L'honneur en jeu? Le "message" est parti. L'Union européenne a fait le geste préconisé par Pascal Lamy en faveur des pays les plus pauvres du monde, en ouvrant totalement ses frontières à leurs produits. Le Commissaire européen avait eu raison d'insister sur sa portée politique, psychologique et symbolique, parce que c'est effectivement ainsi qu'il a été perçu par les médias, y compris par certains journaux peu enclins à la rhétorique. Il suffit de regarder le titre du Financial Time présentant le projet à la veille de la décision du Conseil: "Test of honour". Et de lire la première phrase de l'article qui le suit: "la crédibilité internationale et l'honneur de l'Union européenne sont en jeu". Bien entendu, le journal britannique n'avait pas raté l'occasion de jeter l'opprobre sur la France et l'Espagne, réticents à l'égard d'un aspect particulier de la décision, ni d'admonester le Conseil en écrivant que le plan devait être approuvé "si l'UE veut prouver la sincérité de ses propres proclamations en faveur des valeurs humaines et civiles". Après quoi, l'Espagne a levé sa réserve et la France a laissé filer la décision sans voter contre.
Le symbole des armes. Tout est essentiellement symbolique dans cette initiative, y compris la dénomination géniale "Tout sauf les armes", car, en réalité, personne ne pense sérieusement que les 48 pays les plus pauvres du monde pourraient approvisionner en armes l'Union européenne. C'est plutôt le contraire qu'il faudrait mettre à l'étude: interdire aux "48" d'acheter des armes, compte tenu du fait qu'ils sont parfois à l'origine de guerres parmi les plus meurtrières qui ensanglantent encore le monde.
Des fruits à partager. Ainsi, l'honneur de l'Europe est sauf et la civilisation européenne a défendu ses valeurs. Avec moins d'exagération et de rhétorique ronflante, Pascal Lamy a déclaré après la décision: "nous avons délivré un signal au reste du monde, montrant que nous sommes sérieux lorsque nous exprimons la volonté que les pays les plus pauvres partagent les fruits de la libéralisation des échanges". Maintenant, il sera difficile pour d'autres pays riches de ne pas suivre l'exemple de l'UE. Et surtout, l'initiative de l'Europe pourrait réduire les réserves et réticences des pays en développement à l'égard de l'objectif fondamental de la Commission et de M. Lamy en particulier, c'est-à-dire le lancement à l'automne des nouvelles négociations commerciales internationales dans le cadre de l'OMC. Le nouveau round ouvrirait une phase nouvelle dans les échanges internationaux, en mettant sur le même plan la libéralisation des échanges et les considérations non commerciales. Pour la première fois, la sauvegarde de la nature, la sécurité alimentaire, le respect de normes sociales minimales et une concurrence équitable auraient leur place à côté des règles purement commerciales qui régissent aujourd'hui le fonctionnement de l'OMC et les délibérations de ses panels. Certes, la nature de cette place reste à définir, et M. Lamy lui-même est en train, avec ses services, d'arrondir certains angles et de modérer certaines ambitions initiales, afin d'aplanir les divergences qui subsistent (voir notre bulletin du 23 février page 7); mais le premier pas indispensable est de gagner la confiance des pays en développement, qui se considèrent davantage comme victimes que comme bénéficiaires du round précédent. D'où l'importance tactique, en plus de sa signification politique et morale, de la décision du Conseil.
Les précautions pour le riz et le sucre paraissent raisonnables. Nous avions exprimé, dans cette rubrique datée 12/13 février, des perplexités à propos d'un aspect du projet Lamy: l'ouverture totale du marché européen au riz et au sucre. Nous n'avons pas un mot à changer; la décision commerciale prise n'a rien à voir avec la politique agricole et la stratégie alimentaire dont le monde, surtout le tiers monde, a besoin. Mais les précautions adoptées par le Conseil sont rassurantes. Les droits à l'importation des deux produits cités ne seront réduits qu'à partir de 2006 et ne disparaîtront qu'en 2009; les restrictions quantitatives subsisteront jusqu'à la même date, mais en augmentant chaque année de 15% les importations en provenance des "48" (au départ, 2.517 tonnes pour le riz et 74.185 pour le sucre), mesure sans danger pour l'agriculture européenne. En outre, et surtout, les règles d'origine et les mesures anti-fraudes seront rigoureusement appliquées et surveillées, et la Commission fera rapport en 2005 sur l'impact de ces importations. Entre-temps, si le projet du nouveau round aboutit, les nouvelles règles du commerce mondial auront été introduites. Ce qui signifie que si la culture du riz en Europe est indispensable pour sauvegarder certains parcs naturels, elle sera préservée. Et surtout la politique agricole et alimentaire mondiale aura progressé dans la direction permettant, à chaque pays ou région, de nourrir sa population plutôt que d'être encouragé à la monoculture d'exportation, de développer une agriculture de subsistance plutôt que d'enrichir les multinationales ou quelques profiteurs locaux. Dans ce contexte, même les problèmes de l'agriculture européenne devraient trouver solution. (F.R.)