Crise de confiance. La crainte d'une désindustrialisation de l'Europe et la crise de confiance dans l'avenir de l'industrie européenne, c'est une réalité, a estimé Philippe Herzog à l'issue du colloque organisé la semaine dernière par l'association «Confrontations Europe» pour débattre des problèmes industriels dans le contexte de la stratégie de Lisbonne. A son avis, la nécessité d'une politique industrielle européenne n'est pas encore clairement reconnue par les institutions de l'UE, mais elle est de plus en plus réclamée par la société civile, qui souhaite une complémentarité entre l'action des acteurs publics et celle des entreprises. Pour M. Herzog, c'est au niveau européen (et non pas au niveau national avec une vague coordination européenne) qu'il faut aborder les problèmes de l'industrie, dont il a cité les principaux: délocalisations, concurrence fiscale, «champions nationaux» (en rapport avec l'application des règles sur les fusions et concentrations), aides d'Etat, financements communautaires, perspectives financières de l'Union, concentration des marchés financiers à Londres (avec la présence très active des Américains).
Un aspect déterminant. M. Herzog a cité aussi la politique commerciale, mais sans insister, en indiquant que « Confrontations Europe» y consacrera un colloque spécifique. Je regrette ce demi-silence, car la politique commerciale représente, à mon avis, un élément absolument essentiel de la politique industrielle, et c'est avec étonnement et avec dépit que je constate qu'elle est régulièrement laissée de côté lorsque l'on parle d'industrie ou de désindustrialisation. Et pourtant elle est toujours là: c'est la politique commerciale qui déterminera la survie ou la disparition du secteur textile en Europe, comme elle a déjà déterminé le sort d'une grande partie de la construction navale, et elle le fera pour l'automobile. Personne n'envisage de revenir au protectionnisme pour sauver ceux qui ne s'adaptent pas à la concurrence, mais il faut introduire dans le commerce des règles écologiques et (partiellement) sociales, combattre efficacement la contrefaçon (ce fléau dont les ravages dépassent de loin le domaine commercial pour mettre souvent en péril la sécurité et la vie même des consommateurs). Il faut en finir avec la priorité absolue du libre commerce sur toutes les autres considérations. Vite, que Philippe Herzog organise le colloque spécifique qu'il nous a promis.
Divergences. En attendant, le débat sur la politique industrielle est lancé. Il l'était déjà au sein de la Commission européenne (voir cette rubrique du 8 février à propos des infrastructures de transport, du 9 février à propos de la concurrence et des aides d'Etat, du 10 février à propos de l'influence d'autres politiques sur l'activité industrielle), il s'étend aux autres autorités politiques et à la société civile. Le débat, c'est bien, mais il ne faut pas s'imaginer que les orientations soient déjà claires et unanimes. M.Herzog a eu raison de tirer quelques conclusions des deux journées de débats, mais la discussion finale - résumée dans notre bulletin du 22 février, pp.12/13 - prouve combien de questions attendent encore une réponse et à quel point les positions divergent. Pour Lord Simon of Highbury, administrateur du groupe Suez, la politique industrielle est faite par les entreprises et le rôle des institutions de l'UE, de la Commission européenne en particulier, est très faible, alors que le président directeur général de Saint-Gobain, Jean-Louis Beffa, a souligné le rôle du Conseil « Compétitivité», pour lequel il préconise une présidence de longue durée lui permettant de développer une politique cohérente. Selon M. Beffa, si l'action européenne tarde, il faut démarrer quand même par des initiatives nationales ou intergouvernementales, sans craindre, dans des secteurs stratégiques, la présence d'argent public, même en faveur de grandes entreprises. En estimant que les marchés financiers ne jouent pas leur rôle, car ils ne prennent pas de risques et ne s'occupent pas de l'avenir, M. Beffa a critiqué le poids des Etats-Unis sur le marché financier de Londres. Lord Simon a répondu qu'à Londres on ne donne pas d'importance à l'origine de l'argent ni à la nationalité des acteurs. M. Beffa a alors constaté que le Royaume-Uni n'hésite pas à défendre ainsi son industrie la plus forte, celle des services financiers. Mario Monti est intervenu pour observer que, même s'il n'aime pas le rôle de défenseur des positions intermédiaires, il doit bien admettre que la propriété des capitaux n'est pas totalement indifférente…À son avis, la naissance de «champions industriels» est possible tout en respectant les règles sur les fusions, alors que des «discriminations positives » dans l'application de ces règles ne seraient ni possibles ni souhaitables.
Souffle européen. M. Herzog a réclamé en conclusion un souffle européen et des outils efficaces, car le «réalisme intergouvernemental» (qu'il attribue au président de la Commission M. Barroso), est à courte vue. Ce grand débat ne fait que commencer. La large participation d'acteurs politiques et de représentants des partenaires sociaux au colloque de «Confrontations Europe» prouve l'intérêt qu'il suscite. (F.R.)