En attendant le Traité de Lisbonne. Jusqu'à quel point l'aspect «énergie» est-il à la base des perturbations et des conflits qui agitent la zone du Caucase en déterminant la stratégie de la Russie, l'attitude de l'UE et des États-Unis, les initiatives de la Turquie ? J'estime que les facteurs historiques, géographiques et ethniques jouent en eux-mêmes un rôle essentiel. Mais le pétrole et le gaz expliquent certaines positions et certaines alliances et, surtout, ils seront déterminants pour la phase prochaine, celle des accords et de la coopération entre l'UE et la Russie. L'UE doit impérativement progresser dans la définition de positions communes. Elle ne disposera malheureusement pas de sitôt de l'instrument juridique approprié qui est inscrit dans le Traité de Lisbonne, car les nuages s'amoncellent sur la date d'entrée en vigueur de ce Traité.
Ne parlons donc pas encore de politique commune de l'énergie ; mais au moins la coordination des positions des États membres doit se renforcer, afin de ne plus assister au spectacle désolant actuel: défense acharnée d'intérêts nationaux, initiatives parfois contradictoires prises en l'absence de toute coordination, critiques et attaques de l'un aux projets de l'autre. Dans ce domaine, un libre marché mondial est un leurre. L'énergie implique les politiques étrangères et la sécurité ; partout dans le monde, les décisions essentielles sont prises au niveau politique le plus élevé. La libre concurrence doit s'exercer à l'intérieur du marché européen, afin d'améliorer les conditions de production et de distribution ; mais au niveau international, la politique doit être européenne. Une politique énergétique extérieure au niveau de chaque État membre n'a pas de sens. Ne revenons pas aux polémiques des années 2005/2006, l'UE doit négocier comme ensemble.
Données de base. Rappel de quelques données essentielles. La balance commerciale russe avait dégagé en 2007 un actif de 100 milliards de dollars grâce aux 240 milliards résultant des exportations de pétrole et de gaz. Les recettes ont progressé cette année-ci suite à la hausse du prix du pétrole, et les réserves monétaires approchent les 600 milliards de dollars. À présent, la baisse des prix ralentit sensiblement les recettes. En même temps, les événements de Géorgie et autres péripéties ont provoqué une fuite de capitaux étrangers et une chute de la Bourse de Moscou. L'économie russe a besoin de rétablir la confiance des investisseurs pour moderniser ses installations de production et de transport de gaz et de pétrole. Or, personne n'ignore que la stratégie et l'activité de Gazprom et des colosses pétroliers dépendent de décisions au niveau le plus élevé ; d'où la nécessité de garanties politiques claires et solides. Les relations avec l'Europe et la conclusion de l'accord de partenariat avec l'UE représentent l'élément essentiel de la confiance à laquelle Moscou aspire.
L'indispensable pour l'UE. L'UE doit parler d'une seule voix pour négocier dans une position de force. Les conditions nécessaires n'ont rien de mystérieux: le commissaire à l'Énergie, Andris Piebalgs, les a encore rappelées il a dix jours (voir notre bulletin n° 9735). Sans oublier les deux exigences internes - économies d'énergie et développement des énergies renouvelables -, M. Piebalgs a souligné la diversification des sources et des voies d'approvisionnement, en citant explicitement les répercussions du conflit russo-géorgien. Il a réclamé un engagement politique européen accru pour éliminer les obstacles qui entravent le projet Nabucco qui, on le sait, doit approvisionner l'Europe en gaz d'Asie en contournant le territoire russe ; l'une de ses branches démarre à la frontière turco-géorgienne. Il s'ajouterait au gazoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan) qui déjà conduit le gaz d'Azerbaïdjan jusqu'à la Méditerranée en passant par la Géorgie et la Turquie.
M. Poutine a affirmé il y a quelques jours que le pétrole n'a rien à voir avec le conflit en Géorgie, en soulignant « qu'aucun gazoduc n'avait été touché », référence évidente au BTC. Mais on se rappelle en même temps à quel point la diplomatie russe et M. Poutine lui-même ont travaillé pour relancer le projet alternatif à Nabucco, projet visant à transporter le gaz et le pétrole d'Azerbaïdjan et du Kazakhstan dans l'UE en passant par le Russie, et combien de gouvernements et de compagnies pétrolières d'États membres de l'UE se sont laissés ensorceler individuellement par la sirène moscovite.
La coordination des positions des différents États membres est indispensable pour négocier efficacement avec la Russie. Même Nobuo Tanaka, directeur exécutif de l'AIE (Agence internationale de l'Énergie), a constaté que les pays de l'UE « préfèrent discuter en bilatéral avec les pays producteurs » au lieu de parler d'une seule voix. Grâce à quelques milliers d'Irlandais, une politique énergétique commune de l'UE n'existera pas de sitôt ; mais au moins la cohésion et des positions coordonnées sont indispensables.
(F.R.)