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Bulletin Quotidien Europe N° 8041
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Rappel d'initiatives et prises de position européennes qui anticipent et parfois dépassent les revendications des adversaires de la globalisation - L'UE, alliée objective de ceux qui souhaitent des changements dans l'organisation du monde

Il est facile d'oublier. Les Européens, si enclins au mécontentement et à la critique, auraient intérêt à se rappeler de temps en temps la vraie signification de l'entreprise dans laquelle l'Europe est engagée depuis un demi-siècle et en tirer une certaine confiance dans l'avenir (voir cette rubrique dans notre bulletin d'hier). Ils pourraient même remonter loin, et ils constateraient que les "pères de l'Europe" ont réussi exactement ce que les nouvelles générations préconisent aujourd'hui pour d'autres parties du monde: la réconciliation, la paix, la liberté et le bien-être. Il est facile d'oublier que les haines et les rancunes en Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale étaient au moins aussi vives et tenaces que celles qui subsistent aujourd'hui au Moyen-Orient, dans l'ancienne Yougoslavie, en Tchétchénie ou dans la région des Grands Lacs africains. Il est facile d'oublier qu'à l'époque les enfants affamés, la misère, les villes détruites étaient ici, chez nous. Mais il est connu que les jeunes ne peuvent pas avoir de reconnaissance pour quelque chose qu'ils ont déjà trouvé à leur naissance; je me limite donc à le rappeler en passant.

Je laisse aussi de côté les arguments sur l'absurdité de contester la mondialisation "en elle-même", qui n'est pas un choix idéologique mais un fait; c'est l'opposition a priori qui relève de choix idéologiques préfabriqués et qui est souvent contradictoire. Un seul exemple: réclamer la suppression des grandes "multinationales" et en même temps prétendre qu'elles mettent à la disposition des pays pauvres leurs médicaments contre le sida relève d'une logique curieuse, car sans les multinationales ces médicaments n'existeraient pas. Si leur mise au point présuppose des capacités de recherche et financières dont ne disposent que quelques grandes multinationales, il n'existe qu'une voie pour vaincre le sida: multiplier les recherches, mettre au point les médicaments et ensuite obtenir qu'ils soient mis à la disposition des pays pauvres à des conditions raisonnables. C'est la voie suivie par l'Europe, et les premiers résultats sont là. Mais le désastre sanitaire en Afrique et les enfants malades et abandonnés représentent le dernier souci des casseurs encagoulés dont les violences ne constituent qu'une manière de donner libre cours à leur rage, à leurs frustrations et à leur ignorance.

Je quitte donc les grands principes, et je vais plus modestement citer des faits, quelques exemples de ce que l'Europe a entrepris dans des domaines liés à la globalisation, souvent en anticipant et en dépassant les revendications des contestataires.

La vraie révolution de Stockholm. En 1974, René Dumont avait écrit: "si nous voulons avoir un quelconque avenir sur notre planète, nous devons inverser le sens du développement économique". Et le rapport des Nations Unies de l'an 2000 ("regard sur l'environnement global") avertissait: "le présent cours des choses n'est pas durable, nous ne pouvons pas différer l'action". En 25 ans environ, le monde avait donc pris conscience de la situation. Mais ce progrès n'était pas suivi de décisions opérationnelles, malgré quelques mesures ponctuelles en faveur des forêts tropicales (appliquées de façon incomplète) et contre l'effet serre. Or, en juin dernier, le Sommet européen de Stockholm a approuvé la "stratégie de développement durable" de l'UE, qui représente la révolution la plus radicale tentée jusqu'à présent dans le monde pour modifier la nature et la signification même de l'activité économique. L'UE s'est engagée à ne plus retenir comme objectif économique exclusif l'augmentation du taux de croissance, critère souvent fallacieux et de toute manière insuffisant, mais à tenir compte de la qualité de la croissance, et elle a approuvé une série d'orientations qui doivent lui permettre de concrétiser la nouvelle stratégie. C'était ça, l'événement révolutionnaire de Stockholm, même si quelques centaines de casseurs organisés ont réussi à le reléguer au second plan à coups de pavés contre la police montée suédoise (obligée ensuite de tuer sur place les chevaux blessés). J'ai essayé de montrer dans cette rubrique (bulletin du 21 juin dernier) la portée et la signification de la nouvelle stratégie économique européenne, sans cacher les obstacles à surmonter pour la mettre en oeuvre. La réflexion se poursuit, en mettant en cause notamment l'obsession de la compétitivité comme objectif suprême auquel tous les autres objectifs- éducation, santé, emploi, qualité de l'air, etc.- sont subordonnés (voir l'article du parlementaire européen Giorgio Ruffolo dans "La Repubblica" du 14 août). Pour cet aspect, l'Europe joue vraiment un rôle de pionnier.

Un socle minimal de règles sociales pour le monde. Deuxième aspect: le 18 juillet dernier, la Commission européenne a présenté une communication au Conseil sur la promotion de normes fondamentales du travail dans le monde et sur "la gouvernance sociale dans le contexte de la mondialisation" (voir notre bulletin du 19 juillet p.11). Par cette initiative, la Commission propose, a déclaré Pascal Lamy en la présentant à la presse, "un socle commun universel d'orientations et de règles" permettant de maîtriser la globalisation dans un sens favorable aux pays en développement et aux populations. Ce n'est pas de la théorie, ce ne sont pas des principes abstraits, mais "la vision européenne de l'aspect social de la globalisation" dans les domaines de la politique commerciale et de la politique de développement. Autorités politiques, institutions internationales, organismes représentatifs des travailleurs, industriels et commerçants devraient respecter le "socle commun", que Mme Diamantopoulou a défini comme une "réponse européenne aux préoccupations croissantes face à la globalisation". L'UE octroiera des avantages spécifiques supplémentaires aux pays en développement qui respecteront ces principes et elle contribuera à renforcer leur capacité à respecter le "socle commun" par une assistance appropriée.

