Comme prévu, l'accueil réservé aux conclusions du Conseil européen de la semaine dernière a été inégal. Si un journal de Bruxelles les a qualifiées d'historiques, plusieurs réactions sont plus nuancées: l'orientation est positive, mais après les belles paroles on attend les faits. Et chacun critique tel ou tel aspect qui ne répond pas à ses attentes et à ses choix. Je dois donc justifier l'optimisme (relatif) et la confiance déjà exprimés dans cette rubrique. Ce n'est pas tellement le texte de vendredi dernier (trop verbeux, trop explicatif à mon goût) qui rassure, mais surtout ce qui l'entoure et l'accompagne.
L'Europe semble prête pour le «tournant vert». Ce qui est encourageant, c'est l'ensemble des réactions et informations qui ont accompagné et même en partie précédé le «tournant vert» annoncé par le Sommet, de la part des milieux politiques et industriels, de plusieurs associations et de la société civile en général. Tout indique à mes yeux que l'Europe est prête, ou presque, à prendre concrètement la tête de la réponse au défi du climat et de l'énergie (qui est un défi unique, le Conseil européen a eu raison de le souligner). Pour moi, le premier choc est venu des résultats qu'un petit pays comme le Danemark a obtenus et qu'il est en train de consolider et de développer pour répondre aux différents aspects du défi auquel l'humanité est confrontée: les économies d'énergie, le développement des énergies renouvelables, l'utilisation sage des énergies non renouvelables (gaz et pétrole), l'apport de cette politique énergétique à l'emploi et à la croissance, les capacités d'exportation qui en découlent. J'invite les lecteurs qui ne l'auraient pas encore fait à lire dans notre bulletin n° 9377 le compte rendu de la visite sur place de notre rédacteur Emmanuel Hagry.
Pour une évaluation correcte des biocarburants. La deuxième bonne surprise vient des progrès des carburants autres que le pétrole pour les transports. On a presque l'impression que les savants et les industriels attendaient que se desserre la domination politique et financière du pétrole, que la puissance du lobby pétrolier devienne enfin moins écrasante, pour annoncer à quel point des solutions partiellement alternatives sont prêtes. Je n'ignore pas les mises en garde contre les risques d'un développement excessif des biocarburants: destruction de forêts pour faire place aux nouvelles cultures ; nécessité d'évaluer l'énergie nécessaire pour produire et pour transporter les biocarburants. Mais ces risques ne sont pas provoqués par la production actuelle ou prévisible de l'Europe elle-même ! Ils concernent les projets de production massive en Amérique du Sud et dans certains pays asiatiques, et les projets d'importations colossales immédiatement programmées par le grand commerce. Mais l'UE dispose d'espaces suffisants pour des productions raisonnables et écologiquement utiles, résultant de sous-produits et de la biomasse davantage que de cultures spécifiques (sauf peut-être les betteraves, vu que nos autorités politiques continuent à faire de leur mieux pour éliminer la production européenne de sucre). J'ai l'impression que cette fois-ci même les Verts n'ont rien compris. Qu'a déclaré Claude Turmes, vice-président du groupe Verts/ALE du Parlement européen ? « Plutôt que de produire des biocarburants qui nuisent à l'environnement et risquent de provoquer une crise alimentaire, l'Europe ferait mieux…», avec une suite de conseils sages. Je préférerais que les Verts se préoccupent de défendre l'activité agricole dans l'UE, car les nuisances pour l'environnement ainsi que la perte de l'autonomie alimentaire de l'Europe résulteraient de l'ouverture des frontières de l'UE aux produits agricoles du monde entier, et non d'une production contrôlée de biocarburants européens, qui serait au contraire positive pour l'équilibre territorial. Les dangers écologiques sont réels dans le bassin de l'Amazone, en Indonésie, en Malaisie et même en Chine. Ce sont les importations de ces provenances que l'Europe doit maîtriser, sans oublier que des milliers de kilomètres de transport entraînent eux aussi une pollution considérable (globalement, le transport maritime est plus polluant que le transport aérien, même si on en parle moins). D'ailleurs, une coalition d'ONG environnementales européennes, y compris le Bureau européen de l'environnement (BEE), a demandé explicitement de faire une distinction entre les différents biocarburants en fonction de leurs performances environnementales, car un appui généralisé risque d'encourager la destruction des forêts tropicales et l'expansion des transports de longue distance et d'avoir une influence négative également sur la disponibilité en eau potable (voir notre bulletin n° 9381).
