Le document Commission européenne/Javier Solana sur l'énergie (voir cette rubrique d'hier) se situe dans un contexte temporel bien défini. Le Conseil européen s'en saisira jeudi et vendredi prochains et il devrait en tirer des «conclusions». En juillet, le G8 consacrera à l'énergie une bonne partie de sa réunion au niveau des Présidents et Chefs de gouvernement. Les négociations UE/Russie pour un nouvel accord global de partenariat commenceront également en juillet, et l'énergie en deviendra l'élément essentiel. Le même mois se déroulera le Sommet UE/Etats-Unis. Avant la fin de l'année, la Commission européenne présentera une «analyse stratégique» des perspectives énergétiques de l'UE et des politiques à mettre en œuvre, en vue du «plan d'action» qu'elle proposera au printemps 2007.
Implication directe des autorités politiques. Dans ce contexte, l'implication directe des autorités politiques dans toutes les décisions, les discussions, les négociations et les transactions relatives à l'énergie est définitivement acquise. Ce n'est pas une surprise, diront bien des lecteurs. Et pourtant, il a quelques mois à peine, certains milieux avaient encore tendance à s'interroger, si bien que le titre de cette rubrique de la fin mars était: «les règles du marché sont-elles applicables telles quelles à l'énergie?». Et j'avais cité, parce qu'elles étaient controversées, deux affirmations de l'actuel ministre italien de l'Economie, Tommaso Padoa-Schioppa: a) «pour l'énergie le libre marché n'existe pas» car la sécurité des approvisionnements énergétiques « est au centre de toute stratégie internationale, politique ou militaire» ; b) une politique européenne est nécessaire car «une politique énergétique à la dimension des Etats membres de l'UE, c'est ridicule». Encore la semaine dernière, dans la salle de presse de la Commission, le correspondant d'un journal britannique (devinez lequel) soulevait la question de l'autonomie des entreprises dans les négociations énergétiques. La réponse avait été cinglante: un encadrement politique est indispensable aux entreprises elles-mêmes ; en l'absence d'une couverture politique et de garanties juridiques, comment pourraient-elles investir des milliards de dollars? Et s'engager dans des contrats d'achat à long terme ?
Le document Commission/Javier Solana tranche définitivement la question, en «reconnaissant pleinement les dimensions géopolitiques des questions de sécurité liées à l'énergie» et en observant que certains pays grands producteurs «utilisent l'énergie comme un levier politique ». L'UE a donc besoin d'une «politique extérieure cohérente et ciblée, tirant parti de tout l'éventail de ses politiques intérieures et extérieures», nécessaire pour renforcer la sécurité collective extérieure et pour «contrecarrer plus efficacement d'éventuelles stratégies menées par d'importants fournisseurs extérieurs d'énergie pour peser sur les fondamentaux du marché». L'intervention des autorités est également indispensable pour obtenir que les pays tiers acceptent des engagements en matière environnementale. Cet ensemble de raisons amènent à «reconnaître que les défis politiques exigent un dialogue politique (y compris au niveau des chefs d'Etat ou de gouvernement) sur une base à la fois bilatérale, régionale et multilatérale ».
Dialoguer avec tous. Ce dialogue, avec qui ? En principe, avec tous. Certains objectifs sont indiqués de façon spécifique, et cette rubrique d'hier a cité les plus importants: le nouvel accord de partenariat avec la Russie dont l'énergie deviendra l'élément central ; l'entrée de la Turquie et de l'Ukraine dans la Communauté de l'énergie, etc. D'autres aspects qui ne sont pas explicitement cités résultent des travaux préparatoires:
avec l'Iran, si le dossier nucléaire est réglé, on pourra discuter des énormes réserves de gaz ;
avec la Chine, il sera question de l'efficacité énergétique car les Chinois savent très bien que le «modèle occidental» de consommation (que l'Occident lui-même s'efforce de modifier) ne serait pas tenable ;
avec les Etats-Unis, la même question de l'efficacité énergétique sera discutée, car aujourd'hui un citoyen américain consomme le double d'énergie d'un citoyen européen ;
la protection des pipelines et autres installations sera sans doute évoquée, et insérée dans les prochains documents de la Commission annoncés pour la fin de l'année et pour le printemps 2007 ;
avec la Russie, la Chine et l'Inde, les questions de l'énergie nucléaire seront, le moment venu, à l'ordre du jour, car ces pays se doteront sans doute de centrales modernes.
En revanche, la question de libeller en euros les fournitures énergétiques n'est pas évoquée, car ce n'est pas une mesure à prendre par décret. Chaque pays fera ses choix. On sait que l'euro progresse dans les réflexions de plusieurs pays producteurs …L'UE n'est pas pressée et ne demande rien.
(F.R.)