Spontanéité et stratégies. Elle me manquait, l'expérience directe d'un "chat on line". Comme première expérience, j'ai été gâté. Valéry Giscard d'Estaing répondait la semaine dernière, en direct, pendant deux heures, aux questions des Européens, venant de toutes provenances, dans toutes les langues de l'Union, sur les objectifs et l'état des travaux de la Convention. Personnellement, j'ai été vite submergé: je n'étais pas en mesure de suivre le rythme des questions et des réponses. Le président de la Convention était lui-même débordé: le modérateur du "chat" a dû à plusieurs reprises inviter les participants à ralentir le flux des questions, voire à l'interrompre, pour permettre aux traducteurs de faire leur travail et aux équipes qui assistaient le président de trier les sujets, de les regrouper, de préparer parfois des éléments de réponse.
Sur le moment, je n'avais pu que me limiter à quelques constatations générales:
il apparaissait évident que quelques groupes avaient organisé leur participation pour mettre l'accent sur un sujet particulier. Pour les uns, c'était la question des langues; pour d'autres, le rôle des régions dans l'Europe future, leur place institutionnelle, leurs liens directs avec les institutions de l'UE;
les intervenants "non organisés" étaient quand même majoritaires. Plusieurs d'entre eux donnaient l'impression de suivre avec attention les travaux de la Convention, car ils posaient des questions très pointues et ciblées. D'autres étaient intéressés mais pas assez informés; il n'y avait pas que des spécialistes;
un nombre considérable de questions ne concernaient pas la Convention mais l'Europe en général, et le modérateur était obligé de rappeler que le sujet du "chat" était bien la Convention, et rien d'autre;
dans l'ensemble, l'intérêt était très vif, les participants dialoguaient même souvent entre eux, et ils donnaient l'impression d'être ravis de pouvoir interroger directement Giscard d'Estaing. Certains le soulignaient par des expressions telles que: « bravo pour cette consultation en direct! L'Europe paraît moins éloignée »." Un seul intervenant s'est déclaré déçu et a quitté le chat en expliquant: "on parle toujours et on ne fait rien, je suis fatigué de cette Europe" (ce qui n'était pas logique, car un "chat", c'est justement une conversation, une possibilité pour le public de s'informer et de s'exprimer, ce n'est pas un lieu de délibérations).
J'ai dû attendre la transcription intégrale du chat (une centaine de pages serrées) pour en tirer quelques conclusions et surtout pour évaluer ce qu'il pouvait y avoir de nouveau dans les réponses présidentielles. Je vais essayer de rendre compte des déclarations du Président en les regroupant par sujets.
Les langues dans l'Union. Pendant toute la durée du chat, Albinus, Ivanus et quelques autres ont défendu le latin avec acharnement. Par exemple: ""depuis plus de mille ans, l'Europe a une langue commune, le latin. Pourquoi cette réalité est-elle occultée par les autorités de l'Union? Y a-t-il une raison politique?" Ou bien: "pourquoi le nom de l'UE ne figure-t-il pas sur les pièces et billets en euro? On pourrait l'écrire en latin, comme cela se faisait naguère dans presque toutes les monnaies d'Europe." Simona a rappelé (en latin, s'il vous plaît) que non seulement les anciens parlaient et écrivaient cette langue, mais aussi, plusieurs siècles plus tard, Erasmus, Copernic, Descartes, Newton, Linné … Un appui bien organisé a été exprimé également en faveur de l'espéranto, mais la réponse a été sèche: "l'espéranto n'est pas une langue officielle de l'Union" (le latin non plus, d'ailleurs). D'autres questions étaient politiquement plus délicates. Pourquoi, par exemple, ne pas « donner au catalan, parlé dans trois Etats membres, le statut de langue officielle », vu que le gaélique (qui n'est presque plus parlé) l'a obtenu?
Le président a répondu: "les citoyens de l'Europe sont attachés à conserver leur langue. C'est un droit que nous devons respecter. Mais il faudrait favoriser l'usage pratique de quelques langues de travail de façon à avoir la possibilité de dialogues directs, sans passer toujours par les traductions (…). Le bon modèle européen, c'est que chacun puisse parler sa langue et avoir une connaissance pratique de deux autres langues de l'Union." Et plus tard: "la diversité linguistique fait la richesse culturelle de notre Union, nous devons préserver cet héritage qui n'a pas de prix. Comment imaginer d'avoir accès à Dante uniquement en anglais ?". Ce dernier argument était pour moi tellement irréfutable que j'ai craqué, et je n'ajouterai plus un mot.
Rôle et place des régions. Les questions étaient nombreuses autant qu'insidieuses. En voici une: "la constitution de l'UE permettra-t-elle la création de nouveaux Etats au sein de l'UE, par exemple une république catalane?" Ou bien: "des régions historiques telles que Catalogne, Ecosse, Flandre, Pays basque, etc. auront-elles un jour un vrai pouvoir de décision dans l'UE, ou resteront-elles sans voix?" Ou encore: "une région autonome ou un Land pourrait-il décider de se fédérer directement à l'Europe parce qu'il se sent mal compris culturellement et économiquement dans l'Etat auquel il appartient?"
Les interpellants ont été sans doute déçus car les réponses ne pouvaient pas porter sur le fond de ces problèmes, mais renvoyer aux constitutions nationales. Une réponse pour toutes: "seuls les Etats peuvent adhérer à l'Union européenne". Mais l'intérêt pour cette problématique était amplement prouvé.
