Bruxelles, 20/10/2006 (Agence Europe) - La Commission européenne veut créer entre l'UE et la Corne de l'Afrique, un partenariat stratégique dans l'intérêt mutuel des deux parties - un partenariat porteur de paix, de sécurité et de développement pour l'une des régions d'Afrique parmi les plus pauvres au monde, et de surcroît potentiellement explosive, eu égard au nombre de ses conflits et à leurs ramifications au-delà du continent noir.
Adoptée formellement par le collège des Commissaires le 20 octobre, la stratégie pour un partenariat politique régional de l'UE avec la Corne de l'Afrique (EUROPE n° 9289) définit une démarche globale en matière de prévention des conflits dans la région afin de s'attaquer aux causes profondes de l'instabilité. Elle fournit aussi un cadre politique pour des initiatives régionales concrètes de l'Union africaine et de l'IGAD (Autorité intergouvernementale pour le développement) en vue de solutions durables, et un dialogue structuré entre l'UE et les sept pays de la Corne de l'Afrique (Djibouti, Erythrée, Somalie, Ethiopie, Soudan, Ouganda, Kenya).
La stratégie propose trois axes d'intervention: agir sur les problématiques des pays, qui ont des ramifications régionales, s'attaquer aux problématiques régionales qui sont sources de conflit et d'instabilité, et favoriser l'intégration régionale. Un programme de travail détaillé sera élaboré en collaboration étroite avec les pays de la région, l'IGAD et l'Union africaine.
« Il est important d'y travailler dès à présent, à l'heure où nous préparons les documents de stratégie par pays, et les documents de stratégie régionale dans le cadre de la programmation du dixième Fonds européen de développement », a souligné Louis Michel, commissaire européen au Développement en présentant l'initiative à la presse. Les trois milliards d'euros mis à la disposition des pays ACP (Afrique/Caraïbe/Pacifique) pour l'appui à la gouvernance pourront d'autant mieux être utilisés, pour la part qui revient aux pays de la Corne de l'Afrique, qu'ils pourront être programmés en accord avec les priorités des pays et du partenariat stratégique proposé.
Les pistes d'action à explorer ne manquent pas. Louis Michel en a suggéré quelques-unes parmi lesquelles notamment: - renforcer l'initiative du Bassin du Nil pour assurer la gestion des eaux du fleuve de manière équilibrée entre l'Ouganda, le Soudan et l'Ethiopie, en tenant dûment compte de l'impact sur l'Egypte en aval ; - renforcer les capacités de la brigade d'intervention d'Afrique de l'Est ; - entamer un dialogue structuré avec l'IGAD et la Ligue arabe sur la gouvernance, la sécurité, l'islam et le pastoralisme nomade ; -appuyer le centre régional pour les armes légères, le programme d'alerte précoce et d'intervention en cas de conflit et le programme de lutte contre le terrorisme de l'IGAD ; - réformer les contrôles aux frontières par des actions de formation commune, améliorer la gestion des flux migratoires et de réfugiés, et combattre le trafic des êtres humains, renforcer les capacités de l'IGAD pour qu'elle puisse développer et soutenir des projets régionaux ; - étendre et renforcer le mécanisme d'alerte précoce et de réponse aux conflits de l'IGAD, notamment pour éviter les conflits entre pastoralistes migrant entre pays.
Pour Louis Michel, « cette stratégie géopolitique régionale est un premier exemple de la démarche politique poursuivie par l'UE dans sa stratégie pour l'Afrique, mise en œuvre dans une région où tout est interaction, mais, où, souvent, les différents problèmes sont traités de manière spécifique ». Cela vaut pour la confrontation persistante liée au tracé frontalier entre l'Erythrée et l'Ethiopie, pour la crise en Somalie, comme pour les conflits au Soudan/Darfour, et dans le Nord de l'Ouganda. Or, seules des solutions régionales peuvent être durables.
Il s'agit de pays où 22 % de la population vivent en dessous de la ligne de pauvreté moyenne du continent africain, qui - à l'exception de Djibouti et du Kenya- sont tous aux prises avec des conflits ou des disputes territoriales, et souffrent du peu de ressources naturelles et de la désertification, a souligné le Commissaire. Mais au-delà de ces conflits, « entrelacés et intrinsèquement liés », des faiblesses de gouvernance, de la pauvreté généralisée, de la démographie galopante et de l'insécurité alimentaire - facteurs sous-jacents communs à tous les pays -, il existe des « dynamiques transfrontalières qui exacerbent ce potentiel de tensions: conflits sur des ressources naturelles rares - l'eau en particulier -, prolifération des armes, migrations illégales, banditisme, montée de l'extrémiste islamiste. « Nous avons affaire à un système régional d'insécurité », estime Louis Michel. A cela s'ajoutent des changements géopolitiques préoccupants dans la Corne de l'Afrique où les différents conflits « tendent à devenir le théâtre d'une polarisation entre une ligne pro-occidentale chrétienne laïque (Ethiopie, Kenya, Ouganda) contre une ligne arabo-islamiste (Soudan, Islamistes en Somalie avec le soutien de l'Erythrée, Djibouti) ». Autant de facteurs, qui, selon le Commissaire, suffisent à convaincre de la nécessité d'agir pour prévenir l'extension de cette polarisation dans d'autres pays de la région (Kenya, Tchad, Tanzanie, Ouganda, République centrafricaine, et même la République démocratique du Congo). Il en va de l'intérêt de la sécurité en Afrique, mais aussi des enjeux stratégiques de l'UE en matière de sécurité. « Nous pensons que l'Union européenne a une valeur ajoutée pour faire la différence (…) Il est du devoir de la Commission européenne de s'impliquer politiquement dans les régions. Nous ne sommes pas qu'un guichet », ajoute Louis Michel. Les intérêts économiques de l'UE sont également en jeu. La Commission entend les préserver dans cette région qui borde la mer rouge et le Canal de Suez, « axe stratégique pour l'approvisionnement énergétique », une région dans laquelle les Etats-Unis, la Chine, l'Inde et le monde musulman sont déjà actifs, et « qui mérite d'être élevée au rang des priorités de l'UE ». (an)