Strasbourg, 18/01/2007 (Agence Europe) - Les députés européens ont dénoncé mercredi après-midi à Strasbourg le « cauchemar » - expression utilisée notamment par la verte néerlandaise Kathalijne Buijtenweg - vécu depuis 1999 par les cinq infirmières bulgares et le médecin palestinien accusés d'avoir délibérément inoculé le virus du SIDA à environ 400 enfants à l'hôpital de Benghazi, et dont la condamnation à mort a été confirmée en décembre dernier par la Cour suprême libyenne (voir EUROPE N.9341). Au cours du débat, la plupart des députés ont, tout en insistant sur la nécessité d'aider les victimes, réaffirmé l'innocence des cinq citoyennes de l'UE et de leur collègue palestinien, et ont déploré que les autorités libyennes aient rejeté l'avis d'une équipe de scientifiques menée par le Professeur Montagné qui avait prouvé l'existence de l'épidémie du Sida avant l'arrivée des accusés (les experts ont démontré que les cas de Sida étaient dus au système de transfusion sanguine en Libye, a noté le conservateur britannique Geoffrey Van Orden). Dans ces conditions, certains députés estiment que l'UE doit tirer des conclusions très sévères sur l'avenir des relations entre l'UE et la Libye, comme l'élu de la Lega Nord Mario Borghezio¸ qui s'est insurgé contre le « satrape » Kadhafi et qui s'en est aussi pris à Romano Prodi parce que, comme président de la Commission européenne, il s'était efforcé de normaliser les relations avec Tripoli alors que maintenant, comme chef du gouvernement italien, il pleure des « larmes de crocodile » à Sofia. Nous devons rejeter « le chantage » du président libyen et profiter de son imminente tournée en Europe pour lui refuser l'accès au territoire de l'Union européenne, a renchéri le socialiste français Pierre Schapira, alors que la verte française Hélène Flautre s'est indignée du « marchandage honteux » de la part de Tripoli et du discours « mielleux » de l'UE sur les soi-disant progrès de la démocratie en Libye. L'UE est contre la peine de mort, a-t-elle rappelé, comme d'autres parlementaires, en ajoutant: nous sommes contre la peine capitale, qu'il s'agisse de Saddam Hussein, des condamnés à mort en Chine ou des «anonymes » condamnés à mort aux Etats-Unis. Comme d'autres députés, Mme Flautre a aussi souligné que de premiers aveux avaient été arrachés aux condamnés par la torture. Plusieurs députés ont estimé que des négociations discrètes étaient préférables à la confrontation: c'est le cas d'Eoin Ryan (UEN, irlandais), qui a dit avoir écrit au Président Kadhafi, qu'il a aussi rencontré par le passé, et qui affirme que les autorités libyennes ont accepté de rencontrer prochainement à Bruxelles, au sujet de cette affaire, des représentants de l'organisation d'infirmières irlandaises. La Commissaire européenne aux Affaires étrangères Benita Ferrero-Waldner est « pleinement engagée » dans un tel dialogue avec Tripoli, et elle informera lundi prochain le Conseil Affaires générales , a indiqué le Commissaire aux transports Jacques Barrot, qui a averti: c'est « un dossier délicat qui exige de la discrétion, sans manquer à notre devoir de fermeté sur la libération » des condamnés, et il faut « faire très attention à ne pas affecter le climat des négociations avec la Libye par des démarches improvisées ». En rappelant que grâce au Fonds international pour Benghazi mis en place, « les soins des enfants est déjà assuré », tout comme « le soutien financier à chaque famille », M. Barrot a promis: la Commission européenne est « très mobilisée pour trouver une solution ».Nous attribuons à cette affaire la plus haute priorité, a assuré pour sa part Günter Gloser au nom de la Présidence allemande.
