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Bulletin Quotidien Europe N° 9287
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

A propos de la situation et des perspectives de l'euro et de l'union économique et monétaire selon Jean-Claude Juncker

Une fois de plus, Jean-Claude Juncker a dit tout ce qu'il avait sur le cœur. Enfin, presque tout. Mais, quand il n'a pas dit tout ce qu'il pensait (à propos de l'autonomie du Groupe de l'euro par rapport au Conseil EcoFin), il a eu l'honnêteté intellectuelle de l'indiquer. Pour une vue d'ensemble de ses déclarations, voir le compte-rendu d'Albin Birger dans notre bulletin n.9285. J'ajoute quelques réflexions sur certains aspects.

Autonomie de la zone euro et nature de l'organe politique qui le dirige. La position exposée par le président du Groupe de l'euro est institutionnellement orthodoxe. Il a expliqué que l'Eurogroupe n'est pas une institution de l'UE et n'a pas vocation à le devenir, car la zone euro devrait progressivement s'étendre à tous les Etats membres si bien que l'organe qui le gère coïncidera à ce moment-là avec le Conseil Ecofin. L'Eurogroupe garde donc un caractère informel même si sa gouvernance budgétaire et économique sur les pays de sa zone est destinée à s'élargir et à se renforcer. Jean-Claude Juncker a ajouté: « Ma réponse aurait pu être plus précise, mais je n'ai pas l'intention de dire ici et maintenant tout ce que je pense.»

Ce qu'il pense, on peut le déduire de sa description de la situation. Il n'entend pas établir un bilan de l'activité du Groupe qu'il préside parce que ce bilan n'est pas encore suffisamment étoffé ni entièrement satisfaisant; le «sentiment de l'inaccompli» subsiste, l'«effort pédagogique» n'a pas encore abouti. Mais dans sa forme actuelle, avec une présidence stable, le Groupe est déjà plus efficace, les analyses ont été élargies, certaines procédures ont été renforcées et surtout les objectifs essentiels sont mieux compris et acceptés. L'un d'entre eux surtout: l'usage plus vertueux des excédents de recettes fiscales, en donnant la priorité à la couverture du déficit et de la dette. De ce point de vue, la réforme du Pacte de stabilité a été efficace. Auparavant, ni l'opinion publique, ni même la Banque Centrale Européenne n'avaient saisi l'importance de cet aspect ; aujourd'hui, l'assainissement budgétaire est reconnu en général comme prioritaire. Il est indispensable que tous les Etats membres appliquent ce principe ; l'action à cet égard doit devenir horizontale, couvrant l'ensemble de la zone. Dans une Union monétaire, des orientations différentes à ce sujet ne sont pas possibles, les pays vertueux n'accepteraient pas qu'un pays se dérobe (M. Juncker a pris l'exemple «théorique» de l'Italie), car la responsabilité de la stabilité de l'euro doit être assumée par tous.

Le caractère horizontal doit couvrir également l'utilisation du potentiel de croissance, les réformes structurelles (même si un problème subsiste: comment gagner les élections après avoir effectué les réformes ?) et d'autres aspects de la gouvernance, grâce à des critères communs pour l'indexation des salaires, l'inflation provoquée par le coût de certains services, l'évolution du secteur immobilier.

Progrès de la reconnaissance extérieure de la zone euro. Les ambitions de M. Juncker couvrent tout autant le volet extérieur de l'euro. Pour la première fois, la zone euro est reconnue par le FMI comme une zone monétaire en elle-même. Le jour viendra où cette zone sera représentée en tant que telle auprès du FMI, même si un consensus n'existe pas encore (au sein du Benelux, la «partie Nord» n'est pas d'accord, mais «ça viendra plus tard»). Globalement, il était prévisible, selon M. Juncker, que «la vraie musique se jouerait progressivement à l'Eurogroupe» et que l'axe de la politique économique et monétaire européenne se déplacerait dans ce sens, même si cette évolution ne plaît pas partout, notamment à Londres.

On comprend que, dans ce contexte, la nature formelle ou informelle du Groupe de l'euro puisse être, pour M. Juncker, secondaire. Il a reconnu que déjà maintenant les ministres de l'euro préfèrent évoquer entre eux certains aspects de la situation et certaines orientations. Il a quand même exprimé le plus grand respect pour le Conseil Ecofin (à qui il fait chaque fois rapport en tant que président de l'Eurogroupe), et regretté que les ministres de l'euro aient tendance, leur réunion terminée, à quitter les lieux…Le projet de traité constitutionnel représenterait pour lui un «bon début» en direction de l'autonomie de la zone euro.

Contre l'arrogance à l'égard des pays d'Europe centrale et orientale. M. Juncker est très ferme à propos de l'entrée progressive d'autres pays de l'Union dans la zone euro. Il ne parle pas de «nouveaux Etats membres» car cette définition n'appartient pas à son vocabulaire: il n'y a pas d'anciens et de nouveaux, il existe des Etats membres, un point c'est tout. Il rejette la notion, ou même seulement l'impression, d'une «zone de l'euro fermée»: tous les pays de l'UE ont vocation à en faire partie, l'objectif étant de l'élargir jusqu'à englober la totalité des Etats membres. L'adhésion à la zone euro ne peut pas être négociée ; dès qu'un pays respecte les critères, il entre. S'il est prêt, il le fera sans chocs. Aucun critère de convergence ne doit être ajouté aux actuels, aucun ne doit être modifié. Les pays candidats ne peuvent pas introduire leurs critères ; les pays de l'euro ne peuvent pas rendre plus sévères ceux qui existent ni refuser l'entrée à qui est en règle. En ce domaine, l'arrogance n'a pas de raison d'être. Les pays d'Europe centrale et orientale ont accompli des transformations et des réformes extraordinaires: six sur huit n'existaient même pas en tant qu'Etats indépendants il y a dix ou quinze ans, qu'on mesure le chemin parcouru !

