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Bulletin Quotidien Europe N° 9231
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

La classe politique et l'opinion publique britanniques sont revenues aux positions traditionnelles opposées à l'intégration européenne

Ne pas choisir signifie se résigner. Le «problème britannique», c'est-à-dire la possibilité de créer une Europe politiquement unie et autonome avec la participation du Royaume-Uni, continue à influencer la nature même de l'Union européenne, ses ambitions et son développement (voir cette rubrique d'hier). Je n'appartiens pas à la catégorie de ceux qui estiment que les différences d'attitude et d'orientations des deux côtés de la Manche justifient une évaluation éthique ou politique. Une position n'est pas en elle-même supérieure à l'autre. Les intérêts, les objectifs, les mentalités et les traditions diffèrent, avec le résultat qu'on n'a pas la même conception de l'Europe. Les Britanniques ont le droit de défendre leur conception et leurs intérêts. J'estime simplement que, après deux décennies de cohabitation, l'on constate que les deux conceptions ne sont pas conciliables et qu'il faudra choisir. Tony Blair a fait l'effort maximal de conciliation ; il a échoué. Pour l'avenir, ne pas choisir signifierait en pratique accepter l'affirmation progressive de la coopération intergouvernementale et renoncer à l'ambition d'une Europe politiquement unie et représentant dans le monde une entité autonome. Cette constatation, je le répète, n'implique aucun jugement.

Il faut aussi reconnaître que les réticences britanniques à confier aux institutions communautaires la gestion de politiques communes n'ont jamais signifié un refus à participer aux efforts européens en faveur des Etats membres moins favorisés. Le Chancelier de l'Echiquier n'est pas plus restrictif que ses collègues, tous les ministres des Finances veillent de manière sourcilleuse à l'équilibre des comptes nationaux et un certain égoïsme est de ce point de vue bien partagé.

Sur un plan plus général, personne ne conteste les mérites de la Grande-Bretagne. Elle a appris aux pays continentaux la liberté, la démocratie, les droits individuels. Un commentateur (et ancien ambassadeur), Sergio Romano, a ainsi synthétisé la situation: la civilisation britannique représente « une combinaison extraordinaire de liberté, fantaisie, intelligence et traditions: quel dommage qu'avec un pays si fascinant on ne puisse pas faire l'Europe !»

Voici quelques éléments qui peuvent contribuer à comprendre les raisons de cette impossibilité.

Les orientations du Parlement britannique. Je citerai d'abord le résultat des contacts que Pierre Lequiller, président de la délégation de l'Assemblée nationale française pour les affaires européennes, a eus le mois dernier à Londres avec des parlementaires et autres personnalités britanniques à propos des perspectives du projet de traité constitutionnel. Son compte rendu a été publié par l'Assemblée nationale.

Après avoir constaté que le Royaume-Uni a été «soulagé» par les «non» au traité constitutionnel en France et aux Pays-Bas, M. Lequiller poursuit: « Le R.U. considère que le projet de constitution est mort ; il est illusoire de penser parvenir à un nouvel accord sur un texte aussi ambitieux. Cependant, à l'exception du représentant du Parti conservateur qui n'hésite pas à envisager de revenir sur les acquis communautaires, les autres personnalités rencontrées ne sont pas opposées à des modifications institutionnelles limitées permettant à l'UE élargie de mieux fonctionner. Des pistes pour l'avenir ont notamment été tracées par M. Charles Grant, directeur du think tank 'The Center for European Reform' qui va proposer au parti travailliste un mini-traité susceptible d'être ratifié par voie parlementaire ». La troisième partie du projet constitutionnel actuel serait omise, et la seconde aussi (la Charte des droits fondamentaux) «qui pose des problèmes juridiques et comporte des clauses sociales semblant aller trop loin. La première partie ne serait pas reprise entièrement mais pourrait comporter des modifications aux traités existants comportant: la présidence stable du Conseil européen, la règle de la double majorité (Etats et peuples), le ministre européen des Affaires étrangères et le service européen pour l'action extérieure. La Commission européenne resterait composée d'un commissaire par Etat membre, pour répondre aux demandes des nouveaux entrants. Aucune extension des compétences européennes ou de la prise de décision à la majorité ne serait prévue ». La ratification d'un tel mini-traité pourrait être rapide, même avant le départ de Tony Blair.

En même temps, pour les parlementaires britanniques, l'Europe pourrait avancer selon les orientations dégagées au sommet européen informel de Hampton Court, notamment la stratégie européenne pour l'énergie et la lutte contre le terrorisme. Selon M.Charles Grant déjà cité, « les Britanniques estiment que la conception franco-allemande de l'Europe politique a vécu », et que Français et Britanniques doivent continuer à travailler ensemble « sur le dossier énergétique, sur la recherche et l'innovation, sur les questions de défense et le dossier iranien ».

On le voit, le Parlement britannique a clairement en vue un programme de coopération intergouvernementale. M. Lequiller avait rencontré aussi le ministre délégué aux Affaires européennes Geoff Hoon et le conseiller de Tony Blair pour les affaires européennes, Kim Darroch.

