L'aspect des événements récents liés à l'énergie qui a retenu le plus l'attention des moyens d'information, au-delà même du « paquet » de la Commission européenne couvrant l'avenir énergétique de l'Europe, a été l'interruption momentanée de l'afflux de pétrole russe transitant par le Bélarus ; ce qui est compréhensible, car c'était l'aspect le plus spectaculaire, et le plus simple à présenter à l'opinion publique. Cet incident est maintenant dépassé mais ses enseignements demeurent valables, à savoir:
1. Les priorités de M. Poutine. Pour Vladimir Poutine, ses objectifs politiques ont la priorité sur les engagements commerciaux. Il n'a jamais caché qu'il considère la dissolution de l'URSS comme une erreur historique. Or, l'histoire ne recule pas, mais M. Poutine entend fermement maintenir ou ramener dans l'orbite russe un certain nombre des républiques issues de l'URSS, afin d'éviter qu'elles glissent dans l'orbite de l'OTAN. Dans ce contexte, qui couvre des pays importants (il suffit de citer l'Ukraine), le cas du Bélarus est particulier, car l'objectif de M. Poutine serait qu'il entre dans la Fédération russe, qu'il en devienne une partie, objectif qui, selon plusieurs observateurs, n'est pas utopique. Face à un tel objectif, quelques jours d'interruption du débit d'un oléoduc ne pèsent pas lourd. L'Europe doit en être consciente, quelles que soient les proclamations solennelles de Moscou sur la fiabilité de la Russie en tant que fournisseur de produits énergétiques et sur le respect, historiquement réel, des contrats souscrits par Gazprom.
2. La dépendance est réciproque. L'introduction progressive de Gazprom dans le système européen de distribution du gaz et le développement progressif des investissements occidentaux dans la production russe d'hydrocarbures représentent un instrument efficace dans les mains de l'UE et de ses Etats membres pour s'assurer que les engagements de fourniture seront respectés par la Russie. Les institutions européennes ont toujours souligné le caractère réciproque de la dépendance: l'UE dépend largement de la Russie pour son approvisionnement, la Russie dépend de l'UE pour la sécurité de ses débouchés et pour les investissements et les technologies qui lui sont indispensables. A présent, ce principe se concrétise: après certaines réticences du côté européen, la pénétration de Gazprom dans les Etats membres est devenue une réalité, de même que, après des péripéties spectaculaires, les investissements des entreprises pétrolières européennes et américaines vont être relancés. Ceci signifie que la «dépendance réciproque» n'est plus une affirmation abstraite mais, pour l'avenir, une réalité dont M. Poutine doit tenir compte, malgré la remarque du point précédent.
3. Une hypothèse risible. La participation directe des autorités politiques aux décisions énergétiques est définitivement acquise. Elle est une réalité plus qu'évidente en Russie, elle s'impose du côté occidental. L'idée selon laquelle il s'agirait de questions à régler par les entreprises du secteur apparaît aujourd'hui risible et presque bizarre, quels que soient les dimensions et le poids de ces entreprises et leur puissance historiquement prouvée.
4. La dimension européenne est indispensable. Aucun Etat membre isolé n'a la possibilité d'agir efficacement face à la Russie: le niveau européen est indispensable. Les gouvernements qui se préparent à délibérer sur le « paquet énergie » de la Commission doivent en être conscients. Certes, le blocage du traité constitutionnel empêche la mise en œuvre d'une véritable politique commune de l'énergie ; mais si la volonté politique des Etats membres existe, ils peuvent efficacement agir ensemble. D'ailleurs, pour certains aspects, la compétence est communautaire: les négociations sur un nouvel accord renforcé de coopération UE/Russie seraient déjà en cours s'il n'y avait pas eu le veto de la Pologne (la Présidence allemande estime que cet obstacle pourra bientôt être surmonté), les engagements de la Charte de l'énergie sont européens, les objectifs et les engagements que la Commission a proposés la semaine dernière le sont tout autant.
S'appuyer sur les faits. En conclusion, à l'heure actuelle, tout semble indiquer que les interruptions de l'approvisionnement ne risquent pas de se reproduire, car M. Poutine est décidé à rétablir la renommée de son pays en tant que fournisseur fiable en prévision des développements futurs, et les responsables de Gazprom ont indiqué qu'ils disposent de réserves (accumulées dans des dépôts européens) qui lui permettraient de faire face à toute éventualité. Les quatre considérations qui précèdent restent toutefois valables même en l'absence de risques immédiats. Elles ne sont pas le fruit d'élucubrations personnelles mais se fondent sur des faits et sur des évolutions concrètes dont je ferai état demain.
(F.R.)