Bruxelles, 18/09/2008 (Agence Europe) - Le ministre français de l'Agriculture, Michel Barnier, a convié ses 26 homologues européens, du dimanche 21 au mardi 23 septembre à Annecy, pour lancer le débat sur l'avenir de la politique agricole commune (PAC) après 2013. Mariann Fischer Boel, la commissaire à l'Agriculture et Androulla Vassiliou, la commissaire à la Santé, participeront à la réunion informelle des ministres de l'Agriculture des États membres de l'UE.
Dans la matinée du lundi 22 septembre, une conférence sera organisée au sujet des maladies émergentes, en présence d'Alain Mérieux, président directeur général de bioMérieux (entreprise qui est un acteur mondial du diagnostic in vitro). Comme il est de tradition lors des informelles agricoles, les ministres européens visiteront, lundi, des exploitations et des industries agro-alimentaires. Michel Barnier emmènera ses invités dans le parc naturel régional du Massif des Bauges, au dessus d'Annecy. L'agriculture de montagne, qui a modelé les paysages et les villages de ce massif alpin, vise à « préserver des produits et des savoir-faire de qualité fortement ancrés dans les traditions montagnardes », explique la Présidence française dans un communiqué.
Par ailleurs, les experts des États membres qui composent le Comité spécial agriculture (CSA) se réuniront, lundi matin, pour discuter surtout du « bilan de santé » de la PAC (EUROPE n° 9738). En outre, la délégation de Chypre présentera au CSA sa demande de pouvoir octroyer des aides d'État aux agriculteurs du pays victimes de la sécheresse chronique. Le Conseil devra prochainement se saisir du dossier. Pour rappel, l'unanimité au Conseil est requise pour autoriser une aide d'État.
La séance de travail des ministres de l'Agriculture de l'UE, mardi 23 septembre, sera consacrée à des discussions sur les objectifs que l'Europe souhaite assigner à la PAC après l'expiration du cadre financier actuel (2007-2013). L'agriculture est au cœur des enjeux de notre société et doit relever de nombreux défis. Il est essentiel de « répondre à ces défis dans un cadre communautaire et de faire émerger un nouveau consensus sur les objectifs que l'Europe fixe à son agriculture », soutient le ministère français de l'Agriculture, pour qui l'UE a besoin d'une politique agricole « ambitieuse et équilibrée ».
Pour nourrir les discussions des ministres européens sur la PAC de la période après 2013, la Présidence française a rédigé un document de travail, comportant deux grands chapitres.
Le nouveau contexte: un constat à partager
Selon ce texte, l'augmentation des cours de certaines matières premières agricoles (céréales, oléagineux, beurre, poudre de lait…) depuis 2006 dessine un nouveau contexte. Selon le document, l'augmentation de la productivité agricole, conjuguée à l'émergence de biocarburants de seconde génération moins concurrents des usages alimentaires, devrait permettre de « desserrer les tensions sur les marchés de certaines matières premières ». Cependant, l'agriculture devra probablement vivre, dans la prochaine décennie au moins, dans l'incertitude sur l'équilibre final entre offre et demande qui en résultera. Un large consensus dans les analyses se dégage sur une plus forte instabilité des prix tenant: - à l'ouverture plus grande des marchés ; - au changement climatique qui va accroître la fréquence et l'amplitude des aléas naturels ; - à la recrudescence des crises sanitaires et à ses répercussions sur les marchés.
De plus, il faut tenir compte des stratégies des autres grandes zones productrices (États-Unis, Brésil) et celles des grandes zones consommatrices (Chine, Inde). Les décisions de ces partenaires majeurs seront susceptibles d'affecter les prix mondiaux sur le moyen et long terme. Certains d'entre eux ont déjà pris des options lourdes de conséquences, comme les États-Unis avec le nouveau « Farm Bill » (loi agricole) ou le Brésil avec sa politique des biocarburants.
Enfin, les modes de production en Europe, ou au moins certains d'entre eux, pourraient être fondamentalement remis en cause par plusieurs phénomènes déjà visibles (réchauffement de la planète, concurrence sur l'utilisation de l'espace, rareté de la ressource en eau, hausse durable du coût de l'énergie, santé publique…).
