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Bulletin Quotidien Europe N° 8012
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Franz Fischler a annoncé ses intentions et quelques orientations pour accélérer la réforme de la PAC, afin d'assurer la survie et l'épanouissement de l'agriculture européenne - Deux dangers opposés à éviter

Le prophète souriant. Avec sa barbe grisonnante et son regard à la fois clair et perçant, Franz Fischler offre de plus en plus l'image d'un prophète souriant de l'agriculture européenne de l'avenir. L'essentiel, ce n'est évidemment pas cette apparence extérieure: l'essentiel, c'est qu'il assume progressivement dans la réalité ce rôle protecteur. Pendant de longues années, l'incapacité de l'Europe de modifier la PAC (politique agricole commune) au fur et à mesure que changeaient les situations et les défis, a risqué de détruire non seulement la PAC mais aussi l'agriculture européenne elle-même. Deux positions s'affrontaient, également inacceptables et désastreuses:

- celle consistant à figer une politique qui avait été construite dans le but de rendre à l'Europe la capacité et la possibilité de nourrir sa population, alors que ce but avait été largement atteint et que la prolongation de l'agriculture intensive et la diffusion des monocultures auraient tué à la fois la biodiversité, l'harmonie et l'équilibre du territoire européen, la qualité de l'alimentation;

- celle consistant à démolir la PAC et à ouvrir totalement les frontières à la concurrence mondiale, ce qui aurait comme résultat d'éliminer une grande partie de l'activité agricole en Europe en détruisant paysages et traditions et en rejetant vers les villes une population désœuvrée.

Franz Fischler a su résister à l'un et à l'autre danger, et ce n'était pas facile, car le lobby agricole défendait bec et ongles les avantages acquis même lorsqu'ils n'avaient plus aucune justification (ces termes de "lobby agricole" couvraient aussi, dans certaines périodes, la commission "agriculture" du Parlement européen et jusqu'au Conseil Agriculture), et de l'autre côté les partisans de la mondialisation de l'agriculture sévissaient dans plusieurs gouvernements nationaux et à l'intérieur même de la Commission européenne. Certes, M.Fischler a trouvé des alliés sans lesquels rien n'aurait été possible, et il me plaît de citer une fois de plus la manière ferme dont Pascal Lamy a inséré les "aspects non commerciaux" de l'agriculture dans sa position concernant le round futur de négociations au sein de l'OMC. Les convictions du Commissaire à l'agriculture et du Commissaire au commerce se sont consolidées progressivement, leur langage a pris de l'assurance et leur autorité s'est affirmée en proportion.

L'éloquence des textes. Pourquoi me livrer aujourd'hui à cet exercice qui résume des concepts souvent exposés dans cette rubrique? Parce que dans diverses interventions récentes, et notamment dans une interview, Franz Fischler a non seulement réaffirmé ses orientations et sa détermination, mais il a aussi fourni des précisions importantes sur ce qu'il entend faire. Le ton est donné dès la première réponse à Stéphane Marchand et Bérengère Mathieu de Heaulme, du "Figaro Magazine". La question était: "Lionel Jospin et Jacques Chirac ne veulent pas un débat sur la PAC. Le lancerez-vous en 2002?" Voici la réponse: "Oui. Je suis déterminé à aller plus loin dans la réorientation de la PAC: nous allons poursuivre dès l'année prochaine la réforme de l'Agenda 2000, par l'intermédiaire de ce qu'on appelle la Mid term review."

Avec la même franchise, Franz Fischler a précisé ses intentions et annoncé ses projets. Voici un florilège des unes et des autres, les citations étant tirées aussi bien de l'interview citée ( publiée le 16 juillet) que de quelques discours précédents (sans indiquer la source de chaque mot pour ne pas être fastidieux).

Les résultats atteints. "Les montagnes de céréales et de beurre d'autrefois ont maintenant disparu. Jusqu'à la fin d'octobre dernier, le marché de la viande bovine était équilibré sans le moindre kg de viande à l'intervention. L'utilisation de céréales fourragères européennes a augmenté chaque année d'environ 25 millions de tonnes par rapport au début des années 90 et l'utilisation d'engrais et de produits phytosanitaires est très inférieure à ce qu'elle était dans les années 80 (…). En 1991, 90% du budget agricole étaient encore consacrés aux subventions à l'exportation et aux interventions sur les marchés. Après la mise en oeuvre intégrale de l'Agenda 2000, à partir de 2004, 70% du budget agricole seront affectés aux aides directes en faveur de nos agriculteurs et aux mesures de développement rural.

La totalité des céréales, 70% de la volaille et deux tiers des viandes porcines sont exportés sans restitutions à l'exportation. De nombreux prix garantis ont diminué."

Orientations pour l'avenir. "Le retour à un stade antérieur à l'Agenda 2000 prôné par certains ou le tournant réclamé par d'autres témoignent uniquement de leur ignorance ou de leur volonté d'ignorer les objectifs de l'Agenda (…) Il n'y pas lieu de se réfugier dans de quelconques utopies champêtres archaïques. Nous devons plutôt respecter les cycles de la nature et concrétiser la fameuse durabilité dans ses trois dimensions: une agriculture à la fois performante économiquement, compatible avec les intérêts de la collectivité, respectueuse des exigences environnementales. (…) Nous ne pouvons plus tolérer que des exploitations qui ne font aucun cas des exigences environnementales continuent à être pleinement subventionnées."

