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Bulletin Quotidien Europe N° 8333
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'échange de propos assez vifs entre Jacques Chirac et Tony Blair suppose une divergence de fond sur la conception de l'agriculture européenne - Raisons et torts des deux côtés, signification de l'enjeu

La cause véritable. Les échanges de propos assez vifs entre le Président Chirac et le Premier ministre Tony Blair (voir notre bulletin du 30 octobre, p. 11) n'auraient rien de dramatique s'ils ne supposaient pas une divergence fondamentale sur un aspect essentiel de la civilisation européenne: son agriculture. L'enjeu est trop important pour se limiter à observer que même les grands chefs ne sont pas à l'abri d'écarts de langage, vite oubliés (et qui parfois, loin de constituer des sautes d'humeur, sont soigneusement calculés).

Si Tony Blair a effectivement affirmé que le président français protège les intérêts de ses fermiers avec l'argent des contribuables européens, c'était en réaction au compromis "agricole" franco-allemand; et Jacques Chirac pouvait difficilement ne pas réagir. Je rejette la thèse selon laquelle le Premier ministre était fâché parce la France et l'Allemagne avaient affirmé que, dans la future négociation sur le cadre financier de l'UE, le "rabais britannique" sera à discuter avec les autres aspects du budget communautaire (voir cette rubrique du 30 octobre). Je laisse cette interprétation à la presse britannique selon laquelle toute référence au rabais budgétaire représenterait "une attaque extraordinaire et directe" au Royaume-Uni. L'attitude consistant à réclamer la réduction radicale des dépenses agricoles de l'UE et, en même temps, le maintien du rabais dont bénéficie le Royaume-Uni, manque totalement de logique. Tout le monde sait que ce rabais a été introduit parce que le R.U. recevait une part très réduite des financements de la PAC, et il n'était donc pas équitable qu'il participe largement aux dépenses de cette politique. Mais si les dépenses sont coupées, les raisons mêmes du rabais disparaissent. Tony Blair, homme politique intelligent et responsable, sait très bien que le rabais britannique devra, le moment venu, être négocié avec le financement de la PAC, car les deux sujets sont indissolublement liés, l'un dépend de l'autre.

La conclusion est simple: la divergence porte effectivement sur la politique de l'UE à l'égard de l'agriculture européenne. À mon avis, Tony Blair et Jacques Chirac ont tous les deux tort. Même si de manière inégale. Le premier a tort dans son attitude générale et son incompréhension totale de la signification de l'agriculture pour l'Europe, le second pour la manière dont il défend la PAC telle qu'elle est.

Une légende fausse mais tenace. Le Premier ministre britannique fonde son attitude sur la légende selon laquelle la politique agricole de l'Europe nuirait aux pays les plus pauvres du monde. Cette thèse est contredite par toutes les analyses sérieuses, par les organisations non gouvernementales (ONG) qui travaillent "sur le terrain" et, de plus en plus, par les autorités mêmes de ces pays. Mais c'est une légende tenace, soutenue par certains fonctionnaires internationaux qui connaissent les famines seulement de loin, et reprise de manière irréfléchie par des personnalités de valeur qui ne se donnent pas la peine de se documenter (comme Guy Verhofstadt et Giuliano Amato). Pourquoi ne pas interroger les pays pauvres eux-mêmes? Je parle des pays qui connaissent vraiment les crises alimentaires, parfois les famines, et non pas des pays dont les agriculteurs sont considérablement plus riches que la plupart des paysans d'Europe, comme la Nouvelle-Zélande, l'Australie, d'autres pays du groupe de Cairns et les Etats-Unis eux-mêmes. Certes, les agriculteurs néo-zélandais, australiens, américains et autres méritent leur prospérité: ils l'ont gagnée par leur travail, la qualité de leurs productions et, dans un cas au moins, celui de la Nouvelle-Zélande, par une révolution agricole admirable qui a réduit radicalement le recours aux adjuvants chimiques. Mais ces pays doivent arrêter de mettre en avant les intérêts des pays pauvres; ce qu'ils recherchent, c'est le libre accès au marché européen pour leurs produits, un point c'est tout. C'est un objectif légitime et ils ont raison de le poursuivre; mais l'Europe ne peut que le rejeter, Franz Fischler et Pascal Lamy l'ont déjà affirmé avec fermeté à plusieurs reprises car ils connaissent bien le dossier, même si la démagogie de certains gouvernements européens (qui, eux, ne le connaissent pas du tout) ne leur facilite pas la tâche.

Les pays ACP commencent à comprendre. L'important, c'est que les pays qui connaissent de vraies difficultés alimentaires, et en vivent le drame car ils savent ce que sont des enfants qui ont faim, commencent à comprendre quel est leur ennemi véritable, le danger mortel pour eux: il s'appelle la libre concurrence totale au niveau mondial pour les produits agricoles. Les pays ACP en particulier (qui constituent la très grande majorité de la liste ONU des pays les moins favorisés) savent que le jour où ce beau programme de libéralisation mondiale serait réalisé, ils n'exporteraient plus dans l'UE ni bananes, ni sucre, ni thon, ni rhum, ni rien du tout (ou presque), face à la concurrence du monde entier. Ils pourraient, dans quelques secteurs, développer certaines productions pour le marché européen; mais à quel prix pour leur économie et pour leur développement! Le coût à payer serait en effet la relance de l'héritage le plus ruineux de la colonisation: la monoculture pour l'exportation, laquelle enrichit les multinationales qui la promeuvent, le grand commerce international et parfois les classes politiques corrompues des pays pauvres eux-mêmes, au détriment des populations locales et de toute forme d'autonomie nationale. La monoculture tue toute possibilité de développer une agriculture pour leurs populations, lie entièrement leur économie au cours mondial du produit qu'ils exportent (cours artificiel, on le sait) et aggrave leur dépendance des importations ou de l'aide alimentaire internationale, pour nourrir des citoyens qui perdent toute perspective de reconquérir leur dignité et leurs traditions. C'est pourtant le modèle que certaines organisations internationales et autorités gouvernementales préconisent, et que Tony Blair et d'autres soutiennent!

