Bruxelles, 10/04/2007 (Agence Europe) - Accablant. Le rapport des experts scientifiques internationaux du Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) publié le 6 avril à Bruxelles (EUROPE n° 9398) l'est autant que le sera l'impact de la hausse des températures si elle dépasse 2 degrés Celsius à la surface de la planète, pour tous les secteurs et toutes les régions du monde, sans exception. Mais ce sont les pays en développement - Afrique subsaharienne en tête - l'Arctique, et les petites îles qui sont condamnés à payer le plus lourd tribut au changement climatique déjà à l'oeuvre. Fonte de la calotte glacière, des millions de personnes exposées chaque année à des inondations dues à la montée du niveau de la mer, disparition d'environ 30% des zones côtières, vagues de chaleur, sécheresses, incendies de forêts, baisse des rendements agricoles, exposition de centaines de millions de personnes à un problème croissant d'accès à l'eau, famines, maladies diarrhéiques, problèmes cardio-respiratoires et maladies infectieuses, entre 20 et 30% des espèces végétales et animales exposées à un risque accru d'extinction, vaste mortalité des coraux tropicaux: le cortège des catastrophes annoncées par le rapport « Changement climatique: impacts, adaptation et vulnérabilité » fait frémir. Mais cette contribution du groupe de travail n°2 au quatrième rapport d'évaluation du GIEC souligne aussi que les impacts du changement climatique peuvent être atténués si l'on réduit les émissions de gaz à effet de serre, et si le monde s'adapte, dès à présent, aux conséquences que l'on ne peut prévenir. Les délégations de 124 pays qui ont planché pendant cinq jours, ont accouché de plus de 1 500 pages, fruit de six ans de travaux. Mais la synthèse en une vingtaine de pages, rédigée à l'intention des décideurs politiques, a coûté aux délégations une nuit blanche. Les interférences politiques dans les travaux scientifiques en sont la cause. Chinois, Saoudiens et Américains ont tenté d'édulcorer le texte pour en minimiser la portée - au grand dam des scientifiques. Les Américains ont tout de même obtenu que soit biffé un paragraphe concernant les impacts économiques du changement climatique pour toute l'Amérique du Nord.
La Commission européenne a salué la publication de ce rapport scientifique très attendu. Elle voit confirmée la pertinence de l'objectif ultime de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique, auquel l'UE a souscrit et qui guide la stratégie de l'UE, et compte lancer la réflexion sur la nécessaire adaptation au réchauffement planétaire. Dans un communiqué publié le 6 avril, Stavros Dimas, Commissaire à l'environnement, déclare: « Le rapport du GIEC expose très clairement les graves conséquences que le changement climatique aura sur nous tous. Il montre les effets dramatiques qui se feraient sentir si le réchauffement de la planète dépassait la limite des 2 degrés Celsius au-dessus du niveau de l'ère industrielle fixée par l'Union européenne. La température actuelle se situant déjà à environ 0,8° C au-dessus de ce niveau, il nous faut intervenir rapidement si nous voulons réussir à enrayer le changement climatique et, partant, à prévenir ses effets les plus graves. J'ai l'intention avant l'été d'élaborer un Livre vert sur l'adaptation au changement climatique afin de mettre en évidence les domaines nécessitant le plus d'attention ».
De l'avis de l'Indien Rajendra Pachauri, Président du GIEC, s'exprimant devant la presse à l'issue des travaux, ce fut « une réunion marathon, un exercice complexe, très productif mais fatigant. Nous avons au final un excellent rapport qui traite des impacts, de l'adaptation et de la vulnérabilité et détermine les réponses que les êtres humains et les sociétés peuvent apporter pour contrer ce problème ». Citant, parmi les nombreux détails régionaux du rapport, la fonte des glaciers, la projection des implications de ce phénomène, l'augmentation des niveaux de la mer menaçant beaucoup de parties du monde, les impacts sur l'agriculture, mais aussi la dimension économique du problème, le Président a averti: « Les populations pauvres seront les plus touchées par la hausse des températures et les plus vulnérables. Cela requiert toute l'attention car les pauvres sont les moins équipés pour s'adapter au changement climatique. C'est une responsabilité globale».
Le géographe britannique Martin Parry, coprésident du groupe 2 du GIEC, s'est réjoui de la publication de ce deuxième rapport que viendra compléter le troisième et dernier rapport, finalisé à Bangkok pour être publié en été par la Cambridge University. « Il y a cinquante ans, on parlait d'un effet anthropologique détectable, il y a cinq ans, on parlait d'effet anthropogénique discernable au niveau régional. Aujourd'hui, nous concluons que le changement climatique causé par l'activité humaine a déjà un impact discernable au niveau global, sur de nombreux systèmes physiques et biologiques: les plantes, les animaux, l'eau, la glace. Plus le changement climatique s'accroît, plus ses impacts augmentent. Mais si l'on atténue le changement climatique, on évite ses impacts. Pour la première fois, nous ne traitons plus de modèles. C'est la première fois que le phénomène est prouvé statistiquement », a souligné M. Parry, convaincu, comme tous les scientifiques que « l'adaptation sera nécessaire et vitale à court terme pour s'attaquer aux impacts du changement climatique, alors que les mesures d'atténuation seront, elles, efficaces à long terme ».
