Ce qu'a dit le président de la Commission. Le message que le chancelier Schröder attendait de Romano Prodi est arrivé, ce qui ne signifie toutefois pas que toutes les aspérités dans les relations entre Berlin et Bruxelles soient aplanies. Au-delà des quelques dossiers spécifiques évoqués dans la rencontre de la semaine dernière à Bruxelles, le point central sur lequel l'Allemagne s'interrogeait était le suivant: pour la Commission, l'industrie manufacturière demeure-t-elle un élément fondamental de l'économie de l'Europe? Le gouvernement allemand avait l'impression que certains aspects de la politique de la Commission pénalisaient l'industrie de son pays, comme s'il existait une tendance à donner la priorité à d'autres aspects de l'activité économique: les services financiers, l'activité bancaire, la "new economy" en général (voir cette rubrique du 19 avril). Voici comment Romano Prodi a résumé et commenté (dans sa conférence de presse du jour suivant) l'échange de vues à ce sujet entre la Commission et le chancelier:
"Le souci pour l'industrie, non seulement allemande mais européenne, a dominé notre discussion. Je suis absolument d'accord avec le chancelier: la force industrielle est la base de l'économie de l'Europe. Notre diagnostic n'a pas été pessimiste, au contraire: l'UE continue à avoir un fort actif dans son commerce extérieur industriel (…). Nous avons évoqué aussi les problèmes qui peuvent, en perspective, créer des difficultés éventuelles (environnement, industrie chimique, distribution automobile), sans conditions ni ultimatums ni divergences insurmontables, dans une atmosphère de coopération. Le chancelier s'est félicité de la solution récente de certains problèmes: les banques allemandes, quelques questions sportives.
La Commission veut-elle parfois avancer trop vite? À mon avis, et je l'affirme clairement, seule la mise en oeuvre cohérente de la stratégie de Lisbonne peut apporter la sécurité aux citoyens et une ligne pour l'Europe. Le problème réside dans la clarté, le dialogue, la transparence; ce n'est pas un problème de vitesse. Ce qu'on reproche parfois à la Commission, c'est sa lenteur, pas sa vitesse…
J'ajoute une remarque personnelle: il a été aisé pour moi de me prononcer dans le sens indiqué, car je suis depuis toujours partisan de l'industrie qui pourrait s'appeler, entre guillemets, "traditionnelle". Je n'ai jamais cru que les structures post-industrielles puissent remplacer l'industrie. La nouvelle économie peut accompagner une forte structure de production industrielle, mais elle ne peut certes pas la remplacer. Je suis heureux que l'économie réelle ait déblayé le terrain de certaines opinions erronées du passé."
Le président s'est dit heureux d'avoir constaté à cet égard son "identité de vues" avec le chancelier, et il a considéré comme important pour tous les Etats membres, les petits pays y compris, son message sur la signification de l'industrie en tant que structure de base de l'économie européenne.
Une tentation d'une autre époque. Cette clarification devrait rassurer tous ceux qui estiment que la production de biens utiles pour les citoyens et pour la société constitue la base de l'activité économique. Elle pourrait avoir une influence au moins psychologique sur l'orientation de certaines politiques européennes. Mais elle ne doit d'aucune manière être interprétée comme un affaiblissement de l'attention portée à d'autres aspects de l'action communautaire: les exigences environnementales, les intérêts des consommateurs, la libre concurrence. En se référant à la "stratégie de Lisbonne", le président de la Commission y englobe sans doute le "développement durable", qui depuis le sommet de Göteborg fait partie intégrante de cette stratégie.
Il ne faut pas non plus s'imaginer que la Commission entend proposer et conduire une "politique industrielle européenne", tentation qui appartient à une autre époque et que l'Allemagne a d'ailleurs toujours rejetée avec vigueur. La Commission devrait se pencher prochainement sur la mise à jour de son évaluation de la compétitivité des entreprises européennes dans le monde, ce qui est tout autre chose qu'une politique industrielle dirigiste. L'objectif est d'évaluer et de prendre en considération les répercussions sur l'industrie de toute décision relative au droit des sociétés, aux règles de concurrence, à la fiscalité, etc., dans le respect de l'équilibre inscrit dans la stratégie de Lisbonne entre les exigences économiques, sociales et environnementales, conformément au "modèle européen de société".
L'énonciation de ces principes est aisée, l'application ardue. La manière dont le problème des banques allemandes, qui paraissait presque insoluble, a été réglé, représente un modèle. Un équilibre analogue doit être trouvé pour le régime des OPA et pour les aides d'Etat, pour la flexibilité du travail et pour les pensions. On parle toujours, on le voit, des mêmes dossiers. Mais les solutions pourraient être facilitées par la réaffirmation que la production de biens pour répondre aux besoins et aux attentes des citoyens demeure, dans le respect des autres exigences citées, l'objectif essentiel de l'activité économique. (F.R.)