Les défis de la PAC du futur
L'agriculture est au cœur des enjeux économiques, écologiques et sociétaux de demain, écrit la Présidence française. La PAC pourra trouver une nouvelle légitimité si elle parvient à relever trois grands défis:
Le défi alimentaire. Au cours des dernières décennies, chacun a pu croire que l'approvisionnement alimentaire était assuré et que l'enjeu essentiel des politiques agricoles était de réduire l'offre, au moins dans les pays développés. Or, le contexte a changé avec une flambée des prix de certaines matières premières agricoles, des stocks mondiaux au plus bas. La croissance démographique se poursuit avec 9 milliards d'individus à horizon 2050. L'élévation rapide du niveau de vie dans les pays émergents conduit à une réorientation des comportements alimentaires au profit des protéines animales. Ces évolutions vont se traduire par un doublement de la demande alimentaire d'ici 2050. Dans le même temps, la faim dans le monde n'a pas reculé et touche aujourd'hui plus de 800 millions de personnes. Dès lors, l'accès à l'alimentation est redevenu un enjeu stratégique. Certes, des gains de productivité sont encore possibles. Mais la capacité d'augmenter la production est fortement menacée par des rendements décroissants dans certaines zones du monde, par le changement climatique et par la stérilisation des terres induite par l'urbanisation et les infrastructures. « Ces évolutions font du défi de la production, le premier auquel les agricultures dans le monde doivent répondre », lit-on dans le document.
L'Europe, avec son potentiel agricole avéré, doit y contribuer tout en veillant à limiter les possibles effets distorsifs de ses politiques. L'UE a déjà fait beaucoup en la matière: elle a ainsi divisé par 2 ses restitutions en 15 ans, et elle a découplé les aides aux agriculteurs. De plus, l'UE s'est engagée, dans le cadre de l'OMC, à supprimer les restitutions sous réserve d'un effort réciproque de ses partenaires.
Par ailleurs, la PAC devra davantage encore répondre à l'exigence de qualité et de diversité de l'alimentation. La sécurité sanitaire sera conçue par le consommateur de façon encore plus rigoureuse ; s'y ajouteront des considérations de santé publique liées à l'équilibre nutritionnel (problème de l'obésité). Enfin, le défi alimentaire concerne aussi notre capacité à assurer aux plus démunis de nos concitoyens un accès à l'alimentation. Le programme européen qui leur est destiné est aujourd'hui fragilisé par la disparition progressive des stocks sur lesquels il reposait. Il a besoin d'être conforté et consolidé dans une Europe élargie (EUROPE n° 9742 sur la proposition de la Commission).
Le défi environnemental. Après avoir répondu aux besoins alimentaires avec un niveau de sécurité et de qualité sanitaires élevé, l'agriculture devra donc désormais concilier performance économique et efficacité écologique dans une approche de développement durable. Cette nouvelle donne concerne toutes les agricultures du monde, elle conditionne leur pérennité et donc la capacité à nourrir une population mondiale en forte progression. La politique agricole doit contribuer à répondre à l'augmentation de la demande mondiale et à construire une agriculture économe de ses intrants et créatrice de valeur générant des emplois. Elle doit également permettre de positionner l'agriculture comme producteur d'énergies renouvelables et de biomatériaux dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique. La politique de l'environnement ne peut plus être considérée comme opposée, ni même comme séparée de la politique agricole. Pour cela, il faudra s'appuyer sur les possibilités offertes par les nouvelles technologies, et donc accorder une place centrale à la recherche, à l'innovation et au conseil. Cette dimension s'inscrit dans la stratégie de Lisbonne.
Le défi des territoires. La logique d'une économie mondialisée conduit à concentrer la production et l'emploi dans les zones les plus compétitives. La PAC devra au contraire permettre de maintenir une agriculture viable sur l'ensemble du territoire: - parce qu'elle fait vivre des bassins de production dans un grand nombre de zones rurales aux alternatives limitées et génère un tissu de petites et moyennes entreprises ancrées dans les territoires ; - parce qu'elle est porteuse de diversité des modes de production et d'alimentation ; - parce qu'elle est à la base de la qualité des paysages, eux-mêmes créateurs de valeur (tourisme et attractivité) ; - parce qu'elle contribue à la cohésion territoriale, composante majeure de la cohésion sociale dans une société largement urbanisée.
Ces différentes agricultures, pour autant qu'elles soient économiquement viables et écologiquement durables, doivent être préservées et consolidées par les évolutions de la PAC.
Dans ce contexte, une politique agricole renouvelée devrait répondre à 4 objectifs, conclut le document: - assurer la sécurité alimentaire de l'UE y compris dans sa dimension sanitaire en lien avec la montée des risques sanitaires ; - contribuer aux équilibres alimentaires mondiaux pour participer à la sécurité alimentaire mondiale et être présente sur les marchés de demain ; - préserver les équilibres des espaces ruraux pour maintenir une cohésion territoriale et une localisation de l'activité et des emplois ; - participer à la lutte contre le changement climatique et l'amélioration de l'environnement pour construire une agriculture qui concilie performance économique et efficacité écologique. (L.C.)