Une audition éloquente. Il a suffi d'élargir le débat en dehors des cercles officiels, et quelques éléments de vérité sur les perspectives des relations de l'UE avec les pays de la rive sud de la Méditerranée sont apparus en pleine lumière. Le langage politiquement correct, on le connaît: une zone de libre-échange à l'horizon 2010, une zone commune de stabilité et de progrès, et ainsi de suite. J'invite les intéressés à lire, dans notre bulletin n. 9264, le compte-rendu de l'audition organisée le 12 septembre dernier par la commission du commerce international du Parlement européen: certains ambassadeurs des pays méditerranéens concernés, des représentants d'ONG (organisations non gouvernementales) actives sur le terrain, des professeurs d'universités, d'autres témoins, ont présenté une réalité bien différente de l'image officielle ; même les parlementaires européens qui ont pris la parole l'ont fait d'une manière moins conventionnelle et moins rhétorique par rapport à ce que l'on entend trop souvent dans les sessions plénières.
L'échec du projet de libre-échange. Voici la réalité. La zone de libre-échange à l'horizon 2010 est un leurre. Elle présuppose la suppression des barrières au commerce entre tous les pays participants: or, les pays de la rive sud maintiennent entre eux des restrictions sans fin. La Libye se désintéresse ostensiblement du projet. L'Algérie n'hésite pas à le rejeter officiellement car il ne correspond ni à ses intérêts ni à ses objectifs ; elle rejette également la «politique de voisinage» et s'en tient à l'accord bilatéral d'association. D'autres pays s'activent pour libérer partiellement les échanges entre eux, mais par petits groupes. Rien qui ressemble au projet global. Ce que les pays de la rive sud demandent à l'Europe, c'est d'ouvrir davantage ses frontières à leurs produits surtout agricoles, sur une base bilatérale. Mais la réciprocité que l'UE demande (tout en acceptant un décalage dans les calendriers) ne leur apporterait que des inconvénients: leur petite industrie s'est transformée en petit commerce de produits importés (souvent chinois, en vérité), et les agriculteurs ne pourraient pas faire face à la concurrence européenne (et encore moins mondiale). Une vaste zone de libre- échange couvrant toute la région n'a aucune chance de voir le jour dans un avenir prévisible.
Partenariat bloqué. La situation est encore plus sombre pour les autres grandes ambitions du processus de Barcelone, qui aurait dû conduire à un partenariat en trois piliers: économique, politique et culturel. Les investissements privés ne démarrent pas (comment les entrepreneurs européens pourraient-ils investir dans des pays repliés sur leurs marchés nationaux, qui n'essayent pas de créer un marché unique attractif ?) ; les insuffisances en matière de liberté et démocratie sont dénoncées à tour de rôle par des parlementaires européens ou par des ONG ; le projet de «charte pour la paix et la stabilité en Méditerranée» est abandonné depuis longtemps ; le dialogue des cultures reste en surface, entre quelques intellectuels distingués des deux côtés, et il le restera aussi longtemps que certaines autorités religieuses et les masses musulmanes réagiront de manière inadmissible du point de vue européen à des épisodes comme les «caricatures danoises» ou un discours théologique du Pape (qui parle au nom de l'Eglise et des croyants et n'engage en rien les autorités politiques des pays de l'UE). Il existe quelques tentatives de valoriser le patrimoine culturel commun (exemple: Saint Augustin en Algérie), mais qui s'en aperçoit ? Quelques résultats bilatéraux, entre l'UE et l'un ou l'autre pays méditerranéen, sont possibles, mais l'espace commun euro-méditerranéen de liberté, de sécurité et de justice pourra continuer à être cité dans une résolution parlementaire ou dans le discours d'une personnalité politique, sans aucune chance de naître aussi longtemps que les différences de religion sont vécues comme des conflits et que les attentas et les menaces de destruction se poursuivent. Je ne sais pas ce qui est plus lamentable, entre l'attitude de certains islamistes fanatiques et la lâcheté mielleuse de certaines personnalités ou autorités européennes
Les raisons d'espérer. N'existe-t-il alors aucun élément positif, aucune lumière à la fin du tunnel ? Ce n'est pas mon avis. Je suis étonné par le nombre et le courage des intellectuels musulmans qui réclament la liberté de pensée, le nombre de journalistes qui se battent pour la liberté d'expression et de critique ; et encore davantage j'admire la détermination des femmes qui se battent pour leurs droits et pour leur dignité. Dans quelques pays de la rive sud, les résultats que les uns et les autres parviennent à arracher sont, compte tenu des circonstances, extraordinaires. Et il existe aussi dans quelques pays des autorités qui encouragent ces efforts. C'est pourquoi l'espoir que l'ensemble euro-méditerranéen devienne vraiment un jour un espace commun de paix, de stabilité, de progrès, de liberté et de justice ne doit pas être abandonné. (F.R.)