Malgré les déceptions. «Je suis fier de cette Europe qui ne correspond pas à ce qui était mon idéal.» En cette phrase se concentre, à mon avis, l'esprit du discours prononcé samedi dernier à Paris par Jacques Delors pendant la manifestation en faveur de la Constitution européenne organisée par le Mouvement européen. Tous ceux qui ont suivi son chemin de président de la Commission de 1985 à 1994, et même après, savent sur combien de points l'UE s'est éloignée en partie de ce qu'il aurait souhaité: les chefs de gouvernement ont laissé tomber sa proposition de compléter l'Union économique et monétaire par un pacte de convergence économique, de faire avancer parallèlement l'approfondissement et l'élargissement de l'Union, de donner des suites concrètes à son «Livre blanc» (dont on a découvert plus tard le caractère prophétique). Jamais ces déceptions n'ont infléchi son appui à la construction européenne ni affaibli ses efforts en faveur du succès de ce qui avait été décidé, parce que chaque fois l'Europe progressait, et pour lui, c'était l'essentiel. Il en est de même aujourd'hui avec la Constitution: « ce n'est pas mon modèle idéal d'Europe, mais je ne vais pas parcourir les provinces françaises en prêchant qu'il faut quitter l'Europe ou que je ne la reconnais pas ».
C'est la noblesse de quelqu'un qui sait à quel point l'Europe nous est nécessaire et bénéfique, en comparaison avec l'étroitesse d'esprit de qui rejette la Constitution parce qu'elle ne prévoit pas telle taxe qu'il préconise sur les mouvements financiers, ou parce qu'elle ne cite pas explicitement le «droit à l'avortement» ou parce qu'elle reconnaît les racines religieuses de l'Europe sans indiquer de préférences. Combien elle est rafraîchissante, l'intervention de Delors face à l'impression de mesquinerie, de rancunes, d'ambitions personnelles et de petites revanches que laissent certaines prises de position en faveur du « non » !
Tenir compte des « peurs des citoyens ». Jacques Delors n'a eu aucun mot de dédain et encore moins de mépris à l'égard de ceux qui s'inquiètent, ou qui ressentent un malaise face à l'Europe d'aujourd'hui: « je n'utiliserai jamais les arguments de la haine». Ce qui le préoccupe, ce sont les peurs des citoyens, lesquelles concernent essentiellement trois sujets:
a) les lacunes du traité constitutionnel. M. Delors les reconnaît, il les ressent lui-même. L'Europe nous sécurise, elle ne nous stimule pas. La troisième partie de la Constitution aurait mieux trouvé sa place à côté plutôt que dans le texte lui-même, et elle devrait être plus facilement modifiable. Mais d'autres critiques sont erronées. La dimension sociale, elle existe et elle est positive, car, en ce domaine, l'essentiel doit rester dans les mains des nations: personne ne veut l'uniformisation des modes de vie qui dépendent des traditions, du caractère des peuples, de leurs préférences, et de leurs choix au moment de voter. Ce qui est européen, c'est la solidarité, qui s'exprime dans la politique structurelle (les partisans du « non » ne la citent jamais), le dialogue social entre travailleurs et entrepreneurs, et bien sûr les grands principes enfin clairement énoncés comme les droits des travailleurs, l'égalité hommes/femmes, la protection dans le travail, etc. Certains arrêts de la Cour de justice ont déjà confirmé certains de ces principes dans la législation communautaire. Et comment négliger ce que la Constitution ajoute dans tellement de domaines essentiels, comme la défense, la politique étrangère, l'organisation du pouvoir (avec le Parlement européen qui «travaille de mieux en mieux»). Et les avantages de la politique agricole européenne ? « Chers amis agriculteurs, ne l'oubliez pas!»
b) la situation en France. Les Français doivent comprendre que presque tout dépend d'eux-mêmes. L'Europe ne peut pas faire ce que les Français ne font pas. C'est la confiance qu'ils doivent rétablir
c) peur des élargissements de l'UE. Les mêmes craintes d'aujourd'hui étaient exprimées hier face aux adhésions précédentes, de l'Espagne notamment. Dans la réalité, chaque fois, c'est la cohésion économique qui a progressé et la démocratie qui a gagné. Il en sera de même avec l'Europe centrale et orientale. La paix, la liberté, les identités nationales sont respectées. Au lieu de craintes perpétuelles, regardons ce que l'Europe a fait en 40 ans! Nous n'avons plus de mémoire.
Marginalisée par l'histoire. La conclusion de Jacques Delors, je la résumerai en quelques phrases. Aucun de nos pays ne peut faire face à lui seul aux défis mondiaux. La France a largement bénéficié de la construction européenne, mais ce qu'elle doit faire, l'Europe ne le fera pas pour elle. L'Europe est déjà une puissance et « nous sommes heureux d'avoir remplacé des siècles de guerre pas un demi-siècle de paix. Si la France rejette l'occasion qui lui est offerte de faire progresser l'Europe, elle sera marginalisée par l'histoire.»
Deux jours plus tard, Jo Leinen, président de la commission constitutionnelle du Parlement européen, adressait aux Français ce message: partout dans l'UE, un non français à la Constitution serait compris comme un non à l'Europe. (F.R.)