A première vue, la question de Chypre ne devrait pas trop préoccuper l'UE. Le pays est l'un des plus petits de l'Union et ne doit pas faire face à des problèmes économiques sérieux, sinon le retard de la partie turque, qui ne touche que quelques dizaines de milliers de personnes, face aux millions concernées par la politique régionale de l'UE. Mais c'est une fausse impression. En réalité, la situation chypriote soulève des questions de caractère général dont le poids dépasse de loin les dimensions de l'île.
Une partie de l'Union est occupée militairement. La première est de nature politique, et je l'ai évoquée dans cette rubrique du 28 avril. Juridiquement, c'est toute l'île qui est entrée samedi dernier dans l'Union, même si l'application du statut d'Etat membre est suspendue pour la partie turque. Comment l'UE peut-elle admettre qu'une partie de son territoire soit occupée par l'armée d'un pays tiers, candidat à l'adhésion? C'est un casse-tête que le gouvernement d'Ankara a suggéré de régler de la manière la plus simple: en reconnaissant la soi-disant République turque de Chypre. Cette République négocierait elle-même son adhésion autonome à l'UE, et la présence de l'armée turque prendrait la nature d'un soutien demandé par les autorités locales dans le cadre d'une alliance. Mais ce n'est pas, ou pas encore, la position de l'UE ni des autorités chypriotes. Ce premier problème demeure donc sans solution, et il est embarrassant pour l'Union.
Grecs et Turcs d'abord? Dans l'hypothèse d'un partage de l'île (devenu possible, voire plausible après le rejet du plan Annan par les trois quarts des Chypriotes grecs), le problème changerait de nature mais resterait tout aussi embarrassant. L'un des nombreux journalistes envoyés à Chypre pour suivre le référendum a constaté: "les citoyens des deux communautés de l'île se voient d'abord et surtout en tant que grecs ou turcs, et non pas en tant que chypriotes." Si son impression est exacte, le système institutionnel de l'Union serait en difficulté, parce que la Grèce et plus tard la Turquie auraient en pratique deux Commissaires chacune, une double représentation au Conseil et un certain nombre de parlementaires européens en plus (en raison du nombre minimal de parlementaires auquel chaque Etat membre a droit). Pire: la Turquie serait en fait représentée dans les institutions de l'Union avant d'y avoir adhéré! On pourrait répondre que le journaliste en question a écrit une bêtise. Peut-être. Mais il n'a pas exprimé une opinion isolée, loin de là, et le comportement d'hommes politiques tant grecs que turcs justifie parfois son impression. La semaine dernière, la commission des Affaires étrangères du Parlement européen a discuté de la situation à Chypre, et le député grec Konstantinos Alyssandrakis (qui n'est pas un nationaliste d'extrême droite, mais un membre de la Gauche Unitaire) a: i) prétendu que la seule façon de gérer l'aide de l'UE à la partie nord de l'île (où résident les Chypriotes turcs) est de la faire transiter par le gouvernement gréco-chypriote; ii) demandé à quel titre un homme politique de la partie nord, Mehmet Ali Talat, avait été invité au débat. Le président de la commission parlementaire, Elmar Brok, a répondu que le PE n'est pas lié par les convenances diplomatiques et que M.Talat avait été invité parce que "nous voulons entendre toutes les parties pour mieux comprendre la situation". C'est M.Brok qui a raison et c'est l'attitude de M.Alyssandrakis qui est préoccupante.
Un Commissaire par pays, formule caduque. L'hypothèse de la séparation de Chypre constituerait par ailleurs un argument supplémentaire contre l'hypothèse que la formule "un Commissaire par Etat membre" puisse être figée dans la Constitution. Il faut en passer par là dans la phase initiale de l'Europe élargie; il serait dangereux d'en faire la solution définitive et ne varietur. S'il suffit de diviser un pays en deux pour avoir droit à deux Commissaires, quelle tentation, et quelle facilité, demain pour le Monténégro, pour le Kosovo et pour d'autres! Une Commission européenne dans laquelle quatre Commissaires représenteraient les pays réunissant plus de la moitié de la population totale et l'essentiel de la richesse et de l'activité économique, alors que l'ancienne Yougoslavie en morceaux pourrait compter sur une dizaine de Commissaires, de quelle légitimité disposerait-elle pour prendre des décisions importantes à la majorité simple? Et de quelle autorité?
Les Chypriotes n'ont pas compris. Sur un plan plus général, les Chypriotes n'ont pas compris la signification de l'intégration européenne. Le progrès économique, la liberté des échanges, les aides en faveur des moins favorisés sont importants mais ne constituent pas l'objectif prioritaire: dès le commencement, le but essentiel était la fin des conflits et des inimitiés. La réconciliation franco-allemande était la priorité essentielle. Les sacrifices acceptés en termes de territoire et de populations restées au-delà des frontières ont été parfois énormes, par exemple de la part de l'Allemagne (Kaliningrad, aujourd'hui russe, était Königsberg, la patrie d'Immanuel Kant) et de la Hongrie. Les Chypriotes grecs ont été submergés de propagande mensongère sur le plan Annan. L'entrée dans l'Union sans réconciliation devrait être interdite. (F.R.)
Session plénière du Parlement européen