Au départ, je n'avais pas prêté beaucoup d'attention au «sondage délibératif» du mois dernier sur les opinions et les souhaits des citoyens à propos de la construction européenne. Il y en a déjà tellement, de sondages d'opinion ! Le plus ancien, l'Eurobaromètre créé en son temps par Jacques-René Rabier, reste le plus suivi et le plus cité. D'autres sont axés sur des sujets spécifiques. Pourquoi en ajouter un de plus, même s'il introduit quelques innovations méthodologiques? Je me trompais, et je crois qu'il faut féliciter l'association Notre Europe d'avoir patronné cette expérience, et ceux qui l'ont réalisée, car elle apporte un plus.
Une méthode nouvelle. Les sondages d'opinion traditionnels invitent les gens à s'exprimer sur tel ou tel aspect de l'Europe, permettant d'évaluer l'état de l'opinion sur des sujets tels que l'adhésion de la Turquie, les avantages (ou désavantages) de la monnaie unique, leurs priorités pour l'avenir, etc. C'est une photographie à un moment donné. Le sondage délibératif ajoute quelque chose. C'est ainsi qu'il fonctionne: on désigne un certain nombre de citoyens, choisis de façon à être représentatifs de l'opinion publique, et on les invite à débattre d'un certain nombre d'options européennes. Le point de départ est traditionnel: les citoyens s'expriment pour ou contre une orientation, un choix, un souhait. Mais ensuite, un noyau de citoyens représentatifs, originaires d'Etats membres différents, sont appelés à discuter entre eux les raisons de leur choix, à les comparer dans une discussion contradictoire, et de cette confrontation sort une orientation majoritaire, voire même unanime. Dans les sondages habituels, très souvent, les positions des personnes interrogées ne tiennent compte que d'un aspect de l'objet en discussion, en ignorant les autres. Dans un sondage délibératif, la discussion permet de prendre en considération des arguments auparavant négligés et les positions peuvent évoluer, ce qui s'est effectivement produit dans ce cas.
En appuyant le projet, le fondateur de Notre Europe, Jacques Delors, avait souligné que, par cette voie, les Européens sont en mesure «d'exprimer une opinion davantage informée et réfléchie ». De leur côté, les organisateurs avaient expliqué: « l'objectif est de déterminer quelles conclusions la population tirerait si elle avait la possibilité de se réunir, d'obtenir des informations équilibrées et de s'impliquer davantage dans les enjeux politiques.» En d'autres mots: si elle avait la possibilité de débattre des différentes options.
La première expérience s'est déroulée le mois dernier. Une société de sondages (TNS Sofres) a interrogé 3.500 citoyens, représentatifs de la population des 27 Etats membres, sur des sujets clés concernant l'avenir de l'UE: la Constitution, l'adhésion de la Turquie, la réforme des retraites, etc. 400 citoyens ont été ensuite rassemblés à Bruxelles (dans les bâtiments du Parlement européen et du Comité économique et social européen) pour discuter des différents choix, avec la possibilité d'interroger des fonctionnaires européens responsables des différents dossiers. Ce travail a précisé, et modifié en partie, les résultats des premiers sondages. Les résultats globaux ont été rendus publics le 18 octobre à Lisbonne, afin d'en informer les chefs d'Etat ou de gouvernement (qui s'y réunissaient le jour suivant).
Les opinions évoluent. Qu'il soit clair: l'influence de ce sondage délibératif sur les travaux du Conseil européen a été nulle. Les délégations ont déposé dans une farde les chiffres qui leur avaient été transmis, et vraisemblablement aucun chef de gouvernement n'y a jeté ne fût-ce qu'un coup d'œil. Où est-il, dès lors, l'intérêt de l'opération ? Pour moi, il réside dans la constatation que les opinions des citoyens peuvent évoluer s'ils étudient les dossiers et participent à un débat où des opinions différentes s'expriment. C'est ainsi que la modification de l'âge de la retraite, rejetée au départ par les 62% des citoyens sondés, a vu l'opposition baisser à 42% après la discussion, et l'opinion selon laquelle le maintien des régimes actuels entraînerait l'écroulement du système passait de 49,8 à 58,9%. Le soutien à l'adhésion de la Turquie a glissé de 55% à 45% entre les deux phases. Ce ne sont que des exemples.
Avantages et perspectives. Cette première expérience semble indiquer que la méthode des sondages délibératifs serait susceptible, s'il était théoriquement possible de la généraliser, d'influencer même les résultats d'un référendum, la connaissance des dossiers et la réflexion pouvant modifier les motivations parfois superficielles qui déterminent l'approbation ou le rejet d'un projet. Elle pourrait améliorer le fonctionnement de la «démocratie participative», car les choix se fonderaient sur une meilleure connaissance des arguments en présence. Mais, même si elle reste forcément épisodique, je crois que Gaëtane Ricard-Nihoul, secrétaire générale de Notre Europe, ne devrait pas renoncer à son principe.
(F.R.)