Strasbourg, 12/05/2005 (Agence Europe) - Après le débat mémorable de mercredi (voir EUROPE d'hier, pp.4/5 ainsi que les pages ci-dessous), le Parlement européen a adopté jeudi à Strasbourg, à une majorité écrasante (463 votes pour, 49 contre et 33 abstentions), une résolution commune sur le soixantième anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale. Dans ce texte, qui a été approuvé sans amendement, le PE commémore « toutes les victimes de la tyrannie nazie, en particulier toutes les victimes de l'holocauste » ainsi que, d'une manière plus générale, « toutes les victimes de la guerre, tombées de toutes parts » au cours de ce qui fut « une tragédie européenne collective ». Les députés se disent reconnaissants envers tous ceux qui ont contribué à la libération du national-socialisme, « un système inhumain et tyrannique », ainsi qu'envers tous les soldats alliés qui ont sacrifié leur vie, ainsi qu'aux nations, « en particulier les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Union soviétique et les autres Etats alliés ». Le PE rappelle aussi que « pour certaines nations, la fin de la deuxième guerre mondiale a débouché sur une nouvelle tyrannie infligée par l'Union soviétique stalinienne ». Dans ce contexte, le PE se félicite du fait que « les Etats et les peuples d'Europe centrale et orientale puissent désormais jouir eux aussi de la liberté et du droit de déterminer leur destin après tant de décennies sous occupation ou domination soviétique ou sous le joug d'autres dictatures communistes ». Les parlementaires soulignent aussi la nécessité d'entretenir la mémoire du passé, « car il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité et sans mémoire » et affirment que « seule une Europe forte peut offrir une solution pour surmonter les atrocités du passé ».
Un débat émotionnel, avec des députés allemands qui dénoncent les crimes nazis, et des députés polonais, hongrois, tchèques, lettons qui rappellent les crimes soviétiques - Plaidoyers pour la ratification de la Constitution
Au cours du débat, tous les députés allemands intervenus ont exprimé l'horreur pour les crimes commis par leur pays avant la fin de la guerre, alors que les députés des nouveaux Etats membres, surtout polonais, se sont attachés à rappeler les crimes soviétiques dans l'après-guerre. Il ne peut y avoir aucun doute sur qui a provoqué la guerre, c'est la « folie » du régime national-socialiste, a constaté d'emblée mercredi après-midi, pendant le débat, le président du groupe PPE/DE, Hans-Gert Pöttering, en estimant: en l945, il n' y avait pas beaucoup de vainqueurs, plutôt des survivants plus ou moins heureux. M. Pöttering rend hommage à ceux qui ont permis un retour de la dignité et de la démocratie et qui ont fait entrevoir une image de la future Europe unie: Winston Churchill, Robert Schuman (sans la grandeur de la France qui a tendu la main à l'Allemagne, l'Europe ne serait restée qu'une idée, affirme l'élu de la CDU). Ces espoirs ont été cependant déçus dans l'Est de l'Europe, qui a su cependant graduellement se relever pour rejoindre une Europe qui n'est pas, insiste M. Pöttering, une simple construction politique mais aussi et surtout une « aire morale », qui s'oppose aux totalitarismes et aux nationalismes et qui s'ouvre au dialogue des peuples, des religions et des cultures. Aucun élu allemand ne peut songer au 8 mai l945 sans être conscient du fait qu'il est Allemand, a affirmé le président du groupe socialiste, Martin Schulz, en notant: à côté de moi, il y a Poul Nyrup Rasmussen qui vient du Danemark, un pays où mon père était parmi les forces d'occupation, à côté de moi , dans mon groupe, se trouvent des élus dont les pays portent