Résolution du PE: le Président Kadhafi doit « exercer ses pouvoirs » et résoudre cette affaire,
faute de quoi l'UE doit « revoir » sa politique à l'égard de la Libye
Dans une résolution commune adoptée jeudi par 567 voix pour, 1 voix contre et 7 abstentions, le Parlement européen condamne le verdict de la cour pénale libyenne du 19 décembre 2006 qui a reconnu coupables, au terme d'un second procès, et condamné à mort les cinq infirmières bulgares - Kristiana Vulcheva, Nasya Nenova, Valentina Siropulo, Valya Chervenyashka, Snezhana Dimitrova - et un médecin palestinien, Ashraf al-Haiui. Le PE répète à cette occasion son opposition radicale à la peine de mort - dans l'UE mais aussi dans les autres pays du monde. Les députés européens réitèrent leur « profonde préoccupation » concernant la base sur laquelle les personnes accusées ont été poursuivies, la façon dont elles ont été traitées en prison et la longueur de la procédure. Les autorités libyennes sont « invitées à prendre les mesures nécessaires pour réviser et annuler la condamnation à mort et ouvrir la voie à une résolution rapide de l'affaire sur une base humanitaire, de manière à satisfaire aux conditions nécessaires pour la poursuite de la politique commune d'engagement avec la Libye ». Le Président Kadhafi est prié d'« exercer ses pouvoirs et d'assurer d'urgence la libération du personnel médical emprisonné ». Au cas où l'affaire ne serait pas résolue d'une façon satisfaisante, la Commission européenne et les Etats membres devraient procéder à « une révision de la politique commune d'engagement avec la Libye dans tous les domaines que l'Union jugera appropriés », estiment les députés européens. Le PE entend en tout cas suivre de près cette affaire et invite la Commission et le Conseil à tenir le Parlement européen informé de toute évolution de la situation. Dans sa résolution, le PE réitère aussi « sa totale solidarité avec les victimes de l'épidémie de HIV/sida à Benghazi » et prend acte des mesures prises par la communauté internationale pour fournir une assistance aux enfants. Il invite la Commission, le Conseil et les États membres à continuer de fournir une assistance pour la mise en oeuvre du plan d'action contre le HIV et à soutenir le Fonds international pour Benghazi, de manière à soulager les souffrances des enfants contaminés et de leurs familles et à aider les autorités libyennes à prévenir et à combattre la propagation du HIV dans le pays.
Lors d'une conférence de presse, le même jour, Philip Dimitrov Dimitrov (PPE-DE, bulgare), a déploré: « Nous savons qu'il y a eu en Libye une tragédie terrible qui touche environ 400 enfants. Cependant, cette tragédie a fait qu'on a accusé des personnes innocentes, qui sont emprisonnées depuis sept ans, alors il existe des preuves de torture ». Quant à Geoffrey Van Orden (rapporteur du Parlement sur l'adhésion de la Bulgarie à l'UE), il a, à la même occasion, insisté: « Il faut agir si le fait que la Bulgarie soit dans l'Union européenne signifie quelque chose. (…) Je relance un appel au Président Kadhafi lui-même, car il a la possibilité de trouver une solution. Je demande à l'Ambassadeur de l'UE (sur place) et aux États membres d'utiliser tous les moyens pour faire pression (…). Sinon, nous demanderons des mesures supplémentaires ». Faut-il changer la politique de l'UE vis-à-vis de la Libye si les choses tournent mal ? Là, le conservateur britannique a rappelé que la Libye « a reconnu sa responsabilité dans l'attentat de Lockerbie », ce qui a permis l'inculpation des auteurs et la compensation des victimes: depuis, les relations UE/Tripoli se sont améliorées et la Libye a mis fin à son programme sur des armes de destruction massive. Et d'ajouter: « Je ne peux pas croire que la Libye remettra en cause ces progrès à cause de ce procès, alors qu'elle pourrait entrer dans le processus Euromed, bénéficier d'une assistance accrue de l'UE et moderniser ses infrastructures pétrolières ». (hb/mg/mb)