Une attitude qui vient de loin. Mon deuxième élément de réflexion est de caractère plutôt historique. J'ai l'impression qu'au cours des années, et avec la montée d'une nouvelle classe politique en Europe, les fondements de l'attitude britannique à l'égard de l'unité de l'Europe ont été oubliés ou déformés. On cite souvent les déclarations de Winston Churchill en 1945 et 1946, à La Haye et à Zurich, en faveur d'un «groupe européen qui pourrait donner l'impression d'un patriotisme élargi et d'une citoyenneté commune aux peuples éperdus de ce continent turbulent et puissant ». Ce que l'on oublie, est que l'invitation à s'unir était adressée aux pays continentaux ; la participation de la Grande-Bretagne n'était même pas prise en considération par Churchill. Dans le monde occidental redessiné face au bloc soviétique, il aurait dû exister d'après lui trois entités: les Etats-Unis d'Amérique, l'Europe continentale unifiée et le Commonwealth réunissant Grande-Bretagne, Canada, Inde, Australie, etc.

Quant à la position du Général de Gaulle, le n. 4509/4510 de la « Documentation française » cite les phrases suivantes de la conférence de presse de mai 1967, au moment de la deuxième demande britannique d'adhésion à la CEE: « Le Royaume-Uni ne pourra jamais se joindre aux Six qu'après avoir accompli une profonde transformation économique et politique ; si un jour la Grande-Bretagne en venait là, avec quel cœur la France accueillerait cette historique conversion ! » Ce passage gaullien est cité dans le livre de Pierre Pignot «Les Anglais confrontés à la politique agricole commune». Je me réfère à ce livre parce qu'il est l'œuvre d'un collaborateur direct de Sicco Mansholt, père de la PAC et de ses premières réformes, ancien vice-président et président de la Commission européenne, et parce qu'il cite des textes qui ne sont pas facilement accessibles. Comme cette affirmation de John Rowlands Stanley qui à la fin du XIXème siècle affirmait: « Les plaines d'Amérique du Nord, la Russie, voilà nos champs de blé ; le Canada, les pays baltiques, nos forêts. L'Australie contient nos élevages de moutons, l'Amérique nos troupeaux de boeufs… ». Les origines des denrées citées ont quelque peu changé, mais le principe demeure le même. C'est la conception qui explique les difficultés (et les compromis parfois incroyables) des négociations d'adhésion. L'orientation britannique actuelle en faveur de la démolition de la PAC et de l'ouverture des frontières de l'UE aux produits agricoles du monde entier vient de loin, et rien n'indique que les Britanniques puissent changer d'orientation.

La conception de la « dame de fer ». L'arrivée au pouvoir de Mme Thatcher avait consolidé l'orientation britannique traditionnelle, ses «Mémoires» en témoignent amplement. Son point de départ étant l'opposition à «la création de blocs de pays étroitement liés qui s'opposeraient à un internationalisme plus vaste», et l'essentiel de son action a consisté - à côté de la récupération des contributions britanniques au budget communautaire - à faire obstacle aux projets de Jacques Delors qui visaient à créer ou consolider des politiques communes et des instruments communautaires s'ajoutant au grand marché sans frontières. Mme Thatcher a ainsi résumé ses objectifs: « Une Europe large, s'étendant peut-être jusqu'à l'Oural et incluant certainement l'Europe nouvelle de l'autre côté de l'Atlantique qui avait un sens historique et culturel. En termes économiques, seule une approche vraiment globale réussirait ». Conformément à cette vision, elle appuyait le projet américain de renforcer les aspects économiques de l'OTAN « en suggérant de donner une dimension commerciale à l'Alliance atlantique qui unirait l'Europe à une zone de libre-échange nord-américaine (Etats-Unis et Canada) ».

Après le départ de Mme Thatcher, le Royaume-Uni a connu quelques gouvernements plus souples à l'égard de l'Europe, jusqu'à la tentative généreuse mais malheureusement vaine de Tony Blair de rapprocher son pays au continent. À l'heure actuelle, selon les termes de Philippe de Schoutheete, « l'opinion britannique est plutôt plus sceptique sur les questions européennes que lorsque Tony Blair est arrivé au pouvoir ». Le futur Premier ministre annoncé, Gordon Brown, est revenu exactement aux positions de Mme Thatcher. En rejetant l'hypothèse d'une Europe qui constituerait un stade intermédiaire entre les Etats et le monde.

Les forces pro-européennes sont très minces. Il est vrai qu'en même temps quelques forces politiques pro-européennes britanniques se sont mieux organisées et agissent. Trois parlementaires européens de nationalité britannique appartenant à des groupes politiques différents - le libéral-démocrate Andrew Duff, le travailliste Richard Corbett et le conservateur Christopher Beazley - ont créé au printemps dernier un groupe qui veut agir en faveur du rapprochement entre leur pays et l'UE, par analogie avec ce qui a été fait à Westminster. D'autres groupements poursuivent les mêmes objectifs. Mais pour le moment ils ne pèsent pas lourd.

(F.R.)

 

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