hui, tout le monde comprend qu'il faut faire quelque chose et nous sommes en train de faire des progrès là-dessus. Et la lutte contre le changement climatique ? Qui a proposé de faire quelque chose ? Qui a proposé le paquet Énergie/Climat ? C'est nous, la Commission ! Nous avons pris non seulement l'initiative politique mais aussi technique. La Commission est à la fois le père et la mère du paquet Énergie/Climat. Après, nous avons évidemment travaillé avec les États membres pour le faire adopter sous Présidence française. Mais soyons clair et honnête: l'auteur du paquet n'est pas la France, ni l'Allemagne ou l'Angleterre, mais la Commission. Autre exemple: le plan européen de relance économique. Encore une fois, c'était notre initiative.
A.E.: Pour vous, la Commission n'a donc pas changé de rôle sous votre mandat ?
J. M. B.: Certains n'ont pas encore compris que l'Europe travaille aujourd'hui dans un contexte qui est complètement différent de ce qu'il était quand l'Union comptait six, neuf ou douze membres (…) Aujourd'hui, la prise de décision n'a rien à voir avec ce qu'elle était à l'époque. Car, si les principes de nos pères fondateurs restent les mêmes, et je reste très attaché à ces principes, les problèmes sont devenus beaucoup plus complexes. S'il n'y a pas un partenariat entre les trois grandes institutions politiques - Commission, Conseil et Parlement européen - nous n'arriverons pas à des résultats. Certains pensent que la Commission doit tout le temps être en guerre avec les États membres. En agissant de la sorte, je pourrais peut-être augmenter ma cote de popularité, mais les résultats n'y seraient pas. Or, ce qui m'intéresse, moi, ce sont les résultats. Prenons l'exemple du paquet Énergie/Climat: sans l'appui de la France et du président Sarkozy, nous ne l'aurions pas. Car il faut l'accord du Conseil pour prendre des décisions.
Je mène une politique de partenariat actif, parfois de partenariat critique avec les États membres. Je suis pour un partenariat constructif entre les institutions. Car autrement nos citoyens ne comprendraient pas. Pour eux, c'est très flou ce que font les différentes institutions. C'est l'Europe qui compte. Et l'Europe doit apparaître unie. Je pense que mon concept d'un partenariat constructif entre les institutions est le seul qui peut permettre à l'Europe d'avancer.
A.E.: M. Sarkozy a récemment laissé entendre qu'il souhaiterait à l'avenir une Commission réduite à un rôle technique de gardienne des traités laissant aux États membres le rôle d'impulsion politique.
J. M. B.: Devant moi, M. Sarkozy a dit clairement qu'il voit le rôle de la Commission comme à la fois technique et politique. Je suis d'accord avec ça. La Commission a aussi ce que j'appelle parfois le « charisme technique ». Cette expertise technique est un atout, ça renforce sa crédibilité. Mais soyons clair: je suis pour un rôle éminemment politique de la Commission. La Commission représente l'intérêt général européen et je n'accepterai aucune réduction du rôle de la Commission, aucune. Je l'ai déjà dit très clairement aux États membres. Même en ce moment difficile de crise économique quand les États membres ont parfois tendance à prendre des mesures nationales et unilatérales. Certains voudraient que la Commission soit un peu plus flexible en matière de respect des règles et de l'acquis communautaires. Malgré toutes ces pressions, j'ai bien gardé ma Commission sur la ligne du respect du marché intérieur et des règles de la concurrence et des aides d'État. C'est comme ça qu'on défend le rôle de la Commission.
A.E.: Une Commission à 27 membres et plus, pourra-t-elle encore être efficace ? Certains petits pays, les premiers intéressés à avoir une Commission forte, ont des craintes à ce sujet.