A propos de l'agriculture, l'Europe ne reviendra pas en arrière. Troisième élément: la nouvelle conception de l'agriculture, avec ses multiples fonctions, gagne du terrain dans le monde. Pour l'Europe, cette conception représente aujourd'hui une réalité acquise, et il n'est pas nécessaire d'y revenir en détail. Maintenant, un nombre croissant de pays a compris que l'objet de l'activité agricole n'est pas seulement de nourrir les populations mais en même temps de protéger la nature, sauvegarder la biodiversité, veiller à l'équilibre du territoire, maintenir les traditions et les paysages. La multiplicité des fonctions de l'agriculture commence à être reconnue, au Japon et ailleurs, et les pays en développement devraient comprendre à leur tour que la monoculture pour l'exportation est leur pire ennemi et qu'ils doivent revenir à une agriculture de subsistance, leur priorité étant de reconquérir un minimum d'autonomie alimentaire, indispensable pour leur population, leurs terres, leur indépendance. De toute manière, l'Europe ne reviendra pas en arrière; tant pis pour ceux qui ne veulent pas encore le comprendre; que ce soient certains gouvernements ou parlements, ou des fonctionnaires retardataires de l'OCDE et de l'ONU, ou les grands patrons du commerce agricole mondial.

Le sauvetage du protocole de Kyoto. Quatrième élément: l'UE a pris la tête dans la bataille en faveur d'engagements internationaux fermes contre le changement climatique, en s'opposant formellement à la prétention américaine de considérer que le protocole de Kyoto était mort. Le WWF lui-même (tout en regrettant les concessions qui avaient été nécessaires pour obtenir l'appui du Canada et du Japon aux thèses européennes) a qualifié de "tremblement de terre politique" ce qui est arrivé en juillet dernier à la Conférence de Bonn, avec le refus de la majorité du monde occidental d'accepter la position des Etats-Unis.

Le fond de la pensée de Pascal Lamy. Cinquième élément: la Commission européenne poursuit vigoureusement les efforts visant à réviser les règles et les équilibres des échanges internationaux, par un nouveau cycle de négociations mondiales permettant d'insérer les pays du tiers monde, avec un régime spécial, dans l'économie internationale et à modifier radicalement les compétences et le fonctionnement de l'OMC. La position de Pascal Lamy, grand prêtre de cette opération, n'est pas aisée, car il doit arracher l'accord des Etats-Unis, tenir compte des réticences des pays qui voudraient limiter le round à une libéralisation ultérieure des échanges et convaincre les pays en développement de la sincérité des intentions européennes à leur égard; et en même temps surmonter les divergences qui subsistent entre les Quinze eux-mêmes. Il est compréhensible que, dans cette position forcément acrobatique, M.Lamy donne parfois l'impression de mettre de l'eau dans son vin. Mais il suffit de prendre connaissance de ses prises de position à titre personnel pour connaître le fond de sa pensée. Le 27 juillet dernier au Séminaire de l'Escurial (Madrid), le Commissaire européen n'a pas mâché ses mots. La "véritable raison d'être de l'Europe" est d'atteindre "la dimension et la puissance pour peser dans l'organisation du monde, (...) dans la mise en place d'un ordre économique international qui tienne compte de ses valeurs et de ses intérêts". Pascal Lamy avait exprimé à cette occasion sa perplexité à l'égard du G8, "club des pays riches perçu comme un pouvoir illégitime", auquel l'on attribue "la prétention de piloter l'économie mondiale" malgré sa "faible capacité de contribuer effectivement au développement soutenable de la planète". Il avait invité l'Amérique du Sud à se méfier du projet d'intégration commerciale avec les Etats-Unis qui aboutirait "à la formation d'un bloc commercial marqué à l'intérieur par une forte cristallisation des déséquilibres entre pays avancés et pays en développement", plan auquel il opposait le projet de nouveau round multilatéral dont l'objectif et l'ambition seraient (lisez bien car chaque mot est pesé) "une articulation du libre-échange avec des règles multilatérales en matière d'environnement, santé, protection du consommateur, droits des travailleurs, diversité culturelle et affirmation des missions de service public universel". Après ça, on se demande comment certains représentants du "peuple de Seattle" peuvent encore essayer de faire croire que Pascal Lamy est favorable à la globalisation brute. Ignorance ou mauvaise foi?

L'énumération des initiatives européennes pourrait se poursuivre, en citant des mesures internes comme le projet d'introduire des critères environnementaux parmi les conditions d'attribution des marchés publics (mesure que les amis du WWF devraient apprécier à sa juste valeur), ou la décision des ministres des Finances d'inscrire la "taxe Tobin" sur les transactions financières à l'ordre du jour de leur réunion de ce mois-ci. Toutefois, mon intention n'est pas d'établir une liste, mais de fournir des éléments permettant de constater à quel point l'UE représente l'alliée objective de ceux qui souhaitent que le monde change.

(F.R.)

 

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