Osvaldo Canziani, coprésident italien du groupe de travail numéro 2, a fait observer que « pour maintenir la population du monde au même niveau de développement, il faudrait quatre planètes. Il appartient donc aux décideurs politiques d'améliorer les conditions pour l'avenir ».
Voici les principales conclusions du rapport du GIEC: - les récents changements climatiques ont d'ores et déjà des effets considérables sur les écosystèmes, les ressources hydriques et les zones côtières dans le monde. Certains des effets observés se produisent à un rythme plus rapide que prévu. Les êtres humains sont également touchés, par exemple par les difficultés accrues d'approvisionnement en eau, par la surmortalité durant les périodes de canicule, par les changements dans la distribution géographique des maladies à vecteurs, par les limites imposées à la pratique des sports de montagne, par les menaces qui pèsent sur les moyens de subsistance des communautés indigènes et par les risques accrus d'incendies de forêts ; - un grand nombre des conséquences des récents changements climatiques sont aujourd'hui aisément attribuables aux émissions de gaz à effet de serre dues aux activités humaines ; - les prochains changements de climat auront pour effet d'augmenter les risques de sécheresse et d'inondation dans de nombreuses régions, de diminuer les ressources hydriques dans un grand nombre de régions arides et semi-arides, de menacer la viabilité des agglomérations côtières à travers le monde, de provoquer des extinctions massives d'espèces biologiques, de réduire les rendements des cultures dans la plupart des régions tropicales et d'accroître les problèmes liés à la faim ; un réchauffement planétaire supérieur à 2 °C par rapport aux niveaux actuels entraînera une diminution massive de la biodiversité, une baisse de la productivité agricole mondiale et la fonte de la calotte glacière du Groenland, qui aurait pour conséquence de faire monter le niveau des mers de 4 à 6 mètres ; - les récents changements climatiques intervenus en Europe ont eu une incidence importante sur les écosystèmes naturels et gérés, sur les glaciers et sur la santé des êtres humains ; - les changements à venir auront plutôt tendance à creuser les disparités régionales existantes en matière de ressources naturelles en Europe. Ils auront pour effet d'accroître la plupart des risques liés au climat, y compris les inondations hivernales et les inondations côtières dans les régions maritimes, les inondations causées par la fonte des neiges en Europe centrale et orientale, les inondations brutales à travers l'Europe et les incendies de forêts dans le Sud de l'Europe ; - ces changements climatiques rendront encore plus difficile l'approvisionnement en eau en Europe centrale et méridionale, augmenteront les risques pour la santé liés aux canicules et aux inondations, porteront atteinte à la biodiversité et poseront des problèmes à de nombreux secteurs économiques en Europe, et notamment l'agriculture, la sylviculture, le tourisme et la production d'énergie ; - la réduction des émissions peut permettre de réduire ou de différer la plupart des effets des changements climatiques à long et à moyen terme ; - tant les mesures d'atténuation que des solutions d'adaptation sont nécessaires pour éviter que ces changements n'aient des conséquences dramatiques ; - la combinaison de mesures drastiques d'atténuation et d'adaptation ne pourra toutefois pas empêcher que les changements climatiques aient des effets importants.
Pour les Verts/ALE au Parlement européen, la leçon politique à tirer de cet avertissement scientifique est limpide pour les pays développés. « Le rapport du GIEC prouve avec clarté que l'héritage de notre pollution sera supporté d'abord par les plus pauvres du monde ; l'inaction des pays développés dans la lutte contre le changement climatique augmentera encore les souffrances dans le monde en développement. Notre planète à la fièvre. Nous devons agir rapidement pour prévenir l'aggravation de cette maladie», déclare la Verte finlandaise Satu Hassi. Rappelant l'engagement pris par l'UE de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 30% à l'horizon 2020 si les autres pays industrialisés en font autant, l'eurodéputée ajoute: « Plutôt que de se chamailler pour déterminer qui fait le moins pour lutter contre le changement climatique, les pays développés au sein de l'UE et ailleurs devraient aller résolument de l'avant et s'efforcer de prévenir une catastrophe climatique potentielle ». Cela suppose que la Chancelière Angela Merkel utilise le prochain Sommet du G8 en juin pour garantir que les autres pays développés montent à bord et que les négociations sur un accord post-2012 dans le cadre des Nations Unies soient bien lancées à Bali à la fin de l'année, souligne Mme Hassi qui ajoute: « Nous ne devons pas perdre de vue que sans une action significative, les températures continueront d'augmenter au-delà de 2100. C'est l'existence même de nos sociétés qui est en jeu ». Les ONG environnementales (Greenpeace, Friends of the Earth Europe), choquées par cet « aperçu d'un avenir apocalyptique », font observer que même si le temps presse, il est encore temps d'agir pour éviter le pire. Aussi appellent-elles tous les gouvernements des pays développés à « des réductions drastiques des émissions de gaz à effet de serre et à davantage de fonds pour financer l'adaptation des pays en développement » - principales victimes d'un phénomène dont la responsabilité première leur est étrangère. (an)