Le président de l'Eurogroupe est donc formel: les critères sont clairs, les règles communes s'imposent à tous, le Pacte de stabilité révisé l'indique explicitement et il n'existe aucun «besoin pressant» de nouvelles réformes. Ce qui importe d'abord, c'est de consolider et d'appliquer ce qui existe. Il rejette donc à la fois les tentations d'arrogance ou d'attitude de supériorité de la part de quelques pays de la zone euro et que le souhait de certains pays d'Europe centrale ou orientale d'atténuer ou de réviser le critère de l'inflation car ils estiment que son application est trop mécanique (on se rappellera le cas de l'Estonie, dont l'entrée dans la zone euro a été reportée pour un dépassement minime du taux d'inflation admis). Pour M. Juncker, l'attitude sage consiste à accepter et respecter les règles en vigueur, sans mettre en discussion l'autonomie de la Commission européenne et de la Banque Centrale dans l'évaluation du respect des critères.

L'autonomie des statisticiens. Apparemment technique, ce point a en fait une portée économique de premier plan, car le dépassement du déficit admis, l'évaluation de la réduction de la dette, etc. sont liés à la fiabilité des calculs et à l'autonomie effective des offices statistiques. Pour Jean-Claude Juncker, il est essentiel que les offices statistiques soient indépendants par rapport au pouvoir politique , en particulier Eurostat (bien que personnellement il ne soit pas du tout d'accord avec certaines évaluations d'Eurostat concernant les avantages budgétaires que son pays tire du fait que certaines institutions communautaires sont installées au Luxembourg). C'est dans le cadre d'Eurostat que doivent, par exemple, être discutées des questions d'actualité telles que le déficit réel de la Hongrie et la demande de la Grèce d'introduire dans le calcul du PIB une partie de son «économie grise».

Le dialogue avec le président de la Banque centrale européenne. Beaucoup d'encre a été consacrée à ce dossier (voir cette rubrique dans le bulletin n. 9268). M. Juncker en a parlé de façon simple et sereine. Il a souligné que le partage des compétences et des responsabilités entre le président du Groupe de l'euro et celui de la Banque Centrale Européenne est à respecter sans réserves ; mais aussi bien les ministres des Finances qu'un gouverneur sont «des êtres très sensibles». Tout ne fonctionne pas encore à merveille mais « nous sommes en train de développer un dialogue vertueux dont je suis satisfait et que je considère comme positif ». Il est possible, à son avis, tout en respectant les compétences respectives, d'échanger des remarques et des opinions sur les politiques dont chaque partie a la responsabilité, si la discrétion est assurée (et si l'on évite l'excès de déclarations à la presse…).

Les financements futurs de la Banque européenne d'investissement (BEI) dans les pays tiers. Tout en observant que cette affaire ne concerne pas le Groupe de l'euro mais le Conseil de l'UE dans son ensemble, M. Juncker estime que la BEI doit représenter un instrument important de la politique extérieure de l'Union. Ce n'est pas en récitant à longueur de journée des poèmes sur l'amitié de l'Europe avec tel ou tel pays d'Asie, d'Amérique latine ou d'Afrique, que l'UE concrétisera ses politiques de voisinage ou d'amitié. Sans ignorer les réticences de certains Etats membres (les Pays-Bas, on le sait, estiment qu'il faudrait éliminer progressivement les financements de la Banque en Asie et en Amérique latine), M. Juncker estime que la BEI doit continuer à assumer un niveau raisonnable de financements en dehors de l'Europe. Il a l'impression qu'un accord au sein du Conseil interviendra bientôt, en modifiant la proposition de la Commission (les ministres des Affaires étrangères évoquent ce dossier ce mardi même à Luxembourg), par des compromis entre les Etats membres qui - comme l'Espagne et le Portugal - voudraient privilégier l'Amérique latine et ceux qui regardent davantage en direction de l'Asie.

Une expérience unique. Si je me suis étendu sur le «petit-déjeuner de travail» organisé par l'European Policy Center (EPC), c'est que Jean-Claude Juncker a saisi cette occasion pour répondre à plusieurs questions sur la situation et les perspectives de l'euro. Ce n'est d'ailleurs pas seulement à propos de l'Union Economique et Monétaire que M. Juncker peut jouer un rôle de premier plan. Il a une expérience unique du Conseil européen (il est de loin, parmi les membres actuels de cette instance, celui qui a participé au plus grand nombre de Sommets) et sans doute pas mal d'idées sur la relance institutionnelle et constitutionnelle de l'Europe. Il s'est exprimé à ce sujet la semaine dernière dans une Conférence organisée par les « Amis de l'Europe » d'Etienne Davignon. Mais l'Agence EUROPE n'était pas invitée ; je ne peux donc pas vous en rendre compte.

(F.R.)

 

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