Les progrès techniques attendus. Avec les précautions citées, les avancées technologiques permettant le recours aux biocarburants sont précieuses, et il est positif que l'Europe soit (ensemble avec le Japon pour certains aspects) à l'avant-garde. Les conclusions du Sommet vont donner un coup de fouet supplémentaire à la recherche et aux réalisations. Le Conseil européen a cité les technologies à faibles émissions de composés carboniques, la combustion propre des combustibles fossiles, les piégeages et le stockage du dioxyde de carbone, la construction et l'exploitation d'ici 2015 d'une douzaine d'installations de démonstration de technologies durables permettant d'utiliser les combustibles fossiles pour la production commerciale d'électricité. L'Europe saura guider la « révolution verte » comme elle l'a déjà fait par le passé dans d'autres domaines. C'est ma conviction.
Retombées politiques positives. Dans la période des négociations diplomatiques qui ont précédé le Sommet, la perspective de l'accord avait déjà eu des effets politiques favorables, comme la démarche commune des premiers ministres de Pologne et de Lituanie auprès d'Angela Merkel pour demander davantage de solidarité européenne dans le domaine énergétique (voir notre bulletin n° 9381). M. Kaczynski et M. Kirkilas avaient souligné que, face aux crises d'approvisionnement, la solidarité entre les Etats membres doit devenir l'un des buts essentiels de l'Union, laquelle devrait « parler d'une seule voix ». Cette démarche était d'autant plus significative qu'auparavant l'attitude polonaise n'avait pas été irréprochable du point de vue communautaire, avec des comparaisons inadmissibles entre les accords d'opérateurs allemands et russes et le pacte Russie/Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale. La solidarité dans le domaine de l'énergie ne peut qu'être un volet d'une solidarité européenne globale, couvrant aussi le fonctionnement institutionnel, les financements communautaires pour l'agriculture et pour le développement régional, la négociation d'un nouvel accord UE/Russie. La Pologne ne peut pas invoquer le retour à la coopération intergouvernementale dans l'UE et réclamer en même temps la solidarité dans quelques domaines qu'elle choisit selon ses intérêts nationaux.
Pas de choix européen pour le nucléaire. Faut-il citer aussi le dossier épineux de l'énergie nucléaire ? La doctrine de l'Europe consiste simplement à ne pas en avoir, car les opinions des Etats membres diffèrent et le choix est nécessairement national. Il est normal que les forces politiques et les groupes de pression s'efforcent de faire prévaloir leurs thèses respectives, chacune avec la conviction d'avoir raison (tant mieux pour qui ne doute jamais). La sagesse impose de laisser à chaque Etat membre son choix, tout en soulignant que la sûreté et la sécurité nucléaires seront déterminantes pour les décisions finales et que l'UE soutiendra les recherches sur la gestion des déchets. Sur le plan scientifique et industriel, cela semble un miracle que l'Europe soit encore à l'avant-garde pour la construction de centrales nucléaires de la troisième et de la quatrième génération, malgré le moratoire généralisé des dernières années.
Le long chemin à parcourir. Mon exercice d'optimisme ne signifie pas que j'ignore le chemin que l'Europe doit encore accomplir pour concrétiser ce qui a été décidé en principe. La première étape consiste à préciser les obligations nationales dans le cadre des objectifs européens, et ce sera une étape délicate car les enjeux ne sont pas seulement écologiques et politiques mais aussi économiques et financiers. Pour le secteur nucléaire, les entreprises en mesure de fournir des centrales, on les compte sur les doigts d'une main au niveau mondial. La fourniture d'énergies renouvelables est en train de devenir elle aussi un business de premier plan. Les implications politiques sont également évidentes. Certaines sources affirment qu'une partie des forces politiques en Allemagne serait favorable à une nouvelle réflexion sur l'abandon du nucléaire, mais la coalition gouvernementale ne peut pas remettre en cause les arrangements convenus. La Belgique et les Pays-Bas seraient, à leur tour, hésitants. Les institutions devront s'occuper aussi du marché unique de l'énergie, aspect controversé que le Sommet n'a pas tranché, en se limitant à retenir quelques principes, comme la séparation des activités d'approvisionnement et de production, sans en définir les modalités. La question des liaisons entre les réseaux électriques des Etats membres est aussi primordiale (certaines de ces liaisons sont explicitement citées par le Sommet).
Le troisième grand dossier concerne les relations avec les pays tiers: la Russie bien entendu mais aussi la Chine, l'Inde, le Brésil, les pays méditerranéens, la Turquie, l'Ukraine et la Moldavie. Le principe d'une Europe qui parle « d'une seule voix » est cité, mais plusieurs aspects restent à préciser, notamment le régime à appliquer aux compagnies énergétiques des pays tiers qui entendent être actives dans le marché européen et qui sont « verticalement intégrées » (comme Gazprom) ; ici, c'est le principe de réciprocité qui doit être précisé et appliqué.
Je n'ai cité que les dossiers principaux, et je sais que des mois et parfois des années seront nécessaires pour tout régler. Mais ceci n'entame pas l'optimisme raisonnable désormais justifié.
(F.R.)