L'Italie a pris formellement position sur la relance de l'Europe. La structure de son projet est simple: un accord institutionnel rapide suivi par un «nouvel élan» du processus d'intégration. Cette structure n'est pas éloignée, à première vue, de celle qui a été lancée en France, avec ses deux étapes: d'abord, remettre la machine institutionnelle en état de marche, et ensuite discuter en commun le contenu des politiques européennes. Mais la différence est substantielle, car l'Italie a déjà indiqué sa position et ses attentes pour ces politiques, et elle va très loin, sans exclure l'Europe à plusieurs vitesses, si nécessaire.
La vision de M. D'Alema. C'est le ministre des Affaires étrangères Massimo D'Alema qui a exposé la position italienne lundi soir, dans une conférence organisée par l'Institut d'études européennes de l'Université libre de Bruxelles, présidé par Mario Telò, et par la Gauche réformiste européenne (GRE), présidée par Bruno Liebhaberg. Il s'exprimait au nom du gouvernement Prodi, dont il est vice-premier ministre. Pour l'Italie:
1. Un accord constitutionnel est la condition indispensable mais non suffisante pour la relance de l'Europe. Les institutions ne sont pas une fin en soi, mais elles représentent l'instrument indispensable pour produire des résultats. D'ici le printemps 2009, avant les élections européennes et le renouvellement de la Commission, il faut parvenir à un accord qui sauvegarde les éléments fondamentaux du Traité constitutionnel, ce qui implique en particulier: a) un ministre des Affaires étrangères, qui préside le Conseil et fait partie de la Commission ; b) un Président stable du Conseil européen ; c) l'extension du vote à la majorité sur la base du principe de la double majorité (Etats et population) ; d) la possibilité de «recourir à la coopération renforcée et à d'autres formes de différenciation» pour garantir le dynamisme du processus d'intégration. En outre, la Charte des droits fondamentaux devra avoir une «force juridique contraignante».
2. Il faut définir le projet d'une « Europe globale », afin de « donner un nouvel élan au processus d'intégration », incluant une « décision explicite sur les frontières extérieures, ainsi qu'une révision beaucoup plus rapide des politiques et des ressources financières, qui doivent être à la mesure des défis globaux ».
M. D'Alema a longuement précisé la vision italienne de cette Europe globale. Aucun Etat membre isolé n'est en mesure de faire face aux nouveaux défis. Les exemples du commerce et de la monnaie, qui sont gérés en commun, doivent être étendus à d'autres domaines essentiels comme l'énergie, le climat, la sécurité. En même temps, l'Europe doit rendre aux Etats et aux collectivités régionales et locales la capacité d'agir là où elle «a réglementé avec excès». Quant aux frontières extérieures, elles devront inclure les Balkans occidentaux et «éventuellement» la Turquie, dont «l'inclusion relève de nos intérêts». Après quoi, « l'élargissement devrait s'arrêter, ou du moins s'interrompre, car l'identité européenne a besoin de frontières certaines», en développant des politiques de voisinage « plus crédibles » à l'égard de la Russie, de l'Ukraine, de l'ancien espace soviétique et de la Méditerranée orientale.
Possibilité de groupes européens restreints Cette vision pourrait conduire à « une Europe des règles communes et du marché intérieur, qui coïncidera avec l'espace élargi ; et, en même temps, nous aurons des groupes européens plus restreints, comme c'est le cas avec l'euro ». Des développements importants ont été consacrés par M. D'Alema à l'Europe sociale (l'objectif n'est pas un modèle social unique, mais un espace social européen, avec des principes communs et une politique commune de l'immigration) et à la politique étrangère (en y incluant la sécurité énergétique et la sécurité environnementale) et de défense.
Dans le monde futur, l'Europe existera seulement si elle est unie. Aucun pays européen individuel ne ferait partie demain d'un nouveau G 7. Et M. D'Alema a conclu: « je ne suis pas pessimiste quant à l'avenir de l'Europe, parce que j'estime qu'après les traumatismes et les divisions de ces dernières années, la prise de conscience de l'enjeu a fortement augmenté: l'unité européenne est notre réponse aux défis globaux.»
Le moteur existe déjà. Répondant ensuite à une question sur ce que pourra être le « moteur de l'Europe » pour la conduire dans la direction indiquée, le ministre italien a répondu: « aujourd'hui, le moteur c'est le groupe des pays qui ont ratifié le traité constitutionnel, qui représentent une large majorité des Etats et des citoyens. Il faut garder le plus possible de ce traité. S'il tombe, ce serait la victoire du libéralisme total: le marché qui gagne et tout le restant qui s'écroule».
Globalement, la vision italienne ne correspond en rien à la position d'autres Etats membres, pour qui le Traité constitutionnel est mort. Dans ces divergences réside toute la difficulté de la relance.
(F.R.)