J'ai essayé d'indiquer hier les raisons qui m'amènent à estimer que la Turquie parviendra à la conclusion que son adhésion à l'UE en tant que membre à part entière ne représente pas la bonne formule pour ses relations futures avec l'Europe. Je n'ai pas parlé des raisons qui justifient une conclusion analogue du côté européen: je dirais simplement qu'aucun des arguments généralement utilisés en faveur de l'adhésion turque n'est, à mon avis, convaincant. Ils peuvent être regroupés en quatre catégories (plus une):
a) idéologiques: l'UE ne doit pas donner l'impression d'un «club chrétien» fermé. Cette légende est suffisamment démentie par les faits. Les perspectives d'adhésion de l'Albanie ou de la Bosnie ne sont en rien affectées par le caractère musulman de leurs populations. On n'en a même jamais parlé, et il en sera de même à propos du Kosovo, si l'évolution politique allait dans la direction d'un Etat indépendant. Il ne faudrait quand même pas oublier que les pays de l'UE sont intervenus militairement deux fois en Europe, l'une et l'autre pour défendre des populations musulmanes (en Bosnie et au Kosovo). Ce n'est pas l'UE qui attribue un caractère sacré au territoire de sa religion dominante, avec des mots spécifiques pour le définir.
b) politiques: élargir la zone de stabilité et diffuser la liberté, la démocratie et autres valeurs. Ces objectifs sont évidemment valables, mais ils n'ont aucun rapport avec les adhésions. L'Europe s'efforce de diffuser ses valeurs partout dans le monde, en Afrique comme en Asie ou en Amérique latine, sans aucun rapport avec le statut de membre de l'Union. L'objection selon laquelle, dans certains cas, tel ou tel pays se rapproche des valeurs européennes dans le but de remplir les critères de l'adhésion, et qu'il y renoncerait si cet objectif s'estompe, est dangereuse. Elle impliquerait que la liberté et la démocratie ne représentent pas pour ce pays une exigence ressentie mais font partie d'une tactique de négociation. Une adhésion dans ces conditions annoncerait bien des nuages pour l'avenir.
c) historiques: la Turquie fait partie de l'histoire européenne en y étant directement mêlée depuis des siècles. Cette réalité est incontestable, mais elle n'a rien à voir avec l'entrée dans l'Union européenne. Les Etats-Unis d'Amérique ont été aussi directement engagés, et comment ! dans l'histoire de l'Europe, ainsi que d'autres pays, et personne n'en a tiré un argument en faveur de l'adhésion. On a fait valoir qu'autrefois un Etat européen a même fait appel à l'alliance de la Turquie pour combattre un autre Etat européen. Mais les Etats-Unis se sont trouvés dans la même situation à deux reprises le siècle passé. Certes, la Turquie est un cas politiquement délicat et très important. Mais je n'oublie pas la remarque récente d'Etienne Davignon (voir cette rubrique dans le bulletin n. 9218): l'UE ne doit pas résoudre des problèmes liés à des cas particuliers ou à des difficultés momentanées par des décisions générales et définitives.
d) économiques: elles sont liées notamment aux perspectives ouvertes par le marché, turc et au rôle de la Turquie dans l'approvisionnement énergétique de l'Europe. Une fois de plus: ce sont des questions très sérieuses mais qui ne justifient pas en elles-mêmes une adhésion à l'UE, étant donné que: le marché turc est déjà ouvert aux produits européens (et le marché européen est ouvert aux produits turcs) au titre de l'Union douanière ; le premier partenaire commercial de l'UE sont les Etats-Unis, les principaux fournisseurs de pétrole sont les pays du Golfe, ceux du gaz la Russie et l'Algérie. Pour aucun de ces pays, il n'est question d'une adhésion, les critères de l'adhésion sont d'une autre nature.
L'Europe au rabais ? Il existe aussi une thèse favorable à l'adhésion turque qui ne fait pas appel aux raisons indiquées. Michel Rocard se fonde sur la constatation que le rêve d'une Europe vraiment intégrée s'est évanoui, qu'il n'existe aucune chance de construire une Europe fédérale ou politique. Dans une Europe au rabais, pourquoi la Turquie n'aurait-elle pas sa place ? M. Rocard reconnaît que l'Europe avec la Turquie ne pourra pas avoir de grandes ambitions politiques. Mais si les jeux sont faits, contentons-nous de construire le mieux possible l'Europe à notre portée. Je qualifierais la position de M. Rocard de «réalisme excessif» car il fermerait la porte aux espoirs de relance constitutionnelle et d'autres évolutions ambitieuses.
Dépasser le «débat théologique». Il est vrai que certaines des raisons de principe que l'on fait valoir pour s'opposer à l'adhésion turque m'apparaissent tout autant faibles que celles que j'ai citées en faveur. Par exemple, l'ancien commissaire européen Frits Bolkestein affirme qu'ouvrir la porte à la Turquie signifierait rendre vaine l'ancienne victoire contre l'invasion turque aux portes de Vienne et que si la Turquie a participé à l'histoire de l'Europe, c'était toujours en tant qu'envahisseur ou occupant. Une telle présentation oublie que les guerres entre pays européens ont été tout autant horribles que celles contre les envahisseurs externes, que les invasions étaient réciproques, et que le premier objectif de l'unité de l'Europe était justement de rendre à jamais impossibles les guerres qui l'ont déchirée au cours des siècles. L'intégration européenne élimine les causes et la possibilité même de guerres internes ; il en serait de même à propos des guerres contre les envahisseurs d'hier, qui sont les alliés d'aujourd'hui. Qui cherche des arguments valables contre l'adhésion turque dispose déjà de son manuel, de son livre de chevet: le mince bouquin de Sylvie Goulard « Le Grand Turc et la République de Venise », dont la deuxième édition est encore plus incisive que la première. Inutile de chercher ailleurs.
Personnellement, je doute désormais de l'utilité de prolonger sans fin ce que j'appellerais le «débat théologique», car l'essentiel a été dit et les arguments pour ou contre sont toujours les mêmes, à quelques nuances près. Si je regarde en arrière, je constate que je ne pourrais ajouter rien de vraiment nouveau à ce que j'avais écrit en octobre dernier. Les arguments en faveur de l'adhésion étaient ainsi résumés (bulletin n. 9042): « preuve définitive que l'UE n'est pas un club chrétien ; échec à la thèse du choc inévitable des civilisations ; fidélité aux engagements souscrits depuis longtemps par l'UE ». Les arguments culturels étaient repris dans brochure du Rotary Club d'Istanbul (enrichie d'une documentation photographique fascinante) rappelant en particulier que: Abraham et Homère sont nés dans le territoire aujourd'hui turc ; l' histoire commune avec la Grèce, Rome et le christianisme ; l' accueil généreux des Juifs lorsqu'ils étaient chassés des pays européens ou de Russie. Le nom même d'Europe nous arrive de Turquie, par le personnage mythique qui le portait. Ce sont des vérités irrécusables. Qu'est-ce qui est encore vivant de cette glorieuse communauté culturelle, au-delà de la mince tranche méditerranéenne du territoire qui constitue aujourd'hui l'Etat turc ?
Javier Solana avait tout compris. Il est intéressant de constater à quel point Javier Solana avait déjà anticipé, en septembre dernier, sous des termes à peine voilés, l'hypothèse que les négociations d'adhésion évoluent en définitive vers des négociations pour un partenariat renforcé (voir cette rubrique dans le bulletin déjà cité n. 9042). Il avait insisté sur l'exigence « d'avoir la Turquie le plus près de nous», unis ensemble dans une relation étroite et fondée sur la confiance réciproque. Toutefois, interrogé sur l'hypothèse que cette relation ne soit pas nécessairement l'adhésion à part entière, M. Solana avait répondu: « Mais ce n'est pas le moment de dire cela ! Nous commençons le processus pour aller jusqu'au but. Si d'ici là des éléments nous montrent qu'il devient impossible d'accepter un pays de cette dimension, ce sera le moment de prendre la décision appropriée ».
Il est vrai que les milieux économiques turcs se demandent ce que pourrait être la formule de rechange, étant donné que le partenariat privilégié existe déjà, grâce à l'Union douanière et à l'ébauche d'un soutien financier et technique européen. Mais des éléments nouveaux existent, comme la naissance de la Communauté de l'énergie (la Commission européenne a suggéré que la Turquie y adhère), et les grandes lignes d'un partenariat privilégié renforcé ont été élaborées depuis plusieurs mois par le Parlement européen (voir cette rubrique dans le bulletin n. 9043). À présent, avec l'avancement des négociations, les problèmes d'adaptation de la réalité politique, sociale et religieuse turque deviennent de plus évidents.
Le double piège. En même temps deviennent plus évidentes les difficultés pour l'Europe, à la fois sur le plan institutionnel et dans le domaine des politiques communes, c'est-à-dire:
a) le fonctionnement institutionnel. L'UE a retenu en principe, après des négociations longues et difficiles, une nouvelle répartition des sièges au sein du Parlement européen et surtout le principe de la «double majorité», impliquant que les décisions du Conseil doivent recueillir à la fois la majorité des Etats et de la population. Par ces règles, la Turquie disposerait du groupe national le plus nombreux au sein du PE et d'un poids supérieur à celui de tout autre Etat membre au sein du Conseil, car sa population est en expansion continuelle alors que celle des principaux Etats membres actuels est en diminution.
b) les politiques de solidarité. Par l'adhésion turque, les deux politiques «de solidarité» seraient bouleversées. Les règles budgétaires de la politique agricole commune deviendraient financièrement inapplicables et la politique de cohésion serait bouleversée. La moyenne européenne du revenu par tête d'habitant diminuerait sensiblement, avec le résultat que toutes les régions de l'ancienne Europe à quinze seraient exclues des soutiens européens et que les soutiens aux pays d'Europe centrale et orientale seraient radicalement réduits, la Turquie devenant de loin le principal bénéficiaire. La seule solution consisterait à transformer aussi bien la PAC que la politique de cohésion: la première renoncerait aux subsides, la seconde deviendrait un simple versement de chèques aux pays les moins favorisés. Ce sont les deux objectifs du Royaume-Uni et des Etats membres qui en partagent l'orientation. En perdant les politiques de solidarité, l'Europe aurait accompli sa mutation définitive dans le sens intergouvernemental.
(F.R.)