Un renvoi et deux preuves supplémentaires. J'estime avoir apporté à plusieurs reprises, dans cette rubrique, des preuves - je dis bien: des preuves - de ce que j'affirme. Je ne peux pas répéter chaque fois la même démonstration. Je me limite à renvoyer à cette rubrique du 24 juillet dernier et à ajouter deux éléments nouveaux. Le 24 juillet, j'avais cité des déclarations très dures de Sylvie Brunet sur les vrais responsables des famines et sur les dommages provoqués par l'ouverture des marchés agricoles, et j'avais apporté des exemples de projets réalisés par des ONG dans les pays pauvres, en faveur de l'agriculture de subsistance et contre la production pour l'exportation vers les pays riches. Je parle d'ONG qui soutiennent sur le terrain les petits projets concrets, pas des quelques colosses qui font de la démagogie contre la globalisation, tout en réclamant en même temps le libre-échange mondial pour les produits agricoles.

Quant aux deux éléments nouveaux, le premier est un documentaire diffusé en Allemagne et en France par la chaîne télévisée "Arte". Je me limite à reproduire deux passages de la présentation faite par les auteurs eux-mêmes: "enquête au Sénégal où la faim est le résultat d'une politique agricole basée sur la monoculture d'arachide (voulue en son temps par la puissance coloniale française) et sur la libéralisation des échanges (…). Les cours se sont effondrés et le Sénégal n'engrange plus les recettes escomptées pour financer ses importations de riz et de blé, indispensables à l'alimentation de sa population". Le résultat, ce sont deux millions de personnes gravement sous-alimentées. Je sais bien que les chefs de gouvernement ont mieux à faire que regarder la télévision, mais quelques conseillers pourraient leur signaler ce documentaire, à eux et aussi peut-être à ceux qui veulent ouvrir les frontières de l'UE au riz des pays pauvres. L'effet serait que le Sénégal continuera à rester sans riz et que d'autres pénuries se manifesteront ailleurs (le grand commerce orientera les exportations vers le marché européen, parce qu'il est plus rentable) et qu'en même temps la production européenne de riz (écologiquement indispensable dans certaines zones humides) aura disparu. Oh, le joli résultat! Le deuxième élément que je veux signaler est la protestation alarmée des pays ACP contre les initiatives de l'Australie et du Brésil qui ont attaqué à l'OMC, à Genève, le régime européen garantissant aux ACP producteurs de sucre un débouché préférentiel sur le marché européen, à prix garanti. Je vous le disais, les pays ACP commencent à comprendre que leur vrai ennemi est le libre-échange agricole mondial.

La "préférence communautaire", priorité des priorités. Il me reste à expliquer pourquoi Jacques Chirac a, lui aussi, quelques torts. En rejetant le projet Fischler de révision de la PAC et en mettant toujours l'accent sur la "vocation exportatrice" de la France, il donne l'impression de se préoccuper davantage des intérêts des grandes entreprises d'exportation que des vraies raisons pour lesquelles l'agriculture européenne doit être absolument défendue et sauvegardée: la protection de la nature (déjà tellement malmenée), la biodiversité (déjà compromise par des errements innombrables), l'équilibre territorial de nos pays, leurs traditions, leurs paysages. Tout ceci, qui est vital pour notre civilisation, n'a rien à voir avec les "restitutions à l'exportation", lesquelles sont justement l'aspect de la PAC qui peut effectivement nuire aux pays pauvres en permettant une concurrence déloyale à leurs productions encore fragiles. Autres sont les orientations dont l'agriculture européenne a besoin. La première consiste à amener les agriculteurs européens à produire pour le marché, pour les consommateurs, et à ne pas orienter leur production en fonction des subventions communautaires, comme c'est trop souvent arrivé. Les subventions ne doivent donc pas être fondées essentiellement sur les quantités produites. Le second élément, encore plus important, réside dans le respect de la "préférence communautaire"; or, M.Chirac n'en parle jamais. Si cette préférence est appliquée, ou rétablie là où elle a été excessivement démantelée, l'indéniable "vocation exportatrice" de la France pourra se développer à l'intérieur de l'UE élargie, en direction des autres Etats membres et des pays candidats, parce que tous les pays qui veulent bénéficier des soutiens et des garanties de la PAC ont le devoir de donner la préférence aux produits agricoles de l'UE.

Lorsque Jacques Chirac tiendra ce langage, la phrase méchante de Tony Blair citée en tête n'aura plus aucune justification. La défense de l'agriculture européenne, régie par une PAC rénovée, sera l'une des responsabilités prioritaires de l'UE et de ses institutions. J'estime que les décisions financières du Sommet de Bruxelles ne font pas obstacle à cette mission, et je m'en expliquerai demain. (F.R.)

 

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