Deux principes essentiels. On aurait pu espérer que l'évolution préoccupante de la situation alimentaire dans le monde et les mouvements désordonnés des prix agricoles auraient suscité en Europe une prise de conscience unanime du rôle de l'agriculture. Ce n'est pas le cas. Deux principes essentiels pour l'UE, comme l'autonomie alimentaire (qui ne signifie en rien la fin de ses importations, mais la possibilité de nourrir sa population sans être soumise à tous les chantages) et le maintien de l'activité agricole dans l'ensemble de son territoire, sont encore en partie contestés. La réunion informelle du Conseil Agriculture qui vient de se dérouler à Annecy a prouvé que les intérêts du grand commerce continuent ici ou là à prévaloir et que l'évolution des opinions publiques, pourtant évidente, ne se répercute pas toujours au niveau politique.
Une marchandise comme les autres ? Certes, les beaux discours et les positions encourageantes n'ont pas manqué à Annecy, et Michel Barnier, qui avait organisé et présidé les travaux, a pu faire état de la volonté unanime «de préserver une politique agricole communautaire pour relever les défis alimentaire, écologique, territorial et sanitaire». Mais il a ajouté qu'il existe des opinions contrastées sur le contenu, les outils et le budget de cette politique (voir notre bulletin n° 9746). Des divergences ont toujours existé, mais on aurait pu croire que ce qui arrive dans le monde aurait affaibli la tendance à considérer les produits agricoles comme une marchandise quelconque, soumise à la même ouverture des marchés et aux mêmes règles de concurrence que les produits industriels. C'est vrai que M. Barnier a constaté qu'une vingtaine d'États membres souhaitent maintenir dans la PAC des outils de régulation des marchés et un budget permettant de préserver le modèle alimentaire, agricole et territorial qui caractérise l'Europe. Mais parmi les six ou sept pays réticents figurent le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Suède et le Danemark, plus quelques États membres plus récents, et on ne doit surtout pas oublier que cette évaluation chiffrée ne concerne que les ministres de l'Agriculture, c'est-à-dire ceux qui devraient être les plus sensibles à la signification et aux besoins du secteur dont ils ont la charge. Qu'en sera-t-il lorsque le débat agricole européen montera au niveau des ministres des Affaires étrangères et des Finances et à celui des chefs de gouvernement ? Il y a quelques années, le Conseil Agriculture avait abouti à des conclusions unanimes sur le rôle de l'activité agricole pour l'Europe; le Sommet en avait pris acte sans prendre la peine de les lire, et ce document longuement mûri avait trouvé sa place dans les archives de l'Europe ; il y est toujours, parmi des milliers d'autres que personne ne lit.
Urgence. Conscient de la capacité de l'Europe d'engloutir des tonnes de documents sans leur donner suite, M. Barnier, soutenu par les collègues qui ont la même mémoire historique, conduit pour commencer une bataille de procédure visant à obtenir que le débat sur la réforme de la PAC soit entamé dès maintenant, sans attendre les négociations sur les perspectives financières de l'UE pour l'après-2013. Le but est clair: éviter que le sort de l'agriculture européenne - qui déterminera la sécurité alimentaire, la qualité de l'alimentation, l'équilibre territorial, la sauvegarde des paysages et des traditions de l'Europe de demain - fasse l'objet d'un marchandage purement budgétaire, dans lequel tous les aspects de l'activité européenne seront en concurrence pour se partager les ressources financières disponibles. Mariann Fischer Boel a prévu, en un moment de lucidité, qu'il y aura d'énormes pressions sur le budget européen et une concurrence féroce entre les différentes priorités de dépenses. Il serait désolant que l'Europe se retrouve demain dans la situation de devoir arracher par bribes les ressources financières destinées au seul secteur qui fait l'objet d'un financement totalement européen (qui remplace les dépenses nationales) et dont dépendent son autonomie alimentaire (indispensable pour sa vraie indépendance), la sauvegarde de sa nature, son équilibre territorial.
Une PAC pour qui la veut ? Le débat de fond doit donc commencer tout de suite et se situer au niveau approprié, sans dépendre des intérêts du grand commerce ni d'autres groupes de pression (européens ou extérieurs). Or, certains gouvernements font valoir que la discussion actuelle ne doit porter que sur le « bilan de santé » de la PAC impliquant quelques ajustements des mécanismes en vigueur. Si cette interprétation réductive devait prévaloir, ce serait un mauvais signal pour l'Europe. Il faudrait alors commencer à réfléchir à l'éventualité d'une PAC substantielle réunissant les États membres qui la considèrent comme la première et la plus indispensable des politiques communes. La participation serait volontaire, et les pays qui préféreraient en sortir renonceraient bien entendu non seulement aux mécanismes financiers mais aussi aux préférences commerciales que la PAC maintiendrait pour ses participants.
(F.R.)