J. M. B.: Aucun pays ne m'a dit qu'il préférait une Commission réduite. Même le Premier ministre de Belgique m'a dit récemment qu'il ne voyait aucun problème au maintien de la règle d'un commissaire par pays. Personnellement, je pourrais vivre avec une Commission réduite mais ce sont justement les petits et moyens pays membres qui ont demandé que chaque pays garde son commissaire. D'ailleurs, l'Irlande l'a explicitement réclamée (dans le cadre d'une recherche de solution pour la ratification du Traité de Lisbonne, NDLR). Pour les petits et moyens pays, il serait difficilement acceptable que pendant un certain temps, ils n'aient pas un de leurs nationaux dans une institution aussi importante que la Commission. Franchement, je ne crois pas que le nombre de commissaires soit la vraie question. Ce qui importe, c'est la culture de la Commission et la manière dont elle est gérée. La Commission peut fonctionner efficacement, même avec ce grand nombre de commissaires. Il y a des études indépendantes qui le confirment.
A.E.: La Commission a-t-elle la légitimité nécessaire pour voter si chaque commissaire a une seule voix indépendamment de la taille du pays qui l'a désigné ?
J. M. B.: Pour moi, la Commission ne représente pas les États membres, mais l'intérêt européen. Les commissaires votent en fonction de leur position sur chaque dossier. Jusqu'ici, nous n'avons pas dû procéder à un vote parce que j'essaie de diriger cette Commission par consensus. C'est un des grands succès de cette Commission que d'avoir démontré qu'avec 27 personnalités de pays et de familles politiques différents, il est possible d'arriver à un consensus dans l'intérêt général européen qui prime sur l'intérêt national ou particulier des commissaires (…) Ma préoccupation est de créer un consensus dans la vieille tradition du compromis européen. C'est aussi ça la méthode communautaire. On n'a pas vu se former des groupes (de commissaires) dans cette Commission et je crois que c'est un grand succès de l'esprit européen.
A.E.: Il faut donc un président fort de la Commission.
J. M. B.: Je suis favorable à ce que le président ait un rôle actif et fort (…) Il faut que le président ait une autorité forte. Il doit garantir la collégialité des décisions prises par la Commission.
A.E.: Et le futur président stable du Conseil européen ?
J. M. B.: Lui aussi, il doit être fort. Nous en avons besoin (…) La Commission peut être plus forte quand nous aurons un président stable du Conseil européen (…) mais il faut que les deux travaillent en tandem. J'espère que ceux qui occuperont ces deux postes auront l'intelligence politique et aussi l'esprit européen pour le faire. Car s'il n'y a pas une bonne relation de travail entre les deux, nous aurons un véritable problème.
A.E.: Le Traité de Lisbonne n'est pas très explicite sur la délimitation des compétences du président stable du Conseil européen, du Haut représentant et du président de la Commission. Ne craignez-vous pas, qu'en fin de compte, ce soit la Commission qui fasse les frais de ce manque de clarté ?
J. M. B.: Certains pensent que ce qu'une institution gagne (en pouvoir et autorité: NDLR), l'autre le perd. Moi, au contraire, je pense que les institutions peuvent se renforcer mutuellement. C'est la seule voie possible. Je trouve intellectuellement un peu pauvre le fait de croire que si le Conseil européen est renforcé à l'avenir, c'est la Commission qui va perdre. Ou de dire que si la Commission devient plus forte, c'est le Conseil européen ou le Parlement qui perdent. Je suis contre cette manière de penser. Ce dont nous avons besoin est une Europe forte. C'est ça qui est important pour moi et c'est ça qui intéresse les citoyens.
A.E.: Le Parlement européen demande que la nomination du président de la Commission qui doit commencer immédiatement après les élections européennes soit soumise aux règles du Traité de Lisbonne même si le nouveau traité n'est pas encore en vigueur. Qu'en pensez-vous ?
J. M. B.: C'est une question que nous devons discuter avec le Parlement et le Conseil. Il s'agit d'une question politique et institutionnelle très sensible. Je ne veux pas encore me prononcer. Mais les traités doivent être respectés. La Commission est la gardienne des traités. Le traité actuel est le Traité de Nice. Nous devons donc respecter ce traité tant qu'il est en vigueur. Le Traité de Lisbonne, que je désire beaucoup, devra être respecté une fois qu'il sera en vigueur. Politiquement, je ne suis pas contre l'idée que vous avez évoquée mais en termes juridiques, il est clair que nous défendrons le traité qui est en vigueur. Tout en étant ouvert à l'esprit du Traité de Lisbonne, je dois dire quand même que nous ne pouvons appliquer qu'un traité à la fois.
A.E.: Vous êtes à ce stade le seul candidat en lice pour le poste de président de la prochaine Commission. Si vous dites que vous appuyez l'esprit politique du Traité de Lisbonne qui lie la désignation de ce poste aux résultats des élections européennes, avez-vous l'intention de vous présenter devant les électeurs européens avec un bilan du mandat actuel et un programme pour les prochaines cinq années ?
J.M. B.: Je n'ai pas dit que je suis candidat. Ce que j'ai dit, c'est que si c'était à décider maintenant, je serais candidat. Mais l'élection n'a pas lieu maintenant. Ce sera seulement en juin. À ce moment-là, il faudra analyser les circonstances. Vous savez, en politique, une semaine est une éternité. Je suis un Européen très engagé. C'est un grand privilège d'occuper ce poste et je suis très motivé. Si la décision était à prendre maintenant et si j'avais, comme je l'ai maintenant, l'appui général des forces politiques les plus importantes au Parlement et au Conseil européen, naturellement je pourrais rester pour un deuxième mandat. Mais c'est une décision que je vais prendre le moment venu.
A.E.: Donc pas question de faire campagne avant les élections européennes comme votre famille politique, le Parti Populaire européen (PPE), l'a parfois laissé entendre ?
J.M. B.: Non, ce n'est pas la question. Je vous le répète: le Traité de Lisbonne n'est pas encore en vigueur. Personnellement, je suis pour l'élection. Si demain il y avait une élection au suffrage universel du président de la Commission, j'y serais bien sûr favorable (…) J'insiste là-dessus. Je ne suis pas un bureaucrate, ni un technocrate. Je suis un démocrate. Cela dit, nous devons strictement respecter les règles car une Europe sans règles ne serait plus une Europe unie (…) Je ne peux pas accepter des règles qui ne soient pas celles du traité. Bien sûr politiquement, je suis pour que le président de la Commission ait l'appui politique le plus large possible (…) Moi je voudrais que le président de la Commission qui sortira des élections européennes puisse avoir un appui qui aille, si possible, bien au-delà de la force politique dont il est issu.
A.E.: Vous ne serez donc pas le candidat du PPE ?
J.M. B.: J'ai toujours dit qu'il ne faut pas avoir une vision purement partisane de l'élection du président de la Commission. Déjà lors de la dernière élection (en 2004), il y a eu deux personnalités au PPE qui se sont exprimées contre une vision partisane: c'était moi et Jean-Claude Juncker (…) Mon parti est membre du PPE et j'en suis très fier. Je suis aussi très fier du travail pro-européen du PPE et de l'appui que des dirigeants du PPE m'ont déjà manifesté. Cela dit, je suis aussi très fier du soutien que Gordon Brown, José Luis Zapatero, José Socrates (tous les trois des socialistes, NDLR) ou Matti Vanhanen (libéral, NDLR) m'ont manifesté. C'est ça l'esprit européen. Nous ne sommes pas encore dans un système européen qui serait comme un système politique national. Les familles politiques pro-européennes doivent comprendre qu'elles ne sont pas les ennemies l'une de l'autre, mais qu'il faut combattre ensemble certains extrêmes qui sont les véritables adversaires de l'Europe et qui risquent de percer lors des élections européennes (…) J'espère que les grandes familles politiques européennes pourront aller aux élections en mettant en avant ce qu'il y a de positif en Europe, même si elles ne sont pas d'accord sur tout.