M. Fischler a en outre insisté à plusieurs occasions sur l'opportunité de généraliser la faculté, pour les Etats membres, de réduire certains paiements directs et d'utiliser les montants ainsi dégagés pour augmenter les financements au développement rural. Il estime que, dans le cadre des programmes de développement rural, il faudrait soutenir d'autres activités extérieures à l'agriculture, en plus de l'artisanat et du tourisme, déjà prévus.

La "Mid term review". Plusieurs raisons incitent, selon M.Fischler, non seulement à ne pas retarder le réexamen à mi-chemin des résultats obtenus, mais même à l'élargir: "la crise de l'ESB a doté l'évaluation à mi-parcours prévue par l'Agenda 2000 d'une dimension nouvelle. La Commission a été invitée par le sommet de Berlin à examiner le fonctionnement du système des céréales et des oléagineux, à passer au crible le marché de la viande bovine, à présenter un rapport sur le régime des quotas laitiers et à vérifier la pertinence du cadre fixé dans les perspectives financières pour les dépenses agricoles. Mais il y a plus: les négociations d'élargissement doivent être conclues avant la fin 2002 avec un groupe de pays candidats qui remplissent les conditions d'adhésion (…). Dans ces conditions, j'estime qu'il convient de procéder à l'ensemble des évaluations requises en une fois, à savoir en 2002."

Orientations et projets sectoriels. "Nous présenterons l'année prochaine un rapport sur l'opportunité d'abolir les quotas laitiers. Le gouvernement français est farouchement opposé à cette réforme, mais d'autres Etats membres y sont vivement favorables. Pour le lait, les quotas seront de toute façon maintenus jusqu'en 2008, mais ce sera l'occasion de revoir en profondeur le principe des quotas (…). Nous allons très prochainement lancer une étude sur la pertinence des quotas dans le secteur du sucre."

Quant à la réintroduction éventuelle des farines animales dans l'alimentation animale, M. Fischler a dit: "Pour les ruminants, il n'en est pas question. Mais pour les autres, je tiens à rappeler que les farines sont dénuées de tout matériau à risque depuis la fin de l'année dernière; elles ne contiennent que des ingrédients autorisés à la consommation humaine. Est-il raisonnable de maintenir une interdiction coûteuse et logistiquement compliquée? Nous travaillons activement la question et le débat va reprendre (…)

Les Français réclament un 'plan protéines' afin de cultiver leurs protéines végétales sans OGM. Je leur répondrais deux choses: d'abord, le budget agricole européen n'est pas extensible. Ensuite, il est irréaliste de penser que l'Europe puisse être un jour indépendante dans ce secteur. Nous n'avons pas d'autre choix que d'importer."

Une renonciation trop hâtive? On le voit, M.Franz Fischler a les idées claires. Ceci ne signifie pas qu'il ait raison a priori sur chaque détail; d'autres opinions s'expriment et la négociation sera difficile, car certains choix essentiels (quotas laitiers, quotas sucre, restitutions à l'exportation) sont très controversés. Et on pourrait se demander si, dans l'affaire des protéines végétales, il n'a pas tranché trop vite: le document de la Commission qui avait condamné tout plan de relance de la production européenne en raison du son coût excessif et de la modestie des résultats possibles (voir cette rubrique datée 30 mars, pp.3-4) est contesté; ceux qui estiment que l'Europe devrait essayer de se libérer du moins en partie de sa dépendance extérieure presque totale critiquent certaines conclusions de ce document, à leur avis trop hâtives, et souhaitent que le dossier soit repris à l'aide de données et d'évaluations supplémentaires. La Présidence belge du Conseil a indiqué qu'elle entend "inviter la Commission à adopter une attitude différente en matière d'approvisionnement de l'UE en protéines végétales" (voir notre bulletin du 14 juillet p.14). L'Europe ne doit pas renoncer trop facilement à tout espoir d'autonomie au moins partielle dans un domaine stratégique, malgré le poids écrasant des erreurs passées.

De toute manière, le projet d'une activité agricole efficace, couvrant toute l'étendue du territoire européen, respectueuse de l'environnement et de la biodiversité, soucieuse de la qualité de l'alimentation et des demandes du consommateur, présuppose que progresse la conscience du caractère unitaire de l'agriculture européenne. Cette conscience a fait souvent scandaleusement défaut au sein même du Conseil, où chaque ministre n'était parfois soucieux que de défendre ses intérêts nationaux et prêt à sacrifier ceux du voisin. L'agriculture européenne représente un ensemble, des agrumes de Sicile jusqu'aux productions difficiles mais nécessaires proches du pôle Nord, héritages partout de siècles d'efforts et de civilisations. Toutes les productions doivent bénéficier de soutiens et de protections analogues, dans la mesure où les agriculteurs s'adaptent aux réformes, c'est-à-dire qu'ils respectent les exigences de la qualité, de l'environnement et de la biodiversité, et produisent pour le marché, selon la demande des citoyens, et non pour les magasins de l'intervention. (F.R.)

 

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