Le "droit de sécession". En réponse à de nombreuses questions, Giscard d'Estaing a ainsi expliqué sa position bien connue à ce sujet: "Si un pays, à la suite d'une consultation démocratique, veut quitter l'Union, il n'y a aucune raison de l'obliger à rester. L'UE ne sera jamais une prison. Mais si un pays décide de partir, il faudra faire un bilan équitable des conditions de son départ."
Le nom de l'Union. Ayant rappelé qu'il avait suggéré de consulter les peuples sur le choix entre quatre possibilités (Union européenne, Communauté européenne, Etats-Unis d'Europe, Europe unie), le président a confirmé que sa préférence allait à la désignation "Europe unie". Face à la multiplication des questions (et des objections), il a expliqué son choix: "ce qui compte dans un nom, c'est le substantif plutôt que l'adjectif qualitatif. C'est pourquoi il me semble que Europe unie est plus fort que Union européenne, car à l'avenir on dirait: l'Europe veut que, l'Europe souhaite que, l'Europe s'oppose à ce que, etc.
La structure institutionnelle. En ligne générale, le président a indiqué que la Convention n'avait pas encore délibéré sur la structure et le fonctionnement des institutions, mais il a quand même anticipé sa position sur certains aspects significatifs. Voici un florilège de ses réponses: a) " pour l'instant je constate que le système de la rotation semestrielle de la présidence du Conseil a fait son temps. Dans une Europe à 25, il ne sera pas réaliste."; b) "les avantages d'un président de longue durée seraient de donner un visage à l'Europe. Vous connaissez Bush et Poutine, mais connaissez-vous, Eva, le nom du président actuel du Conseil? L'Europe a besoin, dans le monde d'aujourd'hui largement médiatique, d'un visage, et d'une personnalité qui représente ses valeurs."; c) pour la capacité décisionnelle, "la solution consiste à généraliser la procédure de codécision entre le Parlement et le Conseil et en même temps le recours au vote à la majorité qualifiée"; d) "il serait important que les parlementaires européens soient élus selon une loi harmonisée"; e) "l'idée d'une deuxième chambre composée de représentants des parlements nationaux n'a pas le soutien de la Convention".
Mais le point central était celui de l'équilibre des pouvoirs: "je considère que les trois côtés du triangle institutionnel (Commission, Conseil, Parlement) doivent être tous renforcés. L'Union dans son ensemble en serait renforcée." Concernant la Commission en particulier: "la Commission a un rôle qui est très bien décrit dans le Traité et qu'il n'est pas question de lui retirer. Elle conservera le monopole d'initiative, car les membres de la Convention se sont prononcés à une grande majorité en ce sens."
Giscard d'Estaing président? Un certain nombre d'intervenants voulaient savoir si Valéry Giscard d'Estaing était "candidat à la présidence de l'Union". Leur curiosité n'a pas été satisfaite.
Le financement de l'agriculture. Je n'ai pas connaissance de prises de position précédentes de Giscard d'Estaing à ce sujet, c'est pourquoi je cite in extenso sa déclaration: "Le niveau de vie des agriculteurs n'est certainement pas trop élevé dans l'UE. Mais le système économique et financier de la production agricole n'est pas satisfaisant. Il faudrait distinguer, je crois, entre le bon fonctionnement du marché - qui est une responsabilité européenne - et le soutien au niveau de vie des agriculteurs, qui pourrait être une responsabilité nationale". Et un peu plus tard: "l'Europe, comme d'ailleurs les Etats-Unis, sont pris dans une contradiction. Ils veulent et doivent favoriser le libre-échange, et en même temps, comme ce sont des zones à revenu élevé, leur production ne serait pas compétitive si elle ne bénéficiait pas d'un soutien. Les Etats-Unis viennent de décider un soutien financier massif en faveur de leur agriculture. Ce n'est pas le moment où il serait raisonnable pour l'UE d'abandonner ses agriculteurs."
Une devise pour l'Union. Le président a dit: " On pourrait donner une devise à l'Europe. Je propose: liberté, justice et solidarité."
La procédure de la Convention. Voici les explications du président: "s'il devait y avoir blocage, nous rendrions publiques les différentes positions protagonistes. Jusqu'à présent, je me suis efforcé d'éviter cette situation et de créer un courant consensuel. J'espère que cette méthode pourra continuer."
Le contenu des politiques de l'Union. À plusieurs reprises, vu le nombre de questions, Valéry Giscard d'Estaing a expliqué que la Convention ne doit pas définir le contenu des politiques communes; ce sera la tâche des institutions. Le président a dit: "Il faut distinguer les compétences de l'Union et son action. Le contenu des politiques n'est pas examiné par la Convention en tant que tel."
Conclusions. Un intervenant a conclu: "je crois que ce chat aura au moins permis de constater que les citoyens ont besoin de discuter d'Europe, ils ont envie d'Europe. L'Europe de demain devra donner davantage qu'aujourd'hui la parole à ses citoyens." Et Valéry Giscard d'Estaing de son côté: " Il me semble que cette heure et demie a passé comme le vent. Je ne suis pas sûr d'avoir bien répondu à toutes vos questions, mais j'ai cherché à deviner ce qui vous préoccupait. Ceci m'aidera pour la suite." (F.R.)