les blessures de la guerre, et aussi des juifs, des musulmans. Mais nous avons tous dit « plus jamais »: il ne doit plus être possible qu'un Etat se définisse par sa volonté d'exterminer un autre peuple, et c'est la « singularité » du Troisième Reich de s'être ainsi défini, a martelé M. Schulz, fortement applaudi. Songeons aussi à Anne Frank, à Sophie Scholl, l'écolière allemande qui a été exécutée, conclut M Schulz, en s'adressant surtout aux jeunes présents dans la tribune du Parlement, qui auront, a-t-il dit, un meilleur avenir que leurs parents et leurs grands-parents. Comme l'avait fait le Président Borrell en ouvrant le débat, Graham Watson, président du groupe ALDE, a demandé: n'oublions pas notre passé, mais projetons-nous vers l'avenir. Comme étudiant, en 1976 à Leipzig, j'ai pu constater de mes propres yeux que, alors qu'à l'Ouest nous étions libérés, à l'Est une tyrannie avait remplacé l'autre, a dit le libéral démocrate britannique, qui a demandé aux Européens de continuer de rejeter tous les totalitarismes. Bâtir l'avenir, cela signifie en particulier ratifier la Constitution européenne, a plaidé avec insistance M.Watson, qui s'est exclamé: liberté, égalité, fraternité, cela fait partie désormais de notre « tissu » démocratique européen, s'est-il exclamé. Un plaidoyer passionné en faveur de la Constitution européenne a été lancé aussi par Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe des Verts/ALE, pour qui cette Constitution est un rempart contre le totalitarisme. Le Vert allemand a, lui aussi, insisté sur la nécessité de se confronter aux régimes autoritaires. Oui, nous devons parler avec les Russes, mais nous devons leur parler de la Tchétchénie, oui, nous devons parler avec les Chinois, mais nous devons parler de la répression. M. Cohn-Bendit a trouvé lui aussi des tons personnels, en rappelant: je suis né un mois avant août 1945, mon père, un avocat qui travaillait pour le Secours Rouge, a quitté l'Allemagne il y a soixante-douze ans, je suis né « exactement neuf mois après le débarquement américain en Normandie, je suis un enfant de la liberté ». Chers amis, a dit Daniel Cohn-Bendit en passant du français à l'allemand, l'Allemagne est un symbole de ce qui s'est passé en Europe, parce qu'elle a connu les deux totalitarismes, nazi et communiste. Francis Wurtz, président du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique, n'est pas heureux de ce parallèle. Selon lui, « lorsqu'une institution comme la nôtre évoque cet événement fondateur (…) que fut la victoire de tous les alliés - Américains, Britanniques et Soviétiques - de la coalition anti-hitlérienne, chaque mot compte ». En annonçant le rejet de la résolution Brok par son groupe, le communiste français a protesté: « Au moment où l'Union européenne consulte ses citoyens sur un projet de Constitution, comment ceux-ci interpréteront une conception de l'Europe élargie qui commence par remettre en cause la pierre angulaire de la vision de l'Europe et du monde né le 8 mai 1945, à savoir que le nazisme ne fut pas une dictature ou une tyrannie parmi d'autres, mais bien la rupture absolue avec toute civilisation ? ». M.Wurtz insiste: nous sommes prêts à un « débat sans tabou sur les crimes du stalinisme, comme sur le pacte germano-soviétique de sinistre mémoire, ou encore l'histoire des pays baltes, mais rien, absolument rien, ne doit permettre de banaliser le nazisme », dont le but déclaré était d'exterminer les « sous-hommes » et d'élargir « l'espace vital » de la « race supérieure » par la « guerre totale ». Selon lui, « un mot sur l'horreur d'Hiroshima et de Nagasaki et de ses dizaines de milliers de morts dans un pays vaincu n'aurait pas été de trop ».
Parmi les élus de nouveaux Etats membres intervenus dans le débat, plusieurs députés des nouveaux Etats membres se sont plaints du manque de compréhension de leurs collègues d'Europe occidentale pour ce que les années d'oppression soviétique ont signifié pour eux. Jozsef Szajer (PPE-DE, hongrois) a, en paraphrasant une déclaration de Franco Frattini dans une lettre à des députés hongrois (votre histoire est notre histoire, écrivait le Commissaire), affirmé: « notre histoire est aussi la vôtre (…) mais nous avons souvent le sentiment qu'elle n'est pas comprise par tous (…). La partie occidentale de l'Europe a pu se relever après la guerre, nous avons été exclus, et pas par notre propre faute ». M. Szajer dénonce, dans ce contexte, les tentatives de certains (y compris au sein du Parlement européen) de peindre une « image menaçante » des citoyens « pauvres » des nouveaux Etats membres. Beaucoup de gens ne comprennent pas, ajoute-t-il, que pour nous « l'étoile rouge est un symbole de haine et de tyrannie autant que la croix gammée ». Et pourtant, s'indigne-t-il, les héritiers de ce système défunt sont devenus, en Russie, des hommes d'affaires « suaves », des politiciens « responsables », et l'on parle de l'occupation soviétique comme d'une « libération ». Il ne peut pas y avoir deux poids et deux mesures: Auschwitz et Katyn, la redéfinition des frontières, la déportation de nations entières, le meurtre et la torture, voici des crimes inacceptables, quels qu'en soient les auteurs, conclut l'élu hongrois. Plusieurs députés polonais ont décrit dans le détail les événements tragiques qui ont marqué des décennies d'histoire de leur pays: certains, comme Jan Jerzy Kulakowski (ALDE) ou Jozef Pinior (PSE), l'ont fait avec des accents nettement pro-européens. Je crois en l'Europe, je veux qu'elle soit une « zone privilégiée d'espoirs » pour tous les Européens, a assuré Jozef Pinior, tout en rappelant le sort des pays d'Europe centrale et orientale sous le joug soviétique. Jan Jerzy Kulakowski a égrené une série de dates marquant la vie douloureuse de son pays, de l'arrivée des nazis en 1939 à 1944, lorsque l'armée rouge avait « observé la répression de Varsovie » sans bouger, jusqu'à 1945, scellant la « séparation » de la Pologne de l'Europe démocratique. Pour arriver jusqu'à la création de Solidarnosc, « le début de la libération » de la Pologne, a noté M. Kulakowski, en estimant que « la solidarité doit être notre avenir ». Wojcieh Roszkowski (UEN) a évoqué le passé avec indignation: la Pologne avait été « la première à s'opposer à Hitler, et elle a été jetée dans les bras du stalinisme ». Le membre de l'Union de l'Europe des Nations, pour qui ce débat était « la plus importante discussion sur l'identité européenne que nous ayons jamais eue », s'en est pris vivement au Président Poutine qui, dit-il, « interprète la deuxième guerre mondiale à la soviétique ». En Europe occidentale, on continue à parler de camps de concentration « polonais » ou même de « crématoires » polonais, alors qu'il s'agit de camps allemands sur le territoire polonais, a protesté pour sa part Maciej Giertych (Indépendance et démocratie). Le Letton Girt Waldis Kristovskis (UEN) s'en est vivement pris, lui aussi, au régime « successeur de l'URSS, qui refuse de reconnaître » les crimes du passé: l'attitude des Russes « n'encourage pas la réconciliation », a-t-il estimé. En revanche (voir EUROPE n° 8945), sa compatriote Tatiana Zdanoka, du groupe Verts/ALE, a critiqué le projet de résolution parce que, selon elle, il vanifierait la protection des minorités russes en Lettonie et en Estonie. La Tchèque Jana Bobosikova (non inscrite) a préféré, elle, confirmer son opposition à la Constitution européenne qui, a-t-elle dit, « va droit dans le mur ». Les citoyens ne comprennent rien à l'Europe et il vaudrait mieux un système où les Etats nations aient plus à dire, a-t-elle conclu, en plaidant en passant